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Accueil > Thèmes et Chantiers > Europe > La Constitution européenne en débat

Je voterai oui sans hésiter
Par Philippe Lorino le 27 mai 2005

Je voterai oui sans hésiter, et j’ai ressenti le besoin de communiquer largement les raisons pour lesquelles ce vote mobilise pour moi beaucoup plus que l’analyse des forces et faiblesses d’un texte, mais des valeurs fondamentales. A dire vrai, la montée du "non" en France m’inspire beaucoup de rage mais pas de vraie surprise car il me semble qu’on ressent depuis longtemps le malaise, les peurs et les régressions de cette société. Pour tout dire, je suis atterré, et je le dis avec tristesse, car je sais qu’il y a parmi les défenseurs du non des gens que j’estime voire que j’aime, mais je pense qu’ils se trompent sur un sujet grave et à un moment où il ne faudrait pas se tromper. Ils se fourvoient gravement.

Je crois qu’épiloguer sans fin sur le contenu du texte de Constitution n’a pas grand intérêt, même si la plupart des arguments avancés par les champions du non me semblent frappés au coin de la plus parfaite mauvaise foi (quand Emmanuelli explique que la charte des droits fondamentaux va conduire à la remise en cause de la légalité de l’IVG ou quand Fabius ou le PC associent le projet à la menace de délocalisations, on croit rêver !), mais paradoxalement ça ne me semble pas fondamental. Ce qui me semble fondamental, c’est le sens du vote : quel sens revêtira la victoire du oui ou la victoire du non, pour nous, les électeurs français, pour les autres citoyens européens, pour les autres citoyens du monde, pour nos enfants et petits-enfants. Un acte politique n’est pas un commentaire de texte, c’est un geste signifiant, et en l’occurrence qui revêt une signification historique.

Quelle sera-t-elle cette signification ? Une victoire du non, je n’en doute pas, et quelles que soient les motivations dignes ou démagogiques, régressives ou éclairées, des partisans du non, revêtira une signification régressive, et donc débouchera sur une régression (dont d’ailleurs les premières victimes seront les citoyens français, et plus particulièrement parmi eux les forces sociales au non desquelles beaucoup défendent le non).

Les arguments mis en avant et qui font mouche, quels sont-ils ? Des peurs : la peur de la concurrence (retournement idéologique étonnant : historiquement, la concurrence a toujours été une idée de gauche, où sont donc les théoriciens marxistes dénonciateurs du capitalisme monopoliste d’Etat" qui dénonçaient la monopolisation du pouvoir économique et politique ?), la peur des autres, notamment des "bas salaires" des pays de
l’Est européen (repli frileux et égoiste devant la perspective - horreur - que ces pays puissent tirer profit de l’Union...), la peur "des élites" (sic : dans le texte signé par Francine Bavay, des Verts, et Marc Dolez, dirigeant de la Fédération Socialiste du Nord, on oppose "les élites" qui ont concocté le texte au "peuple" qui en est la victime - populisme qui ne sonne pas très différemment de la dénonciation de l’"établissement" par Le Pen, peur des "complots ultralibéraux" (les thèses conspiratoires, arme traditionnelle des extrêmes-droites, semblent avoir changé de camp pour passer à gauche), dénonciation poujadiste des technocraties, peur de l’ouverture au monde, peur du changement et de l’incertitude, gigantesque "principe de précaution" : on ne sait pas de quoi cet avenir européen sera fait, donc rejetons-le.

Et des arrogances : les gauches européennes n’ont rien compris, on va leur expliquer, on va leur montrer, ou bien les gauches européennes sont dévoyées, elles sont gagnées à la corruption libérale, elles ont renoncé à la révolution, nous allons une fois de plus brandir le drapeau du progrès...

Comment les partisans du "non de gauche" pourront-ils faire comprendre à l’ensemble des gauches européennes, du PDS ex-communiste italien aux Verts allemands, qui se sont tous prononcés pour le "oui" et regardent la France les yeux écarquillés, que le non français n’est ni nationaliste, ni populiste, ni conservateur, ni arrogant ?

Voilà comment je vois la question du sens, des symboles : le non français, quelles que soient les intentions de ses promoteurs - et je ne les crois pas toutes pures, loin de là, suivez mon regard du côté de Laurent - revêt une signification régressive. On pourrait réfuter cet argument si le contenu du texte justifiait rationnellement d’aller à l’encontre de ce constat symbolique et éthique. Ce n’est pas le cas. Personne ne peut démontrer honnêtement que ce texte présente de réels dangers ni la moindre régression. Il ébauche pour la première fois dans l’histoire de la construction européenne l’esquisse d’une construction politique, mais
là-dessus tout a été dit : renforcement des pouvoirs du Parlement européen, renforcement de la dimension politique européenne par l’extension du vote à la majorité qualifiée (certains partisans du "non de gauche", sans rire, proposent d’accepter le vote à la majorité qualifiée "à condition que les états aient le droit de veto"...), mise en place d’une vraie présidence
européenne dotée d’une pérennité, d’un ministere européen des affaires étrangères, reconnaissance juridique de la notion de service d’intérêt général et du fait que lesdits SIG peuvent être dérogatoires aux lois de la concurrence, etc... Il a sans doute été maladroit d’inclure dans un texte dit constitutionnel les textes des traités antérieurs en partie III, mais franchement ça n’a aucune importance : ces traités sont signés, ratifiés et mis en oeuvre depuis des années, et le rejet de la Constitution n’y changera rien, au contraire, puisque rejeter la Constitution consiste à ne conserver que la partie III !

Quant à l’argument de la renégociation, il est risible. J’ai pratiqué des négociations internaitonales pendant des années, je sais ce qu’est un compromis international. Renégociation il y aura, bien sûr : il faudra bien accommoder les règles pratiques de vote. Mais il faut comprendre que ce projet de Constitution apparaissait comme un niveau de concessions étonnant de la part des partisans d’une Europe marché aux thèses des partisans d’une Europe politique. Le rejet par le pays théoriquement le plus favorable à la dimension politique et le plus critique aux thèses libérales est une divine surprise pour les libéraux de Londres ou ... Washington.

On n’est pas près d’y revenir. L’histoire ne fait pas repasser les plats. Donc il y aura renégociation, a minima, sur une base objectivement beaucoup plus favorable aux thèses libérales. D’où les yeux écarquillés des gauches européennes en regardant la France. Quant aux conséquences géopolitiques, la capacité de l’Europe de peser politiquement face aux Etats-Unis ou à la Chine s’en trouvera évidemment amoindrie pendant quelques années.

Mais tout ceci me semble désormais secondaire. Je le répète : le "non" revêtira pour moi sans nul doute une signification populiste, nationaliste et chauvine, et je ne me sentirai pas très à l’aise de vivre dans un pays où la majorité de la population a dit "non" à ce projet. Voilà pourquoi je voterai oui sans hésitation.

Philippe Lorino, 24 mai 2005




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