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Accueil > Thèmes et Chantiers > Guerre globale > Dossier 11 septembre 2001

Nous ne sommes pas tous américains, nous sommes new-yorkais
Par Jean-Paul Dollé le janvier 2002

Les attentats du 11 septembre contre le World Trate Center à New-York et le Pentagone à Washington ont certes visé les cibles symboles de la surpuissance économique et militaire des USA mais ils ont aussi révélé - à l’insu des terroristes - ce qui distingue une métropole mondiale d’une capitale d’un empire. A L’occasion de ces attaques beaucoup ont pu voir et ressentir physiquement que ce qui était visé et détruit, bien que situés dans le même pays, les USA, ne concernait pas le même monde et surtout, ne provoquait pas le même sentiment de perte et d’horreur. Dans l’attaque contre le Pentagone, ce qui a été attaqué c’est un rouage essentiel de l’appareil d’état américain, le terminal du réseau militaire qui enserre une bonne partie de la planète.

Que ce bâtiment forteresse, le Pentagone, se trouve localisé dans une ville, Washington, à côté de la Maison blanche, terminal suprême de l’administration n’est pas indifférent bien entendu. Cela montre que, même à l’âge de la virtualisation et de la circulation incessante des flux monétaires et des messages, un centre fixe, d’où partent et convergent les informations de toute nature, reste toujours absolument nécessaire à l’exercice de la domination. De ce point de vue l’exigence de la centralisation - concentration du pouvoir demeure plus indispensable que jamais. Ce lieu de concentration constitue précisément la ville capitale et confirme son statut de machine de guerre. Que le Pentagone soit attaqué relève de l’histoire classique de(s) guerre(s) et de l’histoire de(s) ville(s) ou plutôt de l’histoire de la ville comme histoire de la guerre, dans la mesure où la ville (capitale) est à la fois l’outil-machine de guerre, le but de la guerre - il s’agit de s’en rendre maître ou du moins de neutraliser sa puissance (de nuisance) -, et bien souvent son théâtre. L’attaque du Pentagone confirme la règle. C’est bien une guerre qui est déclarée, puisque c’est contre sa capitale et contre le bâtiment qui symbolise la force politique de l’état américain que le coup à été dirigé. Par cette attaque l’essence même de la ville-capitale a été confirmée et pour ainsi dire relègitimée.

La capitale est, métaphoriquement, la tête de la nation et le ministère de la défense en figure le cortex droit et la Maison blanche le lobe frontal. Bref l’attaque contre le Pentagone atteste, s’il en était encore besoin, qu’à l’heure où la pensée du tout réseau vante les mérites de la mobilité et de la delocalisation tout azimut, et relègue la ville-centre dans les oubliettes d’une histoire obsolète, la centralité demeure une des conditions nécessaires - si ce n’est suffisantes - et le privilège de tout pouvoir politique. La politique c’est précisément ce qui concentre des hommes en vue de produire une puissance capable d’agir sur d’autres hommes. La politique suppose que puissent se rassembler physiquement en un même endroit des hommes qui veulent organiser des relations entre eux en vue d’un but commun. Ce privilège politique de la ville réside dans cette particularité spatiale : un habitat concentré que permet et impose une densité démographique.

Dans une ville, les hommes ne sont pas, là, simplement plantés les uns à côté des autres. Ils peuvent donc se transformer en autre chose qu’une addition d’unités humaines - comme des unités patates dans un sac de patates - parce que justement ils échangent toutes sortes de biens, et par-là même, rentrer en relation les uns avec les autres et inventer un nombre d’autant plus grand de combinaisons de rapports qu’ils sont nombreux à se trouver dans un même espace délimité. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que ce soit dans ce type d’établissement humain qu’est surgie l’idée que des hommes, sortis de la multitude et librement associés, se rassemblent pour obtenir ensemble quelque chose. C’est pourquoi la démocratie est née dans une ville, Athènes, non dans les grands empires agricoles (assyrien, chaldéen, perse, chinois etc.) et que malgré la disproportion incroyable des forces, les villes grecques ont pu vaincre l’empire despote, justement parce que, comme le rappelle Hannah Arendt, une action librement concertée d’un petit groupe d’hommes est infiniment plus puissante que celle d’hommes beaucoup plus nombreux, mais qui ne se sont pas rassemblés librement pour agir.

Dans le cas de l’attaque des terroristes islamistes contre le Pentagone la situation se complique, jusqu’à provoquer un malaise presque insoutenable, car les protagonistes semblent jouer à front renversé. C’est la ville, Washington, qui symbolise l’empire, c’est-à-dire selon l’interprétation d’Hannah Arendt le contraire de ce qui rend possible de l’action politique, et ce sont les terroristes qui s’associent apparemment librement, pour mettre en œuvre une politique, serait-elle une politique suicidaire ou plus exactement une politique de la mort.

Mais, à y bien regarder, le malaise, à défaut de disparaître complètement, perd de son caractère oppressant, car la place que tient Washington, attaquée et défiée dans son invincibilité, n’est pas sans précédent. En effet Washington n’est pas une ville libre métropole mondiale, mais une ville impériale, comparable à toutes les autres villes impériales qui ont existés dans l’histoire, et pour remonter plus près de nous, au Berlin de Guillaume II, au Kremlin des Tsars. Malgré l’homonymie des noms des bâtiments - institutions - symboles, le Capitole, le Sénat, Washington ne peut être mis en parallèle avec la Rome impériale. Elle n’est pas l’Urbs, la Ville, l’icône de toutes les villes ; elle n’est qu’une ville, la capitale de l’empire, non pas Washingtonnien, mais américain. Et encore !

Elle est structurée à partir de trois pôles référents de tout "empire du Milieu" c’est à dire qui se pense comme autosuffisant, résumant à lui seul la totalité du monde, sans qu’en retour, comme à Rome justement, le monde entier (connu) soit, intégré, ou à tout le moins accueilli.

D’abord le Palais (Maison Blanche) abritant le symbole, garant de l’identité et de la pérennité de l’empire. Tout voyageur français républicain - et par extension tout citoyen imprégné de la tradition gréco-romaine, celle à laquelle se référait Hannah Arendt pour penser le politique - est frappé par l’étrange lien qui se noue entre les citoyens des USA et leur Président. A la fois beaucoup moins qu’un roi d’Ancien Régime - pour ne pas parler d’un empereur -, ou même que le président made in France Vème république - car il ne possède pas la maîtrise pleine et entière de la conduite des Affaires Publiques, son pouvoir est borné par le Congrès, et en butte à la pression incessante des innombrables lobbies. Et pourtant, quel que soit la personnalité du Président contingent, la présidence jouit d’une sorte d’oing sacré, et en temps de crise, le président qui l’incarne acquiert un statut comparable à celui des rois décrit par Marc Bloch et Kantorowicz, c’est-à-dire celui d’une instance symbolique qui excède les limites d’un pouvoir temporel. Le corps du Président s’identifie alors avec le territoire du pays, jusqu’à devenir les Etats Unis, ou plus exactement, le lieu du corps du Président devient le lieu des USA. Là où il se tient, là se trouvent les USA. Bien entendu, en cas extrême, le Président ne se tient pas là où se loge la présidence, à la Maison Blanche. Il peut être partout ailleurs, et en particulier dans les airs, dans son avion Force I. Il n’empêche. Les localisations provisoires et exceptionnelles des "résidences" participent de l’essence quasi sacrée de la Présidence, dans la mesure où se tient immuable et conservant le corps vivant du Président, par de là les morts contingentes des présidents - le Palais Maison Blanche. Le Président est mort ; vive le Président.

De ce point de vue la ville impériale est d’abord impériale avant d’être ville. L’étendue ville n’est qu’extension du palais, c’est-à-dire ce qui renferme, protège et rend visible aux yeux des habitants de l’empire ce par quoi ils participent de l’essence impériale, comme le sensible participe de l’intelligible chez Platon. Cette essence impériale se manifeste sous la forme du sacré incarné. Tels apparaissent les articles de la constitution gravés dans le marbre du temple, qui confère la puissance surnaturelle qui seule fonde et fait tenir debout la présidence - Palais. Là encore l’inspiration semble être de facture gréco-romaine, mais les apparences sont trompeuses ; car si les formes architecturales imitent bien les monuments de l’antiquité, le Dieu qui est invoqué et confère la teneur de sacralité est celui de la Bible, lu et interprété par les premiers émigrants persécutés de l’Ancien Monde et qui cherchaient dans le Nouveau Monde qu’ils espéraient, une Terre Promise. Comme chaque lecteur de la Bible le sait, Dieu n’est pas exempt de colère et enjoint quelques fois à son peuple d’user du glaive contre les impies. Rien d’étonnant donc si la ville impériale repose sur un troisième trépied, sis au côté du Palais et du temple : le QG militaire, l’état major Pentagone, ou si l’on veut, le Palais citadelle. Car les trois lieux font système et d’un certain point de vue n’en font qu’un. C’est précisément cette unité substantielle déclinée selon les trois modes religio-militaro-politique qui constitue la capitale impériale comme telle.

Sacrée, politique, militaire. Nous retrouvons les fonctions essentielles et traditionnelles de la ville comme lieu de pouvoir, et d’abord sur sa campagne environnante, hinterland proche et lointain, sa position centrale par rapport à la périphérie. Il faut y ajouter les Ecoles pour former les hauts fonctionnaires de l’administration et les futurs chefs de l’armée, les musées et les universités comme substitut du "pouvoir sacerdotal", soit le pouvoir intellectuel. Il est à remarquer que quelque chose manque et que ce manque (radical ?) ôte à la capitale impériale un des éléments essentiels qui confère à une ville son caractère de métropole et lui permet de prétendre au rang de Ville-monde, d’Urbs, de cosmopole, comme le furent d’abord Rome, puis successivement Venise, Amsterdam, Londres et présentement New-York, - Paris occupant une place intermédiaire entre capitale politique d’un état national et Ville-monde de la république universelle des Lettres - Ce manque c’est tout simplement la place de l’Echange. Washington possède bien sûr des banques, mais Wall-Street se trouve à New-York.

Ceci peut expliquer peut-être que cette ville capitale de l’empire le plus puissant à ce jour, ne soit jamais parvenue à être le centre, le cœur du monde. Elle a été construite pour être la capitale d’une Fédération d’Etats plus ou moins autonomes, repliés sur eux-mêmes, fiers de leur particularisme, se vivant et se comportant comme des régions indépendantes et surtout pas comme des composantes d’une grande puissance, de la grande puissance, comme la France s’était pensée au XVIIème et au XVIIIème siècle la grande Nation et Paris la ville lumière, capitale du monde civilisé, héritière d’Athènes. Washington est restée une ville provinciale. Curieuse situation, à la limite de la monstruosité historique, mais qui symbolise peut-être la situation paradoxale et tératologique de l’empire américain, impérialiste de fait est resté largement isolationniste et provincial culturellement. A Washington on vit entre soi, sans que soit nécessaire un échange avec autre que soi, ne serait-ce que sous la forme de son équivalent généralisé le plus abstrait comme le désigne Marx, à savoir l’argent. Washington n’a pas de place boursière mondiale, lieu où le monde expose et échange les marchandises, où chaque chose est évaluée par rapport aux autres et ne vaut que dans et par sa différence, parce que l’étalon (argent) est commun. L’échange qui s’opère dans les bourses, même s’il est inégal, est la condition minimum, le degré le plus bas du rapport entre les uns et les autres. Aussi cynique, immoral et vulgaire soit-il, infra-politique bien sûr et se fichant du tiers comme du quart de la culture et de la solidarité entre les peuples, c’est une ouverture au monde, une sortie hors du même et du chez soi.

Washington, capitale de l’empire du dollar n’a pas besoin d’une bourse des valeurs ! Serait-ce parce que le Dollar est branché directement sur Dieu et peut se dispenser d’échanger avec d’autres, le commerce avec l’Absolu lui paraissant suffisant ? Le contrôle de la Banque Fédérale et Mondiale lui paraît dans ces conditions lui revenir de droit.

Imagine-t’on des villes-monde : Venise, Amsterdam, Londres, Tokyo, Paris sans bourses ?

On comprend peut-être alors un peu mieux le sens et la portée de l’attaque terroriste contre le Pentagone. L’assaut vise la capacité guerrière de l’empire USA. C’est un acte de guerre - et pas simplement terroriste - car manifestement s’attaquer au centre de l’appareil de guerre ne terrorise pas les chefs de l’armée américaine, mais leur signifie que le combat frontal est engagé contre eux, et non pas seulement contre des civils désarmés, victimes innocentes, et par conséquent représentantes de l’opinion publique. Attaquer le cœur du dispositif guerrier de l’ennemi relève de la conduite habituelle de toute guerre classique et prouve, s’il en était besoin, que cet acte s’insère dans une stratégie politique ayant pour but le pouvoir. La rhétorique religieuse des auteurs de l’attentat, pour autant qu’on la connaisse par les quelques indices qu’ils ont lancés - et surtout celle de leur commanditaire Ben Laden - en est un complément obligé, le "point d’honneur" comme le disait Marx.

Mais objecte-t-on , cette attaque contre le Pentagone n’est le fait d’aucun Etat, d’aucun pays, mais d’une mouvance, d’une nébuleuse, d’un réseau mondial et ne peut par conséquent être caractérisée comme une guerre, puisque guerre il y a quand il y a deux ennemis clairement identifiés. Outre que cette appréciation ne tient aucun compte de l’état du monde, entré précisément dans un devenir mondialisé, elle oublie totalement qu’a existé une internationale communiste dont l’objet était la révolution mondiale et le théâtre des opérations, la terre entière.

Il y a bien aujourd’hui deux ennemis irréconciliables et ce dont il s’agit c’est le pouvoir sur le monde entier. Mais pour saisir et bien comprendre ce véritable enjeu, ce n’est pas sur le Pentagone qu’il faut porter son attention. L’attaque contre Washington n’acquiert sa vraie signification et surtout sa portée que par rapport à celle portée contre New-York. Attaquer New-York, ce n’est pas attaquer les USA, c’est attaquer le monde. Non pas, parce que comme à Washington les affaires humaines sont peu ou prou affectées par ce qui se décide en ce lieu, mais parce que des habitants du monde entier y habitent. Dés le début de son histoire, New-York est la ville port-havre où accostent, après un long et périlleux voyage - d’au-delà des mers, d’au-delà des terres - tous les pourchassés, les réfugiés, les apatrides, les aventuriers venus des cinq continents. Ils inventent ce faisant un nouveau modèle de ville-monde qui n’est ni la Rome impériale qui au fil de l’expansion de l’empire accueille les citoyens romains venus de tout l’empire, ni Venise, ni Amsterdam qui, soit par intérêt bien compris (Venise), soit par choix philosophico-politique (Amsterdam) recueille des étrangers "compétents " ou des "réformés" persécutés. New-York devient mondiale à partir de rien, ou plutôt à partir d’un territoire indien acheté et transformé en refuge - point d’arrivée et de départ - pour des vagues successives d’émigrants.

Le 11 septembre 2001, au moment de l’attaque, toutes les ethnies de la terre sont présentes à New-York. Des travailleurs de multiples nationalités occupent les étages du World Trate Center. Le macabre décompte des disparus n’est pas anecdotique ni réductible à la partie de New-York visée, le quartier de Wal-Street. Ce n’est pas parce que le marché mondial - sous la forme de la plus formidable concentration du capitalisme financier - y trouve son site et ses outils privilégiés pour déployer son activité que New-York acquiert son statut de concentré du monde, mais c’est parce que New-York est le monde concentré dans l’espace ville, le cosmos-polis, que le marché mondial trouve intérêt à s’y localiser. La toute puissance, la suprématie absolue de la bourse de New-York n’est pas la cause de la suprématie de la ville, elle en est l’indice. L’énergie unique que chaque habitant, chaque visiteur ressent intensément dés le moment où il pose le pied sur le sol new-yorkais, c’est la puissance de la vie, de sa profusion, de son inaltérable flux, de son renouvellement incessant, de ses infinies métaphores.

Profusion de vie, signe de "grande santé" chez Nietzsche, exposition à la multitude, affirmation et valorisation de la pluralité, réquisit de la création d’un monde chez Hannah Arendt, telles se sont caractérisées au cours des millénaires les villes qui prétendaient au titre de cosmopolis, villes politiques conformes au concept aristotélicien de la cité "la cité est par nature une pluralité". New-York est pour cela même le contraire de Washington, capitale de l’empire et siège de son administration. C’est pourtant elle la seule ville véritablement politique des USA, c’est-à-dire lieu où la différence prime et où par conséquent il est vital d’inventer un espace commun qui ne soit ni l’addition des particularités ni l’assemblement des semblables.

A Washington il n’y a que du même, la classe administrativo-lobyiste, communicationnelle, toute occupée à se "partager les dépouilles" après chaque élection présidentielle. La "vie politique" à Washington consiste en une série de "marchandage", la fameuse négociation dite par "package" norme de tout arrangement qu’il soit local, national ou international. En fait le modèle est celui des "affaires". Il n’y a pas de "serviteurs de l’état" à la manière républicaine française, des "serviteurs de sa majesté" à la manière anglaise, ou des fonctionnaires à la manière germanique ; mais des honnêtes courtiers qui font un "job" temporaire, au mieux de leur intérêt et éventuellement de celui de leurs mandants. A aucun moment ils n’ont l’idée que leurs transactions - même si elles sont légales - concernent le destin du monde. A part quelques intellectuels extrêmement savants, perdus dans les services du département d’état et quelques conseillers de la Présidence, personne dans cette ville n’a l’idée de ce que Nietzsche appelait la "grande politique" et les diplomates "le grand jeu".

Le petit monde autocentré de congresmen , de conseillers de consultants en tout genres, de journalistes vit à Washington comme dans une ville provinciale du sud des USA. Une communauté de riches citoyens - pour l’essentiel blancs - se regroupe dans une zone résidentielle, où se côtoient de luxueuses demeures patriciennes. Là se reçoivent, s’aiment, se haïssent et complotent des gens du même monde. Segrègé, en dehors, sans aucun contact avec le quartier réservé, s’étend le ghetto noir, déchiré par les gangs, décimé par la drogue et périodiquement secoué par de brusques accès de colère, donnant lieu à des pillages, des destructions, puis retombant dans l’apathie. Pas de lieu véritablement public, de vie de café. De splendides musées, une richissime bibliothèque unique au monde par la quantité et la qualité des livres et des documents de toutes sortes entreposés. Et pourtant à Washington il n’existe pas de milieu intellectuel ou artistique. C’est évidemment à New-York qu’ils se trouvent, et dans une moindre mesure à San Francisco et Los Angeles. D’où la jalousie des gens de Washington pour les "gens de la côte Est", accusés d’arrogance et de mépris de l’identité américaine. Si les washingtoniens avaient l’idée incongrue de lire Deleuze, ils traiteraient les New-yorkais, en guise d’injure, de "déterritorialisés".

C’est cela même. New-York n’est pas un territoire, c’est pourquoi elle peut être l’icône du monde entier, ou plutôt du devenir monde de la modernité. New-York est à la modernité ce qu’est le Christ de la religion catholique, c’est - à- dire l’image du Dieu Père sous la figure de son fils. De la même façon New-York est l’image - écrite, photographiée, filmée, télévisée, chanté, jazzée etc., bref mythologisée - de la modernité en majesté qui rend visible l’inexorable mondialisation de l’idea - idée forme platonicienne - des temps nouveaux.

New-York promeut la visibilité du XXème siècle, après que Paris ait joué ce rôle du XIXème comme l’avait pressenti Baudelaire et analysé Walter Benjamin. Ce faisant elle joue - métonymiquement -, et presque à son insu, le rôle de symbole des USA, lui assurant une hégémonie culturelle, et surtout imaginaire, accélérant et accroissant d’autant l’hégémonie politico-économique de l’empire américain. La ville refuge des persécutés des empires (européen, chinois etc. ) devient paradoxalement une arme très importante - la plus importante ? - de l’empire. Cette étrange situation est unique dans l’histoire, car évidement New-York n’est pas la Rome impériale. Il n’y a pas d’empire new-yorkais. Pas plus ne peut-on comparer New-York à Alexandrie à l’époque hellénistique, car précisément l’importance et l’excellence d’Alexandrie existait parce que il y avait Rome et son empire où pouvait, se diffuser la culture grecque classique. Mais Alexandrie n’était pas la capitale financière de l’empire. On pense aussi évidemment à Londres du temps de sa splendeur, quand l’empire anglais domine une bonne partie de la terre et que la langue anglaise - par conséquent la pensée et les mœurs qu’elle véhicule - commence son inexorable montée en puissance. Mais il y a au même moment Paris. Certes la France n’a pas la puissance maritime, commerciale, financière de l’Angleterre. Son empire colonial n’égale pas en splendeur celui de l’empire britannique. Mais Paris a son école artistique, dont les peintres du monde entier rêvent de faire partie, et surtout la "Rive gauche" règne sans partage sur la République universelle des lettres.

New-York depuis la fin de la deuxième guerre mondiale est Paris et Londres à la fois. C’est pourquoi elle est l’icône du monde et jouit du privilège exorbitant de provoquer l’adhésion en soumettant tous les regards, hypnotisés par sa splendeur et son éclat. De la même façon qu’en ingérant le corps du Christ, sous la forme de l’hostie, par le sacrement de l’eucharistie, les catholiques sont sanctifiés dans leurs corps et s’allègent du poids de leurs pêchés en anticipant le temps de leur résurrection en gloire, de même, en ingérant l’image iconique de New-York, les corps mondialisés sont convaincus de recevoir en partage une partie de l’éclat new-yorkais et par conséquent de s’en sentir plus éclatants eux-mêmes.

Quand je parle de corps mondialisés j’entends ceux qui acceptent de plein gré de se mouvoir dans l’espace de la modernité, c’est-à-dire de devoir inventer leur identité, privés qu’ils sont d’une place assignée dans l’ordre immuable de la lignée familiale, de la tribu, de la caste, du "corps" social, de la corporation etc.

Bref de ces corps incertains de leur identité et de leur destinée du nouvel âge démocratique. Ces corps là ont besoin, du fait même de la fragilité de leur ancrage dans le temps - dés lors qu’ils ont fait le saut hors de l’immuable de la transcendance et qu’ils se sont lancés dans le monde de l’histoire et de la contingence -, de s’identifier à une icône qui les assure qu’un ordre invisible -la loi démocratique - régit et anime leur vie, lui donnant consistance, valeur et sens. Ceux là donc ; ces corps urbanisés, ces corps en quête d’urbanité - cette forme de rapports humains qui s’instaure quand des hommes décident et trouvent les moyens de vivre et d’habiter en bon voisinage, selon une loi librement acceptée et soumis à des contraintes jugées nécessaire au bien vivre de chacun - aiment New-York, ce lieu icône qui, d’un certain point - de vue les représente et fait partie d’eux. Ils peuvent donc se dire qu’ils sont de ce lieu, qu’ils sont new-yorkais, même s’ils n’y habitent pas et ne s’y sont jamais promenés, comme pendant longtemps, les amoureux de la liberté, après les révolutions parisiennes, pouvaient se revendiquer et se dire parisiens.

C’est pourquoi quand New-York est agressé, ce sont ces corps urbanisés qui se sentent agressés. Mais ceux qui haïssent New-York ne la haïssent pas par hasard. Ce qu’ils haïssent dans New-York c’est ce qui les fascine : New-York - Satan, New-York - Babylone, c’est à dire image de la corruption, de la dépravation, de la licence sexuelle. New-York est le lieu du péché, des orgies furieuses, de la liberté des femmes, des identités sexuelles vacillantes, des gays, des sexualités multiples. C’est cela qu’ils haïssent, à proportion de leur envie, de leur terrible envie, envie à mourir et à faire mourir. Comme chacun sait Satan est l’ange le plus séduisant et par conséquent le plus désirable. Il faut donc l’empêcher de nuire, c’est-à-dire de séduire, de fasciner. A mort donc !

La haine de la ville monde cosmopolite est toujours la même, suscitée par les mêmes pulsions de ressentiment, depuis que l’humanité désire et haït et fait ce qui la fait désirer. L’urbicide, comme l’appelle Bogdanovitch qui sait ce dont il parle pour avoir été maire de Belgrade et avoir compris que les guerres qui ont déchiré l’ex Yougoslavie étaient essentiellement motivées par la haine, fascination-répulsion des paysans contre ce que représente la ville cosmopolite : Plaisir, désir, tolérance, a pris aujourd’hui comme cible New-York, après s’être acharné contre Paris la putain, Berlin la dégénérée de la République de Weimar.

N’attire pas la haine des tueurs sacerdotaux qui veut. N’obtiennent cet honneur que les villes monde, les villes lumière, les villes lupanar.

De proche en proche la haine des villes monde c’est la haine de ce qu’elles permettent, c’est-à-dire la mixité sexuelle et donc sociale, l’urbanité, la civilisation. C’est pourquoi attaquer New-York c’est attaquer non seulement une métropole mondiale située aux USA, mais c’est attaquer chacun de ceux qui se sentent ou aspirent à se sentir participer de la même civilisation humaine. Alors que le coup porté à Washington peut être considéré comme une déclaration de guerre au USA, condamné par ses alliés et laissant indifférent tous ceux qui refusent l’imperium américain, l’agression contre New-York concerne tous ceux qui refusent la barbarie. Tous les amis de la liberté ou tout simplement tous ceux qui aspirent à ce qu’un monde habitable soit possible ont toutes les raisons de proclamer "Nous sommes tous new-yorkais", car New-York est devenu à jamais une icône exemplaire dans la longue histoire de la liberté humaine.

La cause est entendue. Il s’agit bien, avec les islamistes d’une guerre radicale contre le monde. Il ne peut y avoir aucun compromis entre eux et le reste du monde. Quand bien même serait-on opposé à la superpuissance américaine -et même dans la mesure même où on y est opposé - New-York représente à jamais la liberté anti impériale qui constitue la ville monde comme telle.

Jean-Paul Dollé, janvier 2002




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