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Dossier 11 septembre 2001
Guerre de civilisations ?
Par Philip S. Golub le 26 septembre 2001
A peine sorti de la guerre froide, le système international est en train de basculer dans un nouvel affrontement binaire de très grande ampleur.
Victimes d’un acte de guerre sans précédent dans leur histoire, qui a frappé deux lieux symboles de leur richesse et de leur puissance et tué des milliers d’innocents, les Etats-Unis s’apprêtent à mener des opérations de guerre de grande envergure en Asie centrale et au Moyen orient. Selon le vice-ministre de la défense, Paul Wolfowitz, elles auraient pour but "de supprimer les sanctuaires, d’éliminer les réseaux de soutien et d’achever les Etats qui appuient le terrorisme" [1].
Les États : l’utilisation du pluriel est inquiétante car le conflit qui s’annonce comporte d’immenses risques, surtout s’il s’étend au delà de l’Afghanistan. A Washington, de hauts responsables présents et passés, tel l’ancien directeur de la CIA James Woolsey, parlent d’une éventuelle frappe massive contre l’Irak : "Si jamais il est démontré que l’Irak est impliqué dans les attentats, alors tous les instruments du pouvoir d’Etat irakiens devraient être détruits - la Garde républicaine et tout ce qui est associé à Saddam Hussein" [2]. Certains évoquent aussi d’autres cibles éventuelles, comme le Soudan, le Yémen ou encore la Syrie.
Dans une telle hypothèse, il faudra redouter que l’extrême et légitime colère devant la barbarie du 11 septembre ne se transforme par contagion en affrontement entre l’Occident et le monde arabo-musulman, en un conflit de civilisations par définition sans fin. Cette crainte, très forte en Europe, est aussi celle de spécialistes américains militaires et civils :"On ne peut simplement y aller et dévaster un pays ; [...] une approche militaire [n’intégrant pas] les facteurs économiques et politiques régionaux ne fera que perpétuer le problème", a déclaré le Général Anthony Zinni, ancien commandant en chef du Commandement Central des forces armées américaines [3]. David Ignatius, directeur du International Herald Tribune, a pour sa part souligné : "Il est facile de commencer des guerres, mais très difficile d’y mettre fin. C’est une règle que les terroristes auraient été sages de garder en mémoire, et c’est une règle qui devrait guider les responsables américains" [4].
Prendre en compte la complexité de la situation régionale se heurte à la puissance des passions déchaînées qui poussent l’exécutif américain à se lancer indistinctement dans une réplique rapide. Cela impliquerait de déterminer les raisons profondes et non conjoncturelles ayant conduit les Etats-Unis à ce choc frontal avec l’islamisme politique sunnite, pourtant leur ancien allié de guerre froide (voir encadré). Comment les "combattants de la liberté" d’hier (Ronald Reagan) sont-ils aujourd’hui devenus des "ennemis de la civilisation" (George W. Bush) ?
Il ne suffit pas d’affirmer, comme le faisait un rapport de 1997 du département de la Défense, l’existence d’une "forte corrélation entre l’action internationale des Etats-Unis et l’accroissement des attentats terroristes contre le pays. Cette forme d’action, poursuit le rapport, découle de la situation d’asymétrie militaire qui interdit aux Etats-nations de s’attaquer ouvertement aux Etats-Unis et les pousse à recourir à des acteurs transnationaux [non-étatiques]".
Aussi fondée soit-elle sur le plan technique, cette analyse ne rend pas compte des causes de la montée en puissance du terrorisme islamiste dans les années 90. Elle n’explique en rien la "talibanisation" progressive de la société pakistanaise, le désordre idéologique qui s’est emparé de l’Islam, les frustrations profondes et multiples des sociétés arabes, et les rancœurs anti-occidentales engendrées par celles-ci. Elle ne rend pas compte non plus de l’aveuglement américain devant les conséquences à long terme de leurs propres stratégies régionales, de "l’action internationale des Etats-Unis" dont parle le rapport.
Comme les puissances coloniales d’hier, les Etats-Unis ont longtemps fermé les yeux sur les effets découlant de leur prégnante emprise économique et politique sur les sociétés du tiers monde. Cet aveuglement est la source fondamentale de la "faillite de renseignement" dont on parle tant aujourd’hui. Car, dans cette affaire, le problème technique imputable aux services est lui-même tributaire d’un problème politique, à savoir la pensée binaire propre aux grandes puissances. Celle-ci empêche de penser l’autre, comme en témoigne l’histoire récente dans le Golfe arabo-persique et en Asie.
Si les Etats-Unis n’ont pas su prédire la révolution iranienne de 1979, ce n’est pas parce qu’ils manquaient de renseignements ou de sociologues et autres spécialistes de la zone. Certes, le personnel de l’ambassade américaine à Téhéran comptait peu de spécialistes parlant le farsi. Mais les experts étaient nombreux à Washington et dans les centres spécialisés universitaires (qui, aux Etats-Unis, ont toujours eu des liens forts avec l’Etat). Eux maîtrisaient la langue, la civilisation et les réalités persanes et s’inquiétaient des évolutions.
Une révolution politique et sociale ne se prépare pas en quelques mois ni même en quelques années et ne peut s’expliquer par la simple action d’une minorité déterminée. Quoi qu’on en pense par ailleurs, la révolution iranienne avait des racines socio-politiques profondes : une modernisation rapide mais superficielle et déséquilibrée, des inégalités sociales criantes et la violation systématique de droits humains élémentaires par une monarchie manquant de légitimité populaire. Auteurs du coup d’Etat de 1953 qui a porté le Shah Reza Pahlavi au pouvoir, les Etats-Unis ont pendant des années, voire des décennies, ignoré les innombrables signes de la révolution à venir : manifestations étudiantes de masse, instabilité sociale, fort mécontentement exprimé par les élites lettrées qui se sont ultérieurement ralliées à l’ayatollah Khomeyni. Le contraire aurait supposé une remise en cause de l’alliance de guerre froide avec l’Iran du Shah Pahlavi, "gendarme du Golfe" arabo-persique.
On retrouve le même aveuglément idéologique dans l’autisme des autorités politiques et militaires pendant la guerre du Vietnam. Ils refusaient d’entendre ceux qui, au sein même de l’appareil d’Etat américain (en particulier les analystes de la CIA), affirmaient à juste raison à la fin des années soixante que les bombardements stratégiques du Vietnam souderaient la population sud-vietnamienne au Viêt-cong. Deux administrations successives ont refusé de reconnaître ce que Franklin D. Roosevelt et l’Office of Strategic Services (le précurseur de la CIA) avaient pourtant compris : le nationalisme et le communisme s’alliaient dans la lutte indépendantiste des Viêt-minh contre la France, puis dans celle des Viêt-cong contre un Etat sud-vietnamien autoritaire créé de toutes pièces par les Etats-Unis et perçu comme illégitime par une partie importante de la population. Que les communistes vietnamiens aient perdu la paix après avoir gagné la guerre en 1975, ne change rien au constat.
La logique binaire de guerre froide a renforcé l’insensibilité des institutions américaines insensibles aux réalités sociologiques et politique des tiers mondes. Elle les a poussés à prêter leur soutien à des régimes autoritaires ou despotiques et à des mouvements terroristes financés par la drogue, comme les "contras" en Amérique latine. Elle a trop souvent conduit à la mise entre parenthèse des valeurs éthiques occidentales et a autorisé des pratiques et des politiques aux antipodes des droits humains et des principes issus des Lumières. C’était vrai au Moyen Orient comme dans le Golfe arabo-persique, ou en Amérique Latine. Et aussi en Asie orientale où les Etats-Unis ont, après l’intervention vietnamienne au Cambodge en 1979, maintenu des relations diplomatiques avec l’auteur du plus grand génocide de l’après guerre, Pol Pot. Les liaisons dangereuses des services spéciaux américains avec l’islamisme radical sunnite au cours des années 80 participaient de cette logique de guerre froide.
C’est pour des raisons géostratégiques et géoéconomiques que les Etats-Unis ont tout au long de la guerre froide soutenu le Pakistan contre l’Inde (quoique cette dernière ne se soit jamais vraiment alignée sur l’URSS pendant la guerre froide). L’islam ultra conservateur pakistanais et le wahabisme saoudien semblaient un rempart sûr contre "l’athéisme soviétique". Ainsi, ce sont les mouvements islamistes les plus radicaux (le Hezb-i-islami de Gulbuddin Hekmatyar) crées par les services spéciaux pakistanais, et non les plus modérés, qui ont bénéficié de l’aide américaine en Afghanistan. Et quand Ahmed Shah Massoud (qui vient d’être assassiné) réussit à prendre Kaboul en 1992, le Pakistan créa les Talibans pour le combattre et faire de l’Afghanistan un Etat satellite. Les Etats-Unis ont laissé faire. Ils ont même tenté de se rapprocher du régime taliban.
L’histoire, ancienne et complexe, des rapports entre les Etats-Unis et l’Islam ne se résume bien sûr pas à cela. Dans les années cinquante, le Président Eisenhower s’était radicalement distancé de Londres, Paris et Tel-Aviv lors de l’affaire de Suez en 1956. Dans son esprit, l’Amérique devait bâtir des liens de coopération économiques et politiques avec les pays arabes nouvellement indépendants. Sur ce point, il partageait les idées anti-coloniales de Roosevelt. Plus tard, dans les années soixante, ses successeurs ont mis en œuvre une politique différente, soutenant des mouvements islamiques conservateurs (les Frères Musulmans) contre le panarabisme nassérien jugées sous influence soviétique. L’ordre moyen oriental d’après 1973 s’articulait autour d’Israël, les monarchies du Golfe, le Pakistan, la Turquie, et l’Iran. Après 1979, autour des quatre premiers et l’Irak, devenu jusqu’en 1991 un allié de circonstance. Ces va et vient géopolitiques ont permis de maintenir les équilibres stratégiques et de sécuriser les approvisionnements pétroliers. Mais, souterrainement, se préparait une tempête, la montée de l’islamisme politique radical.
Aujourd’hui, c’est un immense défi que de ne pas s’aveugler à nouveau. Puisque guerre il y aura, il faudrait la mener en tenant compte des besoins et des aspirations des peuples du monde arabo-islamique (entre autres), de peuples soumis depuis des décennies à l’arbitraire de gouvernements autoritaires. Il faudrait une démocratisation et une ouverture politique, une répartition plus équitable des ressources, une politique d’aide généreuse pour la modernisation économique et un règlement définitif et juste du conflit israélo-palestinien. Dans un contexte historique différent, c’est ce que les Etats-Unis ont fait au plan économique en Europe de l’Ouest au lendemain de la deuxième guerre mondiale avec les résultats que l’on sait.
Ces politiques de longue portée ne résoudront évidemment pas le problème immédiat posé par les réseaux terroristes. Mais sans elles on risque un conflit sans fin.
Liaisons (très) dangereuses
C’est le 3 juillet 1979, peu avant l’invasion soviétique de Kaboul que se nouent les fils de l’incommensurable tragédie qui vient de frapper les Etats-Unis et, par ricochet, le monde tout entier. Ce jour-là, la Maison Blanche avait signé une directive (Executive Order) autorisant le lancement d’une action clandestine destinée à soutenir les opposants du régime afghan pro-soviétique d’alors. Peu après, en décembre, l’Union soviétique envahissait Kaboul, premier acte d’une guerre qui durerait neuf ans et d’une guerre civile toujours en cours, laissant l’Afghanistan en ruines.
Tout au long de la guerre anti-soviétique, les Etats-Unis, le Pakistan et l’Arabie saoudite ont, par leurs services de renseignements interposés, apporté une assistance technique, logistique et financière massive aux mouvements islamistes les plus radicaux luttant contre l’Armée rouge (au Hezb-i-islami de Gulbuddin Hekmatyar en particulier). Aux côtés du Inter Intelligence Service (IIS) pakistanais, chef d’orchestre de l’opération, la CIA et les forces spéciales de l’armée américaine ont envoyé à Peshawar des spécialistes en tous genres pour entraîner la guérilla à la lutte armée et les équiper d’armes adaptées au terrain montagneux du pays (entre autre, des missiles Stinger sol-air). Le Pakistan servait de base arrière et de centre logistique, tandis que l’Etat saoudien assurait le financement des opérations et simultanément organisait un réseau de recrutement de volontaires arabes. Le but stratégique des Etats-Unis était d’infliger à l’URSS une humiliation comparable à celle qu’ils avaient subie eux-mêmes au Vietnam (1965-1975).
Fils d’un industriel du BTP d’origine yéménite devenu un des intimes du roi Abdelaziz, Osama bin Laden jouissait de la confiance des grands princes de sang (l’intimité des princes et de la famille Laden a valu à celle-ci un contrat spectaculaire pour la construction des immenses mosquées dans les deux lieux saints du royaume). C’est pour cette raison qu’Osama bin Laden jouissait également de la confiance des agences de renseignement américains. Selon des sources occidentales, ces dernières auraient recruté Osama bin Laden, ou du moins obtenu sa collaboration au tout début de la guerre d’Afghanistan. Déployé à Peshawar, à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan, il a joué un rôle important dans la structuration des moudjahidines arabes. Il devait être opérationnel pendant toute la durée de la guerre. C’est probablement vers la fin du conflit qu’il a basculé dans une opposition anti-occidentale farouche, revirement confirmé après la guerre du Golfe en 1991 et le stationnement de troupes américaines sur le sol saoudien.
Après que Mikhaïl Gorbatchev eut ordonné le départ des soviétiques, des milliers de vétérans aguerris se sont redéployés hors d’Afghanistan et se sont disséminés non seulement à travers l’aire arabo-musulmane, mais aussi en Europe, aux Balkans, en Asie orientale et aux Etats-Unis (comme on vient malheureusement de s’en apercevoir). Un grand nombre d’entre eux sont passés par des camps de transit en Arabie Saoudite (Osama bin Laden, lui, s’est réinstallé en Arabie dans sa famille très fortunée jusqu’en 1994, date de son expulsion vers le Soudan). Constitués en réseaux terroristes actifs ou dormants, ces "afghans", comme on les appelle communément, forment une armée de l’ombre décentralisée. Ce sont ces vétérans, possiblement soutenus par des éléments incontrôlés des services secrets pakistanais, qui livrent une guerre secrète aux pays occidentaux et à leur alliés dans le monde arabe depuis le début des années 90.
Il est établi que ce sont des "afghans" qui portent la responsabilité des attentats à la fois contre le World Trade Center en 1993, un immeuble à Riyad utilisé par les forces armées américaines en novembre 1995, la base militaire américaine de Khobar dans l’est saoudien en juin 1996, et le massacre de touristes à Louxor en Egypte en octobre 1997. En supposant que la participation du réseau bin-Laden dans la destruction du World Trade Center et du Pentagone se confirme, on aura donc assisté de nouveau, à une échelle autrement dramatique, au "blowback" de la guerre d’Afghanistan et de la guerre du Golfe. Ce terme, que l’on peut traduire par "onde de choc en retour", est utilisé par la CIA pour désigner les "conséquences inattendues" de la politique et des opérations américaines à travers le monde.
On sait que l’auteur de l’attentat de 1993, le cheikh égyptien Omar Abdurahman, aujourd’hui en prison aux Etats-Unis, avait été un honorable correspondant de la CIA dans les années 80 avant de basculer dans le terrorisme anti-américain. C’est pour cette raison qu’il avait reçu une carte verte l’autorisant à résider aux Etats-Unis. Comme Osama bin Laden lui même, Omar Abdurahman avait donc acquis une certaine expertise à la fois technique et politique : tous ceux qui ont collaboré avec la CIA et le Inter Intelligence Service (IIS) pakistanais ont appris certaines méthodes et leurs procédures. Cette expertise explique peut-être le succès terrifiant des cellules terroristes qui ont planifié et exécuté l’opération du 11 septembre. On sait aujourd’hui que des dizaines d’agents actifs et dormants, dont un très grand nombre de Saoudiens et d’Emiratis, ont participé à l’attaque contre les symboles économiques et militaires de la puissance américaine.
Mais ce savoir-faire n’explique pas de façon satisfaisante pourquoi les services de renseignements américains n’ont pas su prévenir les attentats. A cela il y a plusieurs niveaux de réponse.
Au niveau technique, le moins important, l’immense communauté de renseignement américaine était mal préparée à une action de ce type. Elle a été construite pendant la guerre froide pour faire face à un défi d’une toute autre nature : l’effort singulier d’endiguement de l’Union soviétique. Le recueil de renseignement, l’espionnage, le contre-espionnage et l’action clandestine étaient jusqu’en 1991 presque exclusivement centrés sur les institutions soviétiques et/ou sur la lutte par procuration contre l’URSS dans les pays du tiers monde.
D’où, pour aller vite, une très forte dépendance sur le renseignement électronique et une impréparation aux défis mondiaux de l’après guerre froide. Cependant, c’est sur les plans politique et idéologique que se situait et se situe encore la véritable faiblesse : une vision binaire du monde héritée de la guerre froide.
[1] Déclaration du 14 septembre 2001.
[2] Cité dans le International Herald Tribune,14 septembre 2001.
[3] Cité dans le Washington Post, 14 septembre 2001.
[4] International Herald Tribune, 12 septembre 2001.
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