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La tolérance zero, la définition de l’intolérance totale
Par Gustave Massiah, le 23 janvier 2004




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Si la politique intérieure de Jacques Chirac était à la hauteur de sa politique extérieure, il aurait pu être un des grands présidents de gauche de la France

Si la politique intérieure de Jacques Chirac était à la hauteur de sa politique extérieure, il aurait pu être un des grands présidents de gauche de la France. Certes, ses positions sur la guerre américaine et ses déclarations tiers-mondistes doivent beaucoup au fondamentalisme de l’administration Bush et à la défense d’intérêts économiques français, parfois tout aussi contestables, mis à mal par l’hégémonie nilatérale. Sans pour autant sombrer dans l’angélisme, ce sont des contradictions qui restent bonnes à prendre dans le contexte international.

En politique intérieure aussi, Jacques Chirac aime bien chevaucher les idées qui brillent ; et il y adhère certainement pendant qu’il les prononce. Mais, elles ne l’empêchent pas de mettre en œuvre une politique exactement inverse. Il faut se pincer quand, au rassemblement mondial des jeunes agriculteurs, il déclare à propos des OGM : « Il faut s’assurer qu’ils répondent à de réels besoins et que le principe de précaution, qui est essentiel, est bien respecté. Il faut s’assurer également que les OGM ne deviennent pas un facteur de dépendance supplémentaire des agriculteurs des pays en développement, notamment à l’égard des entreprises productrices de semences. Toutes ces conditions ne me paraissent pas remplies aujourd’hui. » Déclarations qui suivent l’acharnement du ministère public à faire condamner les syndicalistes paysans qui s’opposent aux OGM et qui précédent de quelques jours l’incroyable déploiement de forces qui met en scène l’arrestation de José Bové. Mise en scène renouvelée une semaine plus tard pour traîner cinq syndicalistes ouvriers du Nord devant un juge d’instruction au lieu de les convoquer normalement pour les entendre.

Cette contradiction n’est qu’apparente. Jacques Chirac sait bien que la droite française dans sa majorité n’approuve pas ses envolées et n’apprécie pas la distanciation, même relative, avec son grand frère états-unien. Il entend bien les critiques de son camp et peut-être se souvient-il que c’est dans la droite que s’est décidée la mise à l’écart de Charles de Gaulle en 1969. Il estime, à l’évidence, que le caractère antisocial, réactionnaire et répressif de la politique gouvernementale lui permettra d’éviter ce risque. Conformément à l’essence même des politiques ultralibérales et conservatrices, le gouvernement met en œuvre, avec entêtement et constance, un gigantesque transfert de richesses ; il accélère la redistribution des pauvres vers les riches. D’un côté, il s’attaque à l’aide médicale aux plus démunis, à la réduction du temps de travail, à l’indemnisation du chômage. De l’autre il allège la fiscalité pour les familles les plus aisées et remet en cause l’impôt sur les fortunes. Il facilite la fantastique propension des entreprises à licencier, “ Vouloir les en empêcher, déclare François Fillon, c’est comme vouloir empêcher la maladie. ” Le gouvernement accentue la précarisation en minant les systèmes de protection sociale. La réforme des retraites illustre cette évolution. Il ne s’agit pas d’amener les salariés à travailler plus longtemps, alors même qu’on licencie ; il s’agit de diminuer les revenus des vieux, de précariser l’ensemble des salariés en introduisant une incertitude sur le niveau de leurs retraites et de ponctionner les revenus de tous en les amenant à cotiser à des « fonds de pension » et autres régimes complémentaires.

La mobilisation sociale conteste le cœur de cette politique. Elle a révélé un refus profond de cette orientation et l’apparition d’une nouvelle radicalité, c’est à dire de la prise de conscience qu’il faut prendre les choses à la racine. La criminalisation de toute contestation, de toute révolte, de tout refus est une des réponses à cette prise de conscience. Elle s’inscrit dans la montée de la pensée sécuritaire qui culmine dans l’idéologie policière spectaculaire qui accompagne la « tolérance zéro ». Cette conception policière de l’Histoire est largement partagée. Elle est assumée sans complexe et même avec une certaine délectation par la droite. La gauche institutionnelle ne paraît toujours pas se rendre compte de la profondeur du discrédit qu’elle a gagné en se ralliant au camp des forts et des réalistes, en succombant aux certitudes et aux délices de la pensée sécuritaire et en la légitimant.

Après s’être faufilée presque honteusement dans les discours politiques, la pensée sécuritaire a fini par en occuper tout l’espace. Elle a préparé puis accompagné la montée des nouvelles alliances populistes. Elle se traduit aujourd’hui sans complexes dans des politiques qui en dévoilent la nature. Les dernières mesures discutées en France sont significatives. Les ennemis ce sont les jeunes, les pauvres, les étrangers ; ils le sont par nature. Ils menacent les personnes et les biens, ils sont violents, envahissent l’espace public, occupent les propriétés. Et pourtant, les dangers ne sont pas tellement plus grands qu’avant, la violence n’est pas nouvelle, les « barbares » ne sont ni plus nombreux ni plus envahissants. C’est leur acceptabilité qui a changé et la crainte qui a grandi. De quoi nos sociétés ont-elles donc peur ?

L’évidence sécuritaire n’est pas tombée du ciel, elle a été construite. L’idée de la continuité entre les petites incivilités et la grande délinquance se revendique du bon sens, elle n’a aucun fondement scientifique ; elle permet surtout d’éviter toute interrogation sur la grande criminalité. Foin des faiblesses coupables, il suffirait de montrer sa force pour en finir avec l’insécurité. Inutile de s’interroger sur les causes et les responsabilités, sur la nature de cette insécurité, il suffit de constater qu’elle est là et de s’interroger sur la manière de la faire disparaître. Pour les partisans de la manière forte, il est clair que seuls des esprits faibles peuvent perdre leur temps à s’interroger sur le pourquoi ; les réalistes et les efficaces savent bien qu’il faut se concentrer sur le comment !

Pour pouvoir stigmatiser les réactions des pauvres, il faut bien d’abord convaincre qu’il n’y a pas de rapport entre violence et pauvreté. C’est là que la démarche a été habile ; elle a consisté à s’appuyer sur l’affirmation, peu contestée, qu’on ne pouvait pas tout expliquer par la pauvreté pour inverser la charge de la preuve. Aux pauvres et aux étrangers de faire la preuve de leur innocence ! D’autant que dans le fond, on est persuadé qu’ils auraient toutes les raisons de se révolter, ce qui suffit bien à les rendre suspects. Il a fallu ensuite disqualifier la prévention pour laisser place nette à la gestion de l’exclusion par la répression. Pour autant, au-delà de la bonne volonté de ceux qui s’y sont engagés, peut-on qualifier de préventives les politiques sociales, scolaires, urbaines qui ont été mises en œuvre ? Ont-elles fait reculer les inégalités, les discriminations, les rapports de domination, la précarisation, les humiliations ? Avec le cours dominant de la mondialisation qui s’est imposé aux sociétés, l’insécurité sociale est une réalité de plus en plus largement vécue. Les crises financières répétées, les risques environnementaux majeurs et le vacarme des guerres ont accru l’insécurité dans l’avenir.

On peut remettre en cause le discours dominant et montrer la nature des politiques à l’œuvre sans tomber dans l’angélisme. La violence existe, la comprendre n’est pas la justifier, d’autant que les comportements violents s’inscrivent dans la stratégie qui en a besoin pour se légitimer, et pourrit l’espace qui leur est laissé. Le péril pour toute la société est dans l’enfermement d’une culture de l’échec, de la paupérisation des moyens d’expression, de la perte de repères. L’exclusion d’une partie d’elle-même gangrène toute la société.

Si la gestion sociale ne suffit pas et qu’on refuse d’imaginer qu’une révision déchirante s’impose, il faut alors « bétonner » et la porte est ouverte à la répression. La diabolisation des jeunes et des lieux, banlieues et quartiers, renvoie à une stratégie de lutte contre l’ennemi de l’intérieur : la gestion du social trouve ses sources dans la gestion du handicap ; la référence aux valeurs renvoie au moralisme et met en avant la normalisation ; la violence est assimilée au terrorisme à quoi répond la pacification. Dans cette stratégie du fort au faible on perd vite la mesure, on perd de vue que la légitimité d’un ordre social dépend de la capacité de tenir compte de l’état de nécessité et de proportionner les réponses aux transgressions. Mais, la réponse en termes d’apartheid, de ghettos et de réserves se paye très cher ; en dressant des barrières de protection, on s’enferme soi-même, et l’inquiétude se nourrit d’elle-même ; refuser l’autre, c’est toujours se refuser soi-même. La société que l’on construit devient vite invivable. Peut-on donner une meilleure définition de l’intolérance totale que la tolérance zéro ?

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Notes :

[1*Gustave Massiah, économiste, enseignant à l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette, est président du CRID


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Dernier mise à jour le vendredi 23 janvier 2004
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