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Accueil > Thèmes et Chantiers > Guerre globale > Dossier 11 septembre 2001

Réactions
Par Jean-Philippe Milesy le 21 septembre 2001

Douleur d’abord pour les victimes et ceux-qui les aimaient, souffrance pour cette plaie béante ouverte dans New-York, la ville-monde où chacun peut être amené à se retrouver et à se reconnaître. Mais on nous parle de basculement du monde, de déferlement nouveau de la barbarie.

Pourquoi ? N’y aurait-il pas eu d’autres massacres, d’autres populations civiles dévastées, d’autres crimes abominables, dans ces années de sang où l’imperium américain s’est imposé ? Ne sommes-nous pas dans un de ces moments de la pesée des âmes ? A-t-on jamais proposé une minute mondiale de silence pour les morts de Bhopal, pour les centaines de milliers de Rwandais, pour les enfants palestiniens morts dans ces territoires- pièges occupés en violation du droit des gens, du droit des peuples depuis plus de trente ans ?

On nous parle de basculement du monde comme on l’a fait, peut-être déjà de manière discutable, au sortir des Camps et pourtant l’horreur de ce massacre industriel était autrement grande. Il y a une certaine indécence dans cet envahissement des médias, et donc des esprits, par un drame certes affreux, mais somme toute banal dans le monde où nous vivons. A moins qu’il existe une catégorisation des victimes, ceux qui comptent et ceux qui ne comptent pas. Ceux dont on parle et dont on s’estime solidaire et ceux dont la précarité d’existence fait qu’on ne les considère même pas. Ceux qui meurent d’un quotidien impossible, de la faim, du sida, des conditions de travail, de leur quête d’un ailleurs, comme ces corps rejetés quotidiennement par les flots sur les côtes d’Espagne ou du Maroc, ceux que l’on abandonne, en Afrique comme en Asie du Sud-Est, aux jeux criminels des seigneurs de la guerre, en ayant soin, comme au Liberia, de sauvegarder les populations occidentales pour le plus grand profit des soldeurs de la mort.

A côté de ces morts quotidiens et silencieux, nous avons assisté à une incroyable campagne où, sans interruptions, sans respiration, sans un regard pour tout ce qui pouvait se passer ailleurs, on a cherché à nous happer, nous enrôler dans un projet de guerre depuis longtemps dessiné par les stratèges du Pentagone et des la Maison-Blanche, entre ce qui serait la lutte finale entre le Bien et le Mal, point final de toute libre pensée, enfermement religieux des consciences, pour une domination sans partage de l’Empire.
On aimerait se réveiller, d’abord pour ceux qui sont morts, surpris sans doute tant le discours sécuritaire et les affirmations de la supériorité technologique américaine devaient leur donner un sentiment de quiétude satisfaite, ensuite parce que ce mauvais scénario rappelle tant les productions holywoodiennes qui, jusque là, sans rapport au réel, du moins le croyait-on, racontaient la nécessaire victoire des héros sur les forces obscures. Et pourtant les images sont là qui ne relèvent pas de ce virtuel qui menace notre quotidien et notre perception des choses.

Au cœur du centre économique de l’Empire et de son appareil militaire des forces aux contours flous on frappé, durement, cruellement, mais pas aveuglément. Pour rentrer dans le discours dont nous avons été abreuvés, à coup sûr ces forces relèvent du Mal. Aucun de ceux qui oeuvrent à un monde plus juste, à un monde plus beau ne peut se reconnaître dans une telle action. Mais pour autant est-ce le côté du Bien qui aurait été ainsi visé ? Les USA peuvent-ils raisonnablement être regardés comme le phare de la démocratie que l’on nous a présenté ? Peut-on en conscience parler comme on l’a abondamment fait de Washington comme " capitale du monde libre " comme au plus beau temps de la guerre froide. Ceux qui ont frappé le World trade center et le Pentagone sont des guerriers perdus de ces conflits développés par les Etats-Unis depuis des décennies pour combattre le bloc soviétique et les mouvements de libération des peuples, parfois alliés, et pour asseoir leur imperium contre l’émergence de la moindre puissance régionale. Ben Laden, s’il est avéré qu’il soit le vrai coupable, appartient à ces créatures des services américains qui, entraînées dans les contradictions et les revirements des politiques de ces services comme du Département d’Etat, ont été amenées à se retourner contre leur maître ou ont cherché à jouer leur propre jeu, profitant de la confusion du monde. En cela, ils participent pleinement du côté obscur du pouvoir US qui disqualifie les Etats-Unis quand ils prétendent incarner le Bien.

Le drame du 11 septembre est une tragédie, mais une tragédie strictement américaine dans la mesure où ceux qui ont frappé, comme ceux qui menacent aujourd’hui dans leur volonté d’affirmer leur force, d’assouvir leur vengeance, appartiennent en fait au même monde fait de religiosité, de mépris pour la culture, d’ignorance et de refus des autres. S’enrôler dans la croisade de Bush, à partir de son rapport de force pour les uns, de l’outil de guerre culturel mis en place par les stratèges US et qui dans ce drame plus encore que lors de la guerre du Golfe a anéanti tout recul critique, toute pensée chez des dirigeants occidentaux incapables de penser d’un manière autonome, enfermés qu’ils sont dans leurs rapport à une opinions captive des images, c’est engager les valeurs démocratiques que tous revendiquent à l’envie dans un processus de destruction et prendre le risque d’un affrontement majeur avec les exclus du monde, révoltés sincèrement ou manipulés par ces forces que l’impérialisme a suscité au risque de nous perdre.




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