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En hommage à Yves Bénot, un militant anticolonialiste infatiguable
, le avril 2005



Yves Bénot est mort à Paris, le 3 janvier 2005. Nous avons toujours été ensemble dans les combats communs contre le colonialisme, particulièrement contre le colonialisme et l’impérialisme français. Yves Bénot avait le projet d’un colloque sur le thème de l’abolition de l’esclavage. Nous participerons à sa mise en œuvre.

Nous diffusons un témoignage de Samir Amin qui était lié à Yves Bénot par une longue et profonde amitié.

Nous signalons également que Marcel Dorigny lui rend également hommage dans un texte émouvant publié sur le site de la revue Multitudes.

Le CEDETIM

Bibliographie sélective de Yves Bénot

· Idéologies des indépendances africaines, Maspero, 1969, rééd. 1972
· Indépendances africaines. Idéologies et réalités, Maspero, 2 vol., 1975
· Diderot, de l’athéisme à l’anticolonialisme, Maspero, 1970 ; rééd. La Découverte, 1981
· Histoire philosophique et politique des deux Indes, Maspero, 1981
· Les députés africains au Palais-Bourbon, Chaka, 1989
· Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVeRépublique et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, 1994 ; rééd. en poche, 2001
· La Révolution et la fin des colonies, La Découverte, 1987 ; rééd. en 1988 puis en 2004 en format de poche
· La démence coloniale sous Napoléon, La Découverte, 1992
· La Guyane sous la Révolution ou l’impasse de la Révolution pacifique, Ibis rouge Éditions, 1997
· La modernité de l’esclavage. Essai sur l’esclavage au cœur du capitalisme, La Découverte, 2003

YVES BENOT, UN MILITANT ANTICOLONIALISTE INFATIGABLE

par Samir Amin
Avril 2005

1. Yves Bénot compte parmi les plus anciens amis que j’ai connus. Arrivé à Paris en 1947 pour y poursuivre mes études supérieures, j’ai dû rencontrer Yves pour la première fois en 1948 ou 1949 à l’occasion d’intervention militantes anticolonialistes. Nous étions tous les deux membres du PCF et j’étais actif dans les organisations d’étudiants « d’outre mer » anticolonialistes, mobilisés pour la défense des partis de libération nationale dans les colonies françaises, contre la guerre du Vietnam, etc. Bénot comptait parmi ceux des militants du PCF qui considèrent la lutte anticolonialiste anti-impérialiste comme essentielle et prioritaire.
Yves sortait de la résistance. Il en parlait très peu. Sauf vers la fin de sa vie lorsqu’il confessa à Isabelle (mon épouse) qu’il avait éprouvé (après son accident cardiaque) une peur aussi forte que la plus grande peur qu’il avait éprouvée jusque là lorsqu’il s’était perdu dans les Pyrénées pendant la guerre, en passant en Espagne. Yves était journaliste et écrivait entre autre pour les Lettres Françaises. Son domaine était le XVIIIè des Lumières, et entre autre Diderot sur l’œuvre duquel il a écrit un ouvrage remarquable.

2. Notre amitié s’est trouvé renforcée en 1950. Yves et moi même, avec Raymond Aghion, Ismail Abdallah (futur dirigeant du PC en Egypte), Iskandari (dirigeant du Toudeh iranien) Maxime Rodinson, constituions l’équipe de rédaction de la revue « Moyen Orient » (qui a vécu un an - 12 numéros).
Cette revue était fort audacieuse. Nous osions y défendre un point de vue qui n’apparaissait pas « évident » dans les cercles communistes auxquels nous appartenions. Nous défendions le « neutralisme » des pays asiatiques et arabes (ceux d’Afrique subsaharienne n’étaient pas encore indépendants). Ce neutralisme a constitué le noyau du futur « non alignement » du front de Bandung, constitué en 1950, qui a fait reculer l’agressivité de l’impérialisme pendant les trente ans qui ont suivi.
Dans la revue l’apport de Bénot était important : il connaissait bien les sensibilités des communistes français, les recommandations qu’il nous faisait pour les aider à mieux comprendre nos points de vue étaient toujours précieuses. Lucidité intelligente, mais au même temps dévouement incroyable (Bénot réécrivait les textes en méchant français des « orientaux » de l’équipe) et évidemment gratuit. Un militant vrai comme il n’y en a que peu.

3. Bénot est parti, peu après je crois, au Maroc, pour gagner sa vie (en enseignant), mais sans jamais se compromettre avec le pouvoir colonial. Au contraire, lié aux partis de l’indépendance du Maroc, il faisait mieux connaître leurs analyses en France.
J’ai retrouvé Bénot un peu plus tard, lorsque se créait (à Paris) le PAI (le Parti africain de l’indépendance) en 1956-57. Nous étions tous les deux fort liés aux militants de l’avant-garde africaine et considérions ce pas en avant comme un événement décisif pour l’histoire.
Bénot, de ce fait, partait en Guinée au lendemain même de l’indépendance de ce pays en 1958. Il rejoignait une bonne partie de l’avant-garde intellectuelle du PAI qui choisissait de soutenir l’expérience de l’avant garde qui s’annonçait à Conakry. Les étudiants qu’il a formés à Conakry gardent tous de lui le souvenir ému d’un professeur de très haute qualité, devenu souvent un grand frère, un ami.
J’étais de mon coté rentré en Egypte en 1957. J’entendais quelques échos de la Guinée lors de la grande conférence afro-asiatique tenue au Caire en 1958, au lendemain (ou la veille ?) de l’indépendance du Ghana. Bandung, non alignement, panafricanisme (« africa must unite »), front anti-impérialisme dominaient la scène. Quittant l’Egypte en 1960, pour échapper à l’arrestation, je retrouvais Bénot en Afrique occidentale. Dès septembre 1960 je rejoignais Bamako (après que l’Union soudanaise ait opté pour une version radicale du projet post colonial) ; tandis que Bénot était parti à Accra. L’option autoritaire - réactionnaire et stupide - de Sékou Touré rendait impossible la poursuite du travail des militants de l’avant-garde africaine à Conakry. Nkrumah offrait à Accra un accueil plus libéral. Bénot y dirigeait « l’Etincelle », version francophone de la revue « Spark » à travers laquelle s’exprimaient les mouvements de libération africains en guerre (colonies portugaise, Afrique du sud) ou en conflit avec les pouvoirs néo-coloniaux ici et là. Il le faisait, comme toujours, avec une lucidité et un courage efficaces. J’eu l’occasion d’en discuter avec lui, à l’occasion de nos rencontres à Accra et lors de passages communs à Paris.

4. Retour à Paris de Bénot, après son séjour de plusieurs années à Accra.
Bénot a poursuivi son travail de réflexion approfondie et de militant dévoué. Bénot n’était pas un « rat de bibliothèque » (encore qu’il passait le plus clair de son temps à la BN) au sens « académique » du terme. Il écrivait pour servir la cause des peuples. Mais il tenait à ce que ce qu’il écrivait soit réellement sérieux, fondé sur une connaissance précise des faits et des analyses des uns et des autres. Il a produit, dans cet esprit, des ouvrages qui compteront dans l’histoire, concernant les racines de l’anticolonialisme (dans l’avant-garde des Lumières du XVIIIè siècle, antiracistes et antiesclavagistes), leur présence dans la Révolution jacobine radicale, leur trahison par Bonaparte. Bénot n’est pas seulement le « spécialiste » de Diderot et de la révolution de Saint-Domingue qu’on connaît (et que tous les Haïtiens estiment très fort à ce titre). Il a fouillé l’histoire plus récente des crimes coloniaux. Il a analysé avec lucidité les visions des élites anticolonialistes d’outre-mer (notamment des parlementaires africains).
Nous sommes restés tout au long de sa vie, très liés. Les écrits qu’il a produits, les miens, étaient sujets de discussions permanentes entre nous.

5. Yves m’avait fait part de son projet d’organiser à Paris, en octobre 2005, un colloque sur le thème de l’abolition de l’esclavage.




Voir Aussi :

Dernier mise à jour le avril 2005
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