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Tout va très bien
Par Eyraud Jean-Baptiste, Miguel Benasayag, le 15 mars 2005





Chronique du Collectif "Malgré Tout"

Une phrase, célèbre, pourrait officier à elle toute seule d’une sorte de rapport sur l’état général de notre petite planète : " le désert avance"- Voilà, quoi dire d’autre, ou comment mieux dire ?
Or on pourrait sans doute croire, que si " le désert avance ", si tout va vraiment très mal, c’est parce que dans nos sociétés, les choses vont mal.
Ce n’est pas après tout une idée si bizarre, si farfelue. C’est un peu comme si l’on pense à une voiture, elle n’avance pas, elle fume, elle fait des bruits bizarres, tout cloche, donc on se dit, -ça va mal, vraiment mal...-
Voilà donc exactement ce que l’on ne peut pas dire de nos sociétés, de nos vies. Car, dans nos sociétés, " TOUT VA BIEN ", rien de ce qui nous arrive, le désastre humain, écologique, démographique, la destruction des cultures, la destruction des paysages et des espèces, la montée des intolérances, les gens qui meurent sur les plages des pays du nord, en essayant d’arriver aux terres où encore, croient-ils, il est possible de survivre.
Et, sans nommer les gens qui entourés de confort, meurent de froid aux portes des immeubles bien chauffes...etc.
Tout ça, et tout ce que l’on connaît de l’avancée de la barbarie qui nous menace ; et bien tout ça, ne correspond dans nos sociétés à aucun disfonctionnement, à aucune faille, personne ne " décone ".
Et non, tout va très bien, les plus jeunes ne connaissent certainement pas la ritournelle de référence, " tout va très bien...tout va très bien...Mme la marquise... "-
Et oui, le néolibéralisme, ou, si on veut, le capitalisme dans son époque " néolibérale ", fonctionne exactement comme ça. Disons le tout de suite :

  • C’EST PARCE QUE TOUT VA BIEN, DANS CE SYSTEME-CI, QUE NOUS SOMMES EN DANGER, QUE LA VIE, LA CULTURE, TOUT EST EN DANGER... C’est parce que le système fonctionne bien, parce que rien ne paraît pouvoir y résister, l’enrayer, parce qu’il suit son chemin, que nous sommes dans cette situation-là. C’est pourquoi, il n’est pas suffisant, loin s’en faut, de dénoncer sans cesse l’horreur qui avance, comme s’il s’agissait là d’excès, de dérapages. Il n’y a dans ce système ni dérapages ni excès. C’est parce que justement tout est " en ordre ", tout suit le cours normal, que nous sommes au cœur de l’horreur, au cœur d’une époque obscure, ce que du point de vue de la vie est l’horreur, la barbarie, est du point de vue du système, tout à fait " normal ". Ainsi, notre problème, n’est pas de trouver comment " dénoncer ", comment montrer qu’il y a une véritable entreprise de destruction de la vie, car, tout simplement, il ne peut pas en être autrement. Le système n’est pas extensible, il est impossible d’imaginer que nous arriverons à des situations de justice, à des situations ou la menace recule. On n’a pas à attendre, que par extension, on puisse résoudre le problème du développement. Structurellement, il est impossible que tous les pays du tiers-monde arrivent au même niveaux de développement que les pays du " nord ". C’est dans ce sens que le système n’est pas extensible. Si nous ne pouvons pas construire, développer d’autres réalités, d’autres pratiques, si nous ne pouvons pas désirer autre chose qu’-une meilleure place- dans ce système-ci, tout continuera à " marcher bien ", beaucoup trop bien ; voilà un peu de quoi il s’agit. Or, nous sommes dans une situation où il est impossible de dire simplement, -comment en finir avec l’horreur, comment changer d’époque- ?. Bien au contraire, être dans l’espoir d’un autre monde à venir, ou dans des positions velléitaires, ou pire encore, en train de chercher toujours les raccourcis qui nous aideront à changer tout, ne ferait pas autre chose que faire perdurer encore plus l’obscurité, la tristesse. Notre défi est, comment pouvons-nous vivre, construire et résister dans une époque obscure, sans se laisser enthousiasmer par des considérations quantitatives, nous sommes dans une époque où il faut pouvoir construire dans " l’intensif " (qualitatif), le fondamental, sans tomber dans le piège du quantitatif. Que les choses soient " urgentes ", nous pousse justement à avoir le courage de la construction patiente et permanente du nouveau. Comme nous l’avons développé avec Florence Aubenas, résister c’est créer, avoir le courage de créer, de construire des liens. De construire ici et maintenant ce qui, à l’épreuve de la pratique, se montre comme supérieur à ce que le système nous offre, voilà ce qui est compliqué voilà ce qu’il faut pouvoir faire. Il n’y a pas dans cette construction, de petite ou grande expérience, il n’y a pas, surtout, de voie royale vers le changement, car c’est justement cette pensée de l’impatience, cette façon d’évaluer les choses en termes utilitaristes qu’il faut changer. Construire des projets concrets, tout en mettant entre parenthèse la question de " la solution ", est peut-être la façon de résister au cœur d’une époque obscure. Au-delà de l’idéal imaginaire des individus qui se croient " libres ", qui croient choisir leurs vies et leurs situations, le seul vrai défi est, comme toujours, non pas de choisir imaginairement les situations que l’on veut vivre, mais d’être à la hauteur des situations que l’on vit. Ou comment l’écrivait Sartre, - " nous sommes responsables, de ce que nous n’avons pas choisi... ". Imaginons seulement pour un instant que les hommes et les femmes soient responsables, uniquement des choses qu’ils ont choisies, et bien... on serait responsable de rien, où, allons, presque rien. C’est pour continuer dans cette construction, dans cette résistance, qu’avec quelques amis de " NO VOX " et du " Collectif Malgré Tout ", nous vous proposons cette feuille pour développer la réflexion, et favoriser l’échange, non pas pour être d’accord, mais pour continuer.

Miguel Benasayag, Jean Baptiste Eyraud
Collectif Malgré Tout, Réseau No Vox




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Dernier mise à jour le mardi 15 mars 2005
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