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Le Cedetim ou la continuité d’un combat

Texte paru dans Politis

Par Bernard Dreano le 14 avril 2005

Cedetim ? Ça veut dire quoi C.E.D.E.T.I.M ? Centre d’étude du tiers monde ? Mais dans les publications des années 70-80 l’acronyme « Cedetim » est devenu « Centre d’études anti-impérialistes », et aujourd’hui c’est écrit « Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale » ! En tout cas c’est bien un lieu de réflexion et d’action sur des questions liées à la solidarité internationale, situé à Paris. Mais c’est surtout toute une histoire.


Des pieds rouges au chardon du Larzac

Comment cette histoire a commencé ? Dans une période de grands commencements, les années 60, la fin de la guerre d’Algérie, les nouveaux pays indépendants, et les jeunes coopérants progressistes qui voulaient participer à leur construction, Ils étaient en Algérie bien sur, mais aussi au Mali, au Sénégal, à Madagascar : « Ni mercenaires, ni missionnaires, coopérants ! ». C’était les « pieds rouges ». Ils créaient un comité Viêt-Nam à Dakar, ou s’enthousiasmaient pour l’autogestion dans la Mitidja.

C’était une période de recommencement aussi en France. Les enfants du baby boom allaient sortir de l’adolescence avec des repères culturels qui n’étaient plus ceux de leurs parents. Les veilles structures politique et sociale étaient confrontées à des réalité inédites. La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), deuxième syndicat du pays, devenait Confédération française démocratique du travail (CFDT), une centrale alors ouverte au vent nouveau. Le monde paysan bougeait. Les travailleurs immigrés arrivaient en masse. La nouvelle extrême gauche était encore embryonnaire, mais un parti semblait à même de faire la synthèse entre le mouvement du passé et celui qui venait, le PSU (Parti Socialiste Unifié). Manuel Bridier, l’un de ses dirigeants, y créait en 1965 un Centre d’études sur les problèmes du tiers-monde (CEDETIM).

Le CEDETIM n’était pas tout à fait né, mais les ingrédients étaient là. Des coopérants retrouvaient des syndicalistes enseignants métropolitains, ils s’organisaient pour aider les jeunes nations indépendantes ou pour soutenir les antifascistes grecs, et formaient en 1967 une association le « Centre socialiste d’études du tiers monde », dont le sigle circulait déjà : CEDETIM. 

« Nous ne ferons rien que nous ne soyons en mesure d’assumer ». La coordination des coopérants avait doté le Cedetim d’un abondant fichier nominatif, mais ceux qui y figuraient, du fait même de cette liaison « révolutionnaire », pouvaient être menacés par les divers pouvoirs et si les Français ne risquaient que l’expulsion, leurs amis autochtones risquaient beaucoup plus... Aussi, un beau jour le Cedetim a purement et simplement détruit cette liste de sympathisant. Il construira dorénavant ses relations bilatérales, de partenaires à partenaires qu’en ayant vérifié que les conditions de ce partenariat sont bien assumées de part et d’autre. Ceci explique des relations de confiance qui vont perdurer pendant des décennies. L’engagement militant (parler de là ou l’on agit), n’est pas un loisir, et s’accompagne d’une exigence intellectuelle (étudier ce dont on parle :) « Il ne s’agit pas d’un intellectuel collectif mais d’un collectif d’intellectuel ». Solidaire de « là bas » et aussi enraciné dans « l’ici » du mouvement social français. Un mouvement en pleine effervescence après 1968.

Le Cedetim va donc être un « petit entrepreneur de solidarité internationale », initiateur ou contributeurs de multiples comités de soutiens ou de campagnes : le Comité Chili, contre la dictature de Pinochet, en est un exemple particulièrement significatif, mais il y en a eu quantités d’autres, soutien aux fronts de libération des colonies portugaises, comité « Palestine-Yémen-Golfe Arabique » avec au delà de la Palestine d’autres progressistes arabes, plus tard COBA (comité pour le boycott du mondial de foot organisé par la dictature Argentine), etc. Une bonne partie de la planète, de l’Océan Indien au Brésil, de la lutte contre la répression au Maroc à la « Solidarité avec Solidarnosc » en Pologne !

Pour ce qui est « d’Ici » les militants initiaux du Cedetim, qui vont en général quitter le PSU (pour rejoindre divers groupes de l’extrême gauche de l’époque mais en décidant de continuer à travailler ensemble de manière unitaire) sont rejoint par des "soixante-huitards" plus jeunes. Le Cedetim deviens « fabriquant d’unité » entre les diverses composantes du « gauchisme », expert en montage de campagnes unitaires. Là se dessine une aptitude à l’intermédiation qui va se développer par la suite. Surtout l’association est particulièrement active avec les mouvement de l’immigration, au sein de « Collectifs unitaires français immigrés » et surtout d’une école de cadre construite avec des organisations maghrébines, africaines, espagnoles, etc. dont certaines sont toujours très vivantes plus de trente cinq ans après (comme la Fédération des Tunisiens citoyens des deux Rives ou l’Association des travailleurs maghrébins en France). Et puis il y a la saga du plateau, « l’esprit de la gardabelle », le chardon emblématique de la lutte des paysans du Larzac (1970-1981) et plus généralement à l’émergence de la gauche paysanne (paysans travailleurs), un de ces processus de longue durée ou les militants du Cedetim vont commencer à apporter les premiers fruits d’une capacité d’expertise.

Sur la couverture d’un bulletin de 1985, l’image du mur de Berlin déjà effondré

Des années « pieds rouges » aux « années gardabelles » un cycle se termine à la fin de la décennie 70. L’extrême gauche est en déclin (les groupes auxquels ont participé les militants du Cedetim depuis le PSU vont s’éteindre), le mouvement social reflue. L’utopie maoïste n’a pas été l’alternative au « socialisme réellement existant » post-stalinien (qui n’a jamais été la tasse de thé des militants du Cedetim), les révolutions latino-américaines ont été écrasées par les dictatures gorilles, et les espérances d’un « modèle des indépendances », que semblait promettre le mouvement initié à Bandung ont fait faillite, avec quelques dictatures en prime ! L’heure est à la réaction. Vers 1985, le « prêt à porter idéologique », c’est l’anti-tiers-mondisme. Sonnant la charge la fondation « Liberté sans frontière », crée par Médecins sans frontières et en particulier par Claude Malhuret (futur ministre de droite) stigmatise les actions contre la famine en Ethiopie comme autant de manifestations de solidarité avec la dictature responsable de cette famine ! Pascal Bruckner et les « nouveaux philosophes » apportent leur contribution « antitotalitaire » à cette polémique, en réhabilitant au passage « l’homme blanc ». Les « tiers-mondistes » visés ce sont les militants anti-impérialistes façon Cedetim et ceux des ONG de développement : les guérilleros romantiques et les puisatiers prosaïques. Or, à l’époque, ils ont commencé à converger, et abandonné l’impatience gauchiste des premiers, l’apolitisme angélique des seconds. Et quand Rony Brauman, de Médecins sans frontières, constatait lors d’un de ces débats vifs de cette période « mais ce n’est pas le Cedetim qui est en cause ! » il signifiait que cette convergence concernait aussi certains humanitaires. La charge des nouveaux philosophes avait manqué sa cible, qu’importe ces intellectuels médiatiques vont continuer, jusqu’à nos jours, leurs imprécations anti-tiers-mondistes et anti-gauchistes contre un ennemi fantasmé, au service de la réhabilitation d’un Occident ébranlé par la décolonisation.

Loin de ces joutes parisiennes une nouvelle organisation de la planète se mettait en place. Margaret Thatcher et Ronald Reagan étaient à l’offensive face à l’URSS brejnévienne stagnante et crispée, tandis qu’émergeait une nouvelle forme de refus des blocs qui n’était plus celle de Bandung mais celle de la révolution islamique, advenue en Iran dans le « maillon faible » (c’est le titre d’un livre du Cedetim consacré à ce pays à l’époque). Dans ce contexte le Cedetim a trois préoccupations majeures. A l’échelle du monde, au Sud : la nouvelle problématique du développement et la question de la dette, au Nord : la fin de la guerre froide, et, en France : le problèmes de la génération « issue de l’immigration ».

Les questions de la dette et du rôle des institutions financières (FMI et banque mondiale) étaient devenues essentielles. Un sujet majeur d’engagement pour une nouvelle organisation crée par le Cedetim en 1983, l’AITEC (Association internationale des techniciens, experts et chercheurs), qui va travailler avec d’autres, notamment avec des ONG coordonnées dans le CRID (Centre de recherche et d’information sur le développement). L’AITEC, c’est l’expertise « comme un art militant ». Et ses membres vont rompre avec la schizophrénie qui oppose dans nos sociétés le militant et l’expert professionnel, et s’investir également sur les « questions urbaines », les « services publics », etc.

Le dernier épisode de la guerre froide, le Cedetim va le vivre en participant à l’aventure des « nouveaux mouvements de paix indépendants » qui fleurissent à l’occasion de la crise des euromissiles en Europe de l’Ouest (1979-1986), et du mouvement END (Européen Nuclear Disarmament : 1980-1992), au travers duquel se noue un dialogue avec les dissidents démocratiques de l’Europe de l’Est (Vaclav Havel, Jacek Kuron, etc.). Cette expérience débouchera sur la création du réseau international Helsinki Citizens’ Assembly en 1990 à Prague dont la branche française est l’Assemblée Européenne des Citoyens (AEC).

Ces engagements se font toujours, aux yeux des animateurs du Cedetim, sous le signe du non-alignement, filiation à une tradition de lutte, et non allégeance au « Mouvement des Etats non alignés » qui n’est déjà plus que l’ombre de lui même. Le Cedetim publie un livre en 1985 (« Le non alignement ») et quand la même année, sur la couverture de l‘un de ses bulletins consacré à l’Europe, on trouve une image du mur de Berlin déjà effondré et une référence au non alignement, il indique sur quelle hypothèse d’avenir il travaille mais aussi d’ou il vient.

Il ne suffit pourtant pas de comprendre pour être efficace. Avec ses amis de l’immigration en France le Cedetim pouvait apparaître bien préparé à l’émergence de la nouvelle génération et les marches « des beurs » de 1983-84. Mais cela ne débouchera pas sur de nouvelles formes de mouvement tel qu’on pouvait l’espérer au Cedetim. Et SOS Racisme, qui d’ailleurs sollicite à l’époque le Cedetim pour certaines formations de ses militants, va rapidement apparaître comme un obstacle à l’organisation de la jeunesse discriminée

Une petite comète à l’aise dans la nébuleuse altermondialiste

« On s’arrête et on fait une pose ? » Quand le Cedetim a décidé au début des années 90 d’organiser processus de « travail sur soi », avec le Collectif « Malgré tout », certains de ses amis ont prédit sa fin : « un vélo qui cesse de rouler tombe... » Il s’agissait de réfléchir sur le sens de l’engagement, une manière peut être de quitter une certaine religiosité militante ? Mais personne n’a cessé de pédaler ! Surtout après un moment aussi fort que le bicentenaire de la révolution de 1989, occasion d’un « G7 » organisé par Mitterrand et de contre- manifestations mémorables, les sans culottes de « ça suffat comme ci » à la Bastille, avec le chanteur Renaud, la LCR, le PCF, des syndicats, etc., et le contre-sommet quelques jours plus tard avec des ONG (dont celles du CRID) et notamment le témoignage des « sept représentants des peuples parmi les plus pauvres ». Jacques Attali qui avait reçu ces « témoins » à l’Elysée n’en revenait pas d’avoir été interpellé par des experts redoutables et même sans costumes ! (en particulier le représentant des indiens d’Amazonie). Sept ans plus tard le Cedetim sera aussi du contre-G7 de Lyon « les autres voix de la planète » et de la manifestation de « sept résistances ». Eric Agrikoliansky a raison de voir dans ces mobilisations le prototype des futurs Forums sociaux altermondialistes (L’altermondialisme en France, ed. Flammarion 2005).

Quand va se développer la nébuleuse altermondialiste, la petite comète Cedetim, y sera parfaitement à l’aise, l’altermonde, c’est son univers depuis si longtemps ! Pour le Cedetim cela s’appelle ATTAC (dont le Cedetim est membre fondateur), le travail avec les No Vox (les mouvements de « sans », sans logis, sans terre, sans papiers, etc.), la collaboration avec les ONG du CRID, les thématiques propres des groupes de travail du Cedetim et des associations proches (les questions d’Europe, les problèmes des migrations, les droits culturels, économiques et sociaux, etc.) et tout un réseau international enrichi au fil du temps, du Québec au Brésil, de la Tunisie au Niger, de Bakou à Casablanca. C’est, depuis une dizaine d’année, un ressourcement avec l’arrivée d’une nouvelle génération militante.

Ce rajeunissement s’accompagne d’une réorganisation fonctionnelle. Le Cedetim et ses associations les plus proches (comme l’AITEC, l’AEC et le Cedidelp, Amorces, Echanges et partenariat) ont constitué une entité commune : « Initiatives pour un autre monde » (IPAM).

La suite ? Elle est en route. Contre l’idée de « la fin de l’histoire », c’est à dire de ceux qui pensent que le néo-libéralisme est l’horizon indépassable, et contre celle de la « guerre des civilisations », de ceux qui veulent faire croire que les barbares nous assiègent.

Reste une énigme : comment ce groupe, toujours petit, toujours en extrême précarité financière, a-t-il réussi a durer et à se renouveler ? Sans doute pour deux raison, l’enracinement et la constance.

Enracinement ? C’est en 1973 que les militants du Cedetim fondent à travers une souscription publique une maison de la solidarité internationale, le Centre International de Culture Populaire (CICP), dans le XVe arrondissement de Paris. Cette maison existe toujours, plus grande, 21 ter rue Voltaire, dans le XIe, et héberge une cinquantaine d’associations ; lieu de permanentes reconstructions, d’accueil pour des exilés, des luttes isolées, etc.. Avec des services comme le centre de documentation CEDIDELP animé par Suzanne Humberset et qui recèle des trésors documentaires des années de luttes. Les services aux mouvements sociaux sont aussi intellectuels, par exemple participer aux écoles de formation de Droit au Logement, débattre avec les nouvelles organisations des jeunes « issus de l’immigration », etc.

Constance ? Prenons l’exemple de la Palestine, sujet pour le Cedetim dès 1967, pas un drapeau idéologique, mais une question concrète de solidarité et de partenariat, dès l’origine avec des Israéliens et des Palestiniens, et qui se poursuit aujourd’hui sous diverses formes (avec l’Association France Palestine Solidarité, en soutien aux objecteurs israéliens, avec création de l’Assemblée des citoyens du Moyen Orient, etc.). Il en va de même des constantes interactions avec le Maghreb, des origines jusqu’au projet actuel de Forum Social au Maroc, en passant par la rencontre fondatrice sur les droits des femmes du Maghreb en 1990. Ou de la dénonciation permanente, en tant que mouvement en France, de toutes les formes de l’impérialisme français. Il y a quelques années Elf avait attaqué le Cedetim et Noël Mamère pour la publication d’une brochure « Elf ne doit pas faire la loi en Afrique ». Le Cedetim et Noël ayant plaidé qu’il est légitime de critiquer un producteur de pétrole qui veut « faire de la politique » (et quelle politique !), le tribunal leur avait donné raison... et l’un des avocats de la multinationale avait glissé à un militant du Cedetim en sortant de l’audience « évidemment vous êtes sur ce genre de sujet depuis quarante ans... »







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