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Menaces sur les Osséties, menaces sur le Caucase

par Bernard Dreano
14 septembre 2004 

Les Ossètes ? Quels Ossètes ?... La tragédie de l’école de Beslan a braqué les projecteurs sur la petite république d’Ossétie du Nord, ce territoire autonome au sein de la fédération de Russie, comme quelques semaines plus tôt les affrontements entre miliciens et militaires géorgiens avaient attiré l’attention sur l’Ossétie du Sud, ce territoire autonome de la république de Géorgie, qui lui est en état de sécession depuis douze ans. [1]

Nord Caucase : on ignore simplement à quel rythme le mal va se répandre

“Vous ne nous connaissez pas, mais nous avons pourtant déferlé jadis sur vos plaines” m’avez expliqué, peu de temps auparavant, un ami Ossète, faisant allusions aux Alains, ce peuple oriental qui avait participé aux grandes invasions du Ve siècle.

Mais loin de ce passé plus ou moins mythique et folklorique, le présent, la prise d’otage d’écoliers et de leurs parents un jour de rentrée des classes et l’assaut brutal et sanglant des forces russes, suscite l’horreur. Il devrait aussi nous inspirer beaucoup d’inquiétude.

Le Nord Caucase est en effet aujourd’hui, faute de règlement de la “question Tchétchène”, au bord de la déstabilisation générale, un scénario catastrophe qui ne serait pas sans effet sur le sud Caucase et singulièrement sur la Géorgie du fait de la “question Ossète”.

Les vallées du Caucase ont servi de refuges à de multiples peuples, vivant en plus ou moins bonne intelligence, au sein ou en marge des grands empires. Quand les Russes ont commencé leur conquête de la région, à la fin du XVIIIe siècle, ils ont été bien accueillis par les Ossètes (chrétiens orthodoxes parlant une langue persane), et ont établi leur base à Vladikavkaz (la "porte du Caucase"), puis les troupes des tsars ont pris le contrôle, avec plus ou moins de difficultés, des pays du sud Caucase, peuplés de Géorgiens et d’Arméniens chrétiens, d’Azéris musulmans et de quelques autres peuples, mais ils ont mis presque un siècle pour soumettre certains peuples musulmans du nord, voisins des Ossètes : les Ingouches, Tchétchènes, Avars, etc.. Cette histoire de la conquête a eu des conséquences par la suite, expliquant certains affrontements “inter-etniques” lors des guerres révolutionnaires de 1917-1922, des conséquences plus dramatiques encore quand Staline a déporté la quasi-totalité des Ingouches et des Tchétchènes en Asie centrale, des villages étant alors occupés...par des Ossètes, même après le retour des déportés sous Kroutchev. Et de nouveaux conflits ont éclaté lors de l’effondrement de l’URSS et les troubles et guerres qui ont sévit dans toute la région entre 1989 et 1993. Dans ce contexte, fin 1992 les milices ossètes soutenues par les forces fédérales russes avait affronté les Ingouches pour le contrôle de la région de Prigorodny (tout près de Beslan), provoquant des dizaines de milliers de réfugiés.

Plus de dix ans plus tard, la deuxième guerre Tchétchène n’en finit pas de durer, cancer diffusant comme autant de métastases, la corruption, les réfugiés et les actions sanglantes, dans la région et au delà jusqu’à Moscou. On attribue à la tendance “islamiste” de la résistance Tchétchène incarnée par Chamil Bassaeiv la stratégie d’attentats et de prise d’otages sanglants à l’extérieur du territoire tchétchène ( il n’est pas exclu que certaines de ces actions soient des provocations russes). Ces derniers temps en tout cas de telles actions ont concerné à l’ouest de la Tchétchénie, l’Ingouchie (rapellons que les Ingouches sont culturellement très proches des Tchétchènes) et à l’est le Daghestan...Et maintenant l’Ossétie ! Compte tenu des contentieux accumulés, cette situation est lourde de menaces. Pour “venger Beslan”, des Ossètes ont menacé des habitants musulmans d’Ossétie, Ingouches ou autres, notamment dans la région de Prigorodny.

Mais si la situation se tend dangereusement en Ossétie du Nord et en Ingouchie (pour ne pas parler de la Tchétchénie où le drame n’a pas cessé), elle se tend aussi au Daghestan ou l’autorité du vieux leader post-soviétique Magomedali Magomedov est contestée par Saigidpasha Umakhanov le maire de Khasavyurt (une ville proche de la Tchétchénie). Or il ne s’agit pas seulement d’un conflit entre satrapes locaux, plus ou moins mal arbitré par Moscou. Le vieux nomenklaturiste Magomedov accuse son adversaire de “séparatisme”. Le challenger Umakhanov est Avar (le principal groupe ethnique du pays) tandis que le leader “moscoutaire” appartient à un groupe minoritaire, les Dargins.

Le risque de déstabilisation générale du Nord Caucase dans son ensemble est donc bien réel. Et il n’est pas exclu que ce phénomène affecte aussi directement la Géorgie, au sud des montagnes, puisque le problème de la sécession de l’Ossétie du Sud demeure entier, et que dans la région (géorgienne également) de Pankisi, les villageois Tchétchènes et Ossètes, qui y vivent, se regardent en chiens de faïence.

En fait, ce scénario catastrophe est déjà à l’oeuvre depuis des mois. On ignore simplement à quel rythme le mal va se répandre. Par contre tout le monde en connaît la cause ; l’incapacité de résoudre de manière pacifique le conflit Tchétchène, largement due à la perpétuation d’une situation de pourrissement généralisé provoquée par l’attitude des forces russes, et accessoirement à la passivité des amis occidentaux de Vladimir Poutine trop heureux de ménager l’ancien K-gébiste, allié dans “la guerre contre le terrorisme”.

Sud Caucase : un échec pourrait renvoyer la région à ses démons

Nord-est de la Géorgie, début août 2004 : Pas une voiture dans les rues du petit village de Kvemo Khalazami, de toute façon plus personne n’a d’argent pour payer l’essence.... Nous sommes dans la région de Pankisi, frontalière de la Tchétchénie, que Russes et Américains nous ont présentée il n’y a pas si longtemps comme une base arrière d’Al Qaida. Difficile de croire que les habitants de ces pauvres vallées peuvent constituer une menace pour le monde... A moins d’imaginer des terroristes camouflés derrière les canards, les cochons et les vaches qui déambulent sur la route...

Les Tchètchènes musulmans sont de l’autre coté de la rivière, de ce coté ce sont des Ossètes, chrétiens parlant persan, et des Géorgiens. Il reste peut être 6 ou 7000 personnes dans cette région, en majorité des Tchétchènes, dont quelques milliers sont des réfugiés de la guerre qui fait toujours rage de l’autre coté du col.

Ici les Ossètes constituent une minorité dans la minorité, oubliés du pouvoir central, vivant en quasi autarcie. Misère et tensions ethniques poussent les jeunes à partir vers Vladikavkaz, la capitale de l’Ossétie du Nord, de l’autre coté des montagnes au nord ouest. Les Ossètes vivent à cheval sur la chaîne du Caucase, en Ossétie du Nord, une république autonome de la fédération de Russie, et en Ossétie du Sud, une région géorgienne qui est en sécession de fait avec la Géorgie depuis près de quinze ans. L’ancien régime géorgien d’Edouard Chevardnadze n’avait pas été en mesure de réintégrer cette province, les sécessionnistes bénéficiant de l’appui évident des troupes russes, mais le nouveau régime de Mikheil Saakhashvili, issu de la « révolution des roses » de la fin 2003 est bien décidé a récupérer l’Ossétie du Sud.

Shaakashvili a réussi à réintégrer sans grandes difficultés une autre province sécessionniste, située au sud-ouest de la Géorgie, l’Adjarie et à expulser son satrape local, Aslan Abachidze. L’affaire était relativement facile car la population adjare aspirait clairement à cette réunification. Les choses sont plus délicates en ce qui concerne les deux provinces sécessionnistes du nord, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Les guerres qui ont accompagné la fin de l’URSS dans ces régions ont été violentes, et à cette occasion les séparatistes Abkhazes, ouvertement soutenu par les Russes, ont expulsé les Géorgiens, c’et à dire plus de la moitié de la population de cette province (300 000 réfugiés !). Les choses ont été un peu moins violentes en Ossétie, mais une république « indépendante » s’y est également autoproclamée, à Tsckhinvali, la capitale de ce territoire grand comme un petit département français.

Tout l’été le ton a monté, Shaakashvili a décrété un « blocus naval » plus théorique que réel sur l’Abkhazie. Mais il a surtout fait pression sur l’Ossétie, en fermant le marché de contrebande qui s’était développé à Ergneti, dans la zone tampon entre Ossètes et Géorgiens et surtout en tentant d’exercer une pression militaire sur l’Ossétie du Sud. Le résultat n‘a, jusqu’à présent, guère été probant. Il y a des escarmouches, des morts... Les ministres russes et géorgiens se sont rencontrés. C’est une partie de poker dangereuse. L’enjeu pour les Russes est de conserver, au travers des séparatistes abkhazes et ossètes, des capacités de pression sur une Géorgie de plus en plus alignée sur les Etats Unis, tandis que pour le nouveau pouvoir Georgien il s’agit de restaurer l’unité nationale. Et sur le terrain quelques miliciens ossètes ou quelques soldats russes ou géorgiens peuvent faire tout déraper.

En Géorgie au moins autant d’Ossètes vivent en dehors de l’Ossétie du Sud qu’à l’intérieur. Des urbains, des couples mixtes, etc.. Mais aussi des villages à majorité ossète dans d’autres régions comme à Pankisi. Des affrontements prolongés en Ossétie ne risquent-ils pas de dégénérer là aussi ? C’est la raison pour laquelle les militants Georgiens et Ossètes de la Helsinki Citizens’ Assembly (HCA), une organisation non gouvernementale qui travaille depuis douze ans pour la paix et la démocratie dans les pays du Sud Caucase [2], sillonnent les villages ossètes, discutent avec les habitants, distribuent un journal rédigé en russe et en persan-ossète, etc.

Ce début août, dans la vallée de Pankisi l’accueil avait été chaleureux, les habitants de ces villages perdus étant flattés de voir que les militants locaux de HCA étaient accompagné d’amis d’autres pays (France, Autriche, Etats Unis). Mais en Ossétie même, de tels contacts, fréquents quelques semaines auparavant, sont devenus très difficiles. Cet été, à quelques dizaine de kilomètres de Pankisi, HCA Géorgie et l’Assemblée Européenne des Citoyens [3] (HCA-France) avaient organisé, avec les groupes correspondants d’Arménie et d’Azerbaïdjan et des participants d’autres pays (Allemagne, Pays Bas, Autriche, Suisse, Moldavie, Macédoine, Ukraine, Turquie, Israël...), une réunion de jeunes sur les actions citoyennes face aux conflits. Les participants d’Ossétie du Nord, bloqués par les gardes frontières russes, n’avaient pu les rejoindre...

Les efforts de ces militants de paix peuvent paraître insignifiants. Mais pour faibles qu’ils soient, ils n’en constituent pas moins une forme de pression sur les acteurs de la crise dans le sens d’un dénouement pacifique. Une résolution satisfaisante de la crise Ossètes permettrait peut être de créer une dynamique favorable au règlements des autres conflits « gelés » depuis douze ans dans le Sud Caucase, l’Abkhazie pour la Géorgie et surtout la question du Nagorno Karabagh pour laquelle Azerbaïdjan et Arménie sont toujours en état de guerre. Mais un échec pourrait renvoyer la région à ses démons, avec des conséquences imprévisibles.

Bernard Dreano


Les Ossètes, ces Alains...

Les Ossètes se considèrent comme descendants des Alains ce peuple qui a participé au grande invasions de la fin de l’empire romain, jusqu’en Tunisie (avec les Vandales) ou en Gaule ( ils ont combattus Atilla aux cotés des gallo-romains). Ils ont d’ailleurs laissé des traces toponymiques jusque dans notre Orléanais où ils on séjourné quelque temps (comme “ Alainville ”). Ces Alains avaient établi de grands royaumes avant d’être soumis par Gengis Khan en 1239 et de se réfugier en Ossétie sur les deux flancs du Caucase, de part et d’autre du col de Darial, principal passage au centre de la chaîne de montagne. Aujourd’hui Ossètes du Nord comme du Sud désignent parfois leur pays comme “ Alanie ”, qui est aussi le nom de l’équipe de foot de la capitale du Nord, Alania Valdikavkaz, que l’on croise parfois dans les coupes européennes.

On estime à un peu plus d’un demi million l’effectif de la population Ossète (parlant la langue persane-ossète), dont 335 000 en Ossétie du Nord (soit 55% de la population de cette république automome), et moins de 100 000 en Ossétie du Sud.


[1Ce texte reprend deux articles publiés dans Politis les 5 et 16 septembre 2004

[2Un livre décrit l’activité des militants de HCA : Bernard Dreano, Dépression sur le Sud Caucase, Editions Paris méditerranée, 2003

[3AEC, 21 ter rue Voltaire 75011 Paris

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