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L’euro-maghreb entre deux eaux
Par Smaïl Goumeziane, le décembre 2002



Le partenariat euro-maghrébin est aujourd’hui entre deux eaux. Celui-ci sera-t-il emporté par un torrent de haine, d’intolérance et d’extrêmismes en tous genres ? Sera-t-il au contraire porté par les flots de la liberté, de la tolérance et du progrès pour tous ? Bien heureux celui qui pourrait aujourd’hui répondre avec certitude.
L’Europe, traumatisée par les atrocités commises au cours des deux plus grands conflits mondiaux de l’histoire humaine a su, en un demi siècle, vaincre ses anciennes peurs, réelles ou supposées. Elle a écarté le spectre de la peste brune, réduit à néant, avec l’effondrement du mur de Berlin, le péril rouge. Elle investit sans crainte le vaste marché chinois, antre il y a encore quelques années du péril jaune.
Cependant, depuis plusieurs années maintenant, et plus particulièrement depuis le 11 septembre 2001, de nouvelles peurs sont suscitées de toute part. Un nouveau danger guetterait le monde occidental. Le péril vert se serait insidieusement infiltré dans toute l’Europe à partir de son flanc sud, s’installant plus précisément dans les banlieues vertes des grandes métropoles européennes. Désormais, pour l’occident en général et pour l’Europe, Les arabes, parmi eux les maghrébins, seraient les nouveaux ennemis planétaires. C’est, en tout cas, ce qui est véhiculé par toute une série de prétendus spécialistes du monde arabe, par certains organes de presse, et par une kyrielle de politiciens de droite et d’extrême droite qui nous renvoient à l’époque lointaine, que l’on pensait révolue, des croisades.
De son côté, le Maghreb, qui n’a pas encore cicatrisé toutes les plaies ouvertes par les aventures coloniales et la violence des processus d’accession aux indépendances, s’effraie tout à la fois de l’amalgame qui est fait entre l’hydre terroriste internationale, l’Islam et les croyants, et des conditions non démocratiques qui accompagnent les douloureux programmes d’ajustement structurel qui lui sont imposés. Dans ces conditions, est-il encore judicieux de poursuivre la construction d’un espace euro-maghrébin ? Dans quelles conditions et pour quoi faire ?
Tentons quelques réponses.

AU MILIEU DU GUÉ
Le partenariat euro-maghrébin semble apparemment en bonne voie. Trois pays du Maghreb (Tunisie, Maroc, Algérie) ont signé des accords d’adhésion à la zone de libre échange qui sera instituée avec l’Union européenne dès 2012.
Désormais nous voilà au milieu du gué. Dès lors, les conditions économiques, sociales et politiques qui prévalent en Europe et au Maghreb, permettront-elles d’atteindre cet objectif ? Voyons de plus près la situation des différents acteurs.

1.1- Une Europe économique unie, s’élargissant à l’Est

Le poids de l’Europe économique
L’Europe économique des 15 est désormais en place, depuis l’instauration de la monnaie unique. Grâce à cela, l’Europe est devenue une grande puissance économique, capable de rivaliser avec les Etats-Unis et le Japon.
Avec une population de 370 millions d’habitants, un PIB (produit intérieur brut) annuel de l’ordre de 8 000 milliards d’euros, soit près de 22 000 euros/habitant, des exportations représentant 40 % des exportations mondiales, l’Europe peut être fière de ses performances économiques. Grâce à cela, l’Europe représente 23,1% du PIB mondial contre 24,1% pour les Etats-Unis.

L’élargissement à l’Est
Avec la chute du mur de Berlin, l’Europe s’est résolument tournée vers les pays de l’ancien bloc soviétique. Cela s’est tout d’abord traduit par d’importants flux de capitaux vers ces pays. Dès 1994, ces flux étaient déjà deux fois supérieurs à ceux consacrés à l’ensemble des pays sud méditerranéens, bien que les échanges de l’Europe avec les pays de l’est ne soient que la moitié des échanges avec le sud de la Méditerranée, et que la population migrante méditerranéenne soit six fois supérieure à celle des pays de l’est.
Cette tendance s’est accélérée avec la volonté affichée d’intégrer une partie importante de ces pays dans l’Union européenne. D’ici 2004, une dizaine d’entre eux devraient la rejoindre pour constituer une Europe des 25.

Des relations très déséquilibrées avec le Maghreb
Face à cette concurrence, l’ouverture de l’Europe sur le Maghreb est restée plus que prudente, et cantonnée pour l’essentiel dans une logique commerciale, par ailleurs fondamentalement déséquilibrée. Les exportations de l’Europe vers le Maghreb ne représentent que 2% de ses exportations totales. A l’inverse les échanges du Maghreb avec l’Europe représentent près de 65% de ses échanges. Pour ces raisons, l’Europe est toujours le premier fournisseur et le premier client d’un Maghreb peuplé de 75 millions d’âmes. Les importations maghrébines sont principalement constituées de produits manufacturés, de biens d’équipement, de produits alimentaires et de santé. De leur côté, les exportations à direction de l’Europe concernent essentiellement des matières premières (hydrocarbures, phosphates et autres minerais), des fruits et légumes et quelques produits industriels (textiles et cuirs). De ce fait, la zone maghrébine, et au-delà le sud de la Méditerranée, constitue la première zone d’excédent commercial de l’Europe.
Au-delà de ces échanges, il faut cependant noter la faiblesse des investissements de l’Europe au Maghreb. Ceux-ci représentent moins de deux pour cent des investissements de l’Union dans le monde, soit 15 fois moins que ceux des Etats-Unis au Mexique, ou encore 30 fois moins que ceux du Japon dans le sud est asiatique. De même, la coopération financière de l’Europe est plutôt maigre. A titre d’exemple, les flux financiers prévus entre1995 et 1999 pour toute la région sud méditerranéenne par le programme Meda 1, ont été de cinq milliards de dollars ou encore un milliard de dollars par an, c’est à dire en moyenne 90 millions de dollars par pays. Dans la réalité, la plus grande partie de ces fonds sont allés, géostratégie oblige, vers la Turquie et l’Egypte. Pour un pays comme l’Algérie ces fonds représentent à peine quelques jours de production de pétrole par la Sonatrach, l’entreprise nationale des hydrocarbures.

Europe forteresse ou Europe des libertés ?
Cette frilosité de l’Europe en matière d’investissements et de capitaux, se double depuis plusieurs années maintenant d’une politique très restrictive en termes de flux migratoires en provenance du Maghreb. Pendant longtemps, la Libye a été frappée d’embargo, l’Algérie enfermée dans sa violence interne et son peuple mis en quarantaine. Tous les ressortissants maghrébins sont désormais soumis à des mesures draconiennes de contrôle aux frontières et à la procédure du visa. Celui-ci est donné au compte goutte. Pourtant, la population étrangère en Europe ne dépasse guère les 4 à 5% de sa population totale. A l’intérieur de ce chiffre, la population maghrébine ne dépasse pas 15% de cette population étrangère, soit moins de 0,70% de la population totale européenne. Même si on devait ajouter à ces chiffres les quelques 500 000 maghrébins en situation irrégulière, et près de deux millions de binationaux, cela représenterait, tout au plus, 1,3% de la population totale européenne. Ce n’est donc pas tant la quantité de migrants maghrébins qui pose question que l’amalgame et les frayeurs qui sont développés autour de ces populations, de leur religion-l’Islam- et du terrorisme intégriste. C’est bien la dimension « sécuritaire » de l’immigration maghrébine qui conduit l’Europe à oublier qu’elle est l’Europe des libertés. Résultat, elle se barricade comme une forteresse. Le mur de Berlin serait, en quelque sorte, remplacé par le « mur de la Méditerranée ».

1.2- Un Maghreb éclaté, conflictuel et sans libertés réelles

L’échec de l’intégration régionale
Face à cette Europe puissante, unie, orientée vers l’est et frileuse à l’égard de son flanc sud, le Maghreb apparaît bien faible. Depuis les indépendances, celui-ci est composé d’états sans grandes relations entre eux. Atomisé, marqué par l’exiguité des marchés nationaux, et bien que largement ouvert sur l’extérieur (à plus de 35% en moyenne), le Maghreb s’est complu dans les règles de fonctionnement autoritaires et administrées, agissant le plus souvent en ordre dispersé et au coup par coup sur la scène économique mondiale, les yeux fixés sur le nord. Résultat, les objectifs maintes fois réitérés de construction d’une union douanière, puis d’un marché maghrébin, n’ont pas été atteints. Les échanges inter maghrébins sont insignifiants (moins de 5% de leurs échanges globaux, y compris les échanges informels), les investissements davantage encore. Que dire des flux de personnes qui continuent malgré la réduction drastique des visas à s’orienter vers les pays européens.

Les conflits inter maghrébins
Cette situation reflète on ne peut mieux l’échec d’une intégration maghrébine impulsée, sans implication des populations, au gré des vicissitudes politiques du moment, et non pour des raisons véritablement économiques et sociales. Sans cohésion, ayant raté toutes ses tentatives d’unification, le Maghreb n’a donc toujours pas réalisé cet espoir que la création de l’UMA (Union du Maghreb Arabe) en 1989 laissait entrevoir aux populations des cinq pays. Après plusieurs décennies d’indépendances, les pays du Maghreb, malgré de nombreux atouts (histoire, géographie, ressources, langues, religion, et culture communes) et malgré toute une phraséologie de l’union, de la fraternité et du destin commun, restent marqués par toutes sortes de rivalités (politiques, idéologiques, économiques) attisées à la fois par le conflit du Sahara Occidental et par l’émergence brutale de l’islamisme et du terrorisme dans toute la région, principalement en Algérie.

Les flambées de violences
Pour ces raisons, mais aussi à cause du mal développement qu’ont connu ces pays et des programmes d’ajustement structurel qui ont été imposés, les populations du Maghreb ont subi toutes sortes de violences. Les émeutes ont éclaté à plusieurs reprises dans la région. Elles ont été réprimées, mais la colère a continué de couver. Que ce soit en 1983 en Tunisie et au Maroc ou en 1988 en Algérie elles ont fait de nombreuses victimes, et des centaines d’arrestations. Face aux difficultés de la vie quotidienne, la contestation s’est progressivement radicalisée tout autant que la répression. En Algérie, le pays le plus frappé par ces vagues de violences, la radicalisation a conduit à un affrontement brutal entre des groupes islamistes armés plus ou moins bien identifiés, et un pouvoir militaire symbole de la répression aveugle et du refus de l’ouverture politique. Un affrontement qui a fait plus de 150 000 morts sans compter les blessés, les mutilés et traumatisés, et tous les disparus dont les familles sont sans nouvelles depuis plusieurs années.

Les libertés confisquées
Dans ces conditions, autant dire que la question des libertés est centrale dans tous les pays du Maghreb. Partout celles-ci sont actuellement confisquées. Les élections, quand elles ont lieu, y sont régulièrement truquées, comme le montrent les résultats des scrutins en Tunisie ou en Algérie. La justice n’y est toujours pas indépendante du pouvoir politique. Il n’est qu’à voir comment sont jugés les opposants dans ces pays, ou tout simplement les défenseurs des droits de l’homme et les syndicalistes. Quant aux journalistes et autres représentants de la presse, ils y sont soumis à de fortes pressions, à la censure et à toutes formes de répressions, y compris les enlèvements et l’enfermement. Que dire également, et à contrario, de tous ces procès qui n’ont pas lieu et qui concernent des assassinats non élucidés ou des actes de corruption touchant des dignitaires de ces régimes ?
Pour toutes ces raisons, le Maghreb, tout comme le reste du monde arabe, est, selon le PNUD (voir rapport sur le développement humain 2002), à la dernière place en matière de libertés.

1.3- Les fractures s’élargissent

La fracture euro-maghrébine
Dans ces conditions, la fracture entre les deux rives de la Méditerranée ne cesse de se creuser. L’écart de richesse est aujourd’hui de un à dix. Le PIB de la seule Belgique est largement supérieur à celui du Maghreb. Même si le PIB global du Maghreb devait doubler d’ici 2012, ce qui supposerait qu’il croisse en moyenne de 6% par an d’ici là, le PIB par habitant demeurerait tout juste stable à cause de l’essor démographique, et le fossé entre les deux rives continuerait de se creuser. En effet, si ces tendances devaient se poursuivre, il serait de un à 20 d’ici 2012 horizon de l’instauration de la zone de libre échange. Une telle évolution serait à l’évidence peu propice à un retour de la stabilité de la région.

L’Europe des pauvres
A l’intérieur de l’union européenne, des fractures tout aussi dangereuses se font jour. La montée et la persistance du chômage, l’extension de la pauvreté et de l’exclusion dans des franges de plus en plus larges des populations, y compris celles qui sont au travail, sont également sources d’inquiétudes. La violence et l’insécurité se développent particulièrement dans les zones les plus pauvres des villes et des campagnes. Les banlieues dites chaudes en sont le symbole magnifié par toute une presse à sensation et par des courants politiques extrêmes jouant de la peur et de la xénophobie pour diaboliser l’Islam. Un hebdomadaire comme le Figaro-Magazine, pourtant réputé sérieux, n’hésitait pas à titrer dès 1988 « Serons-nous français en 2025 ? », avec en couverture une Marianne voilée. La réalité, c’est que ces banlieues sont sous le diktat des marchands de sommeil privés qui prospèrent sur la misère des populations, par ailleurs soumises au mépris et au dédain de l’administration et de la bureaucratie. En France, selon le Ministre de la ville, plus de 250 000 logements sont dans une situation d’insalubrité grave qui met en péril les familles qui y logent. Pour cette raison, plus de 65 cités sont à réhabiliter d’ici cinq ans. Dés lors, affirmait tout récemment et sans ambage Jean Louis Borloo, « il faut reconnaître que l’axe Nord/Sud traverse nos banlieues ». Lieux de misère et de pauvreté économique, sociale et culturelle, les populations, à dominante immigrées, touchées plus qu’ailleurs par le chômage (jusqu’à 30% de la population dans certaines cités dortoirs), par l’échec scolaire, par la maladie et par toutes sortes de discriminations à caractère racial (à l’embauche, aux loisirs, au faciès) y survivent dans le désespoir et la rage, face à une « société cathodique » dont ils se sentent chaque jour un peu plus exclus et victimes. Une partie d’entre elles sombre dans toutes sortes de délinquances, développant de véritables zones de non droit, et deviennent les proies faciles des réseaux de drogue, du radicalisme intégriste, ou du banditisme.

Les fractures maghrébines
Au Maghreb, les fractures n’en sont pas moins larges. Les écarts de richesses entre pays maghrébins sont aussi importants qu’entre l’Europe et le Maghreb, soit des PIB allant de un à dix. La Mauritanie dispose d’un revenu moyen par habitant de 450$, le Maroc de 1 300$, l’Algérie de 1 600$, la Tunisie de 2 000$ et la Libye de 4 500$. Malgré cela, dans tout le Maghreb, la pauvreté atteint des niveaux insoupçonnés. Le chômage y touche 12% de la population active en Libye,15% en Tunisie, 18% au Maroc, et 30% en Algérie. La répartition des revenus y est particulièrement inégalitaire, sur fonds de spéculation et de corruption, de clientélisme et d’arbitraire. Une grande partie des populations survivent avec moins de 2 dollars par jour (plus de 14 millions en Algérie selon le Conseil National Economique et Social). En matière de développement humain, les pays du Maghreb sont donc mal classés : 64ème place pour la Libye, 97ème pour la Tunisie, 106ème pour l’Algérie, 123ème pour le Maroc et 152ème pour la Mauritanie, sur 173 pays, avec un indice moyen de 0,653. Résultat, les banlieues de Rabat, d’Alger ou de Tunis, y sont soumises au même mal de vivre et aux mêmes violences.

Les fractures sud-sud
A cela, s’ajoutent toute une série de fractures de la région sud méditerranéenne très mal vécues par les populations maghrébines. Le conflit Israëlo-palestinien, avec son cortège de drames et de douleurs, envenime depuis trop longtemps les relations entre les arabes et les juifs, et au-delà les relations euro-maghrébines, d’autant que certains tentent régulièrement de jeter de l’huile sur le feu et d’importer ce conflit sur le territoire européen, pour y attiser la haine entre les communautés juives et arabes. La montée de l’antisémitisme contre ces deux communautés est avéré. Dans ce cadre, les populations arabes reprochent fréquemment à l’Europe son alignement sur la politique américaine de soutien inconditionnel à Israël. Ces reproches ne sont pas toujours justifiés. A plusieurs reprises, des voix européennes se sont élevées tout autant contre les ravages du terrorisme aveugle en Israël que contre les exactions militaires israëliennes en Palestine. Parmi elles, rappelons celle, officielle, du Président Jacques Chirac lors de son dernier voyage au Moyen Orient, ou encore celles de parlementaires, de syndicalistes ou d’ONG européennes. La question irakienne continue également d’irriter les populations maghrébines qui ne comprennent pas qu’une guerre (celle du Golfe en 1991), des bombardements répétés, et un embargo des plus sévères, soient davantage imposés à la population irakienne qu’au dictateur qui les dirige, faisant des millions de victimes parmi les populations civiles et les enfants (50 000 décès d’enfants en plus chaque année depuis 1991). Là également, il faut dire que la France et une partie de l’Europe (hormis la Grande Bretagne), ont périodiquement dénoncé avec vigueur cet embargo, et réussi à ralentir (stopper ?) les préparatifs d’une seconde guerre du Golfe que le gouvernement Bush s’apprête à mener contre l’Irak. Traduisant ainsi une volonté d’indépendance et d’équilibre dans leurs relations avec l’ensemble des partenaires de la région. D’aucuns diront qu’il s’agit là d’une politique guidée par les seuls intérêts économiques à forte odeur de pétrole. Peut être, mais certains résultats sont là, évitant d’élargir encore le fossé entre les deux rives de la Méditerranée, et c’est tant mieux. Mais ces prises de position ne peuvent cacher que les fractures entre pays du sud s’élargissent, rendant désormais impossible tout « front des pauvres » du tiers monde, comme on l’avait bâti de Bandung à Alger dans les années cinquante à soixante dix. Israël dispose déjà d’un PIB par habitant 8 fois supérieur à celui du Maghreb, (et 30 à 40 fois supérieur à celui de la Palestine !). A l’horizon 2012, cet écart pourrait passer de un à 25, le PIB des 7 millions d’israëliens équivaudrait alors à celui des 140 millions d’habitants des pays voisins. Que penser également de la Corée du sud, plus pauvre que l’Algérie en 1960, et qui aujourd’hui caracole avec un PIB par habitant de 12 000$, et un PIB global 4 fois supérieur à celui de l’ensemble maghrébin ?

1.4- Des populations souffrent et meurent

Entre violences et répressions
Au cœur de tout cela, il y a des populations qui souffrent et meurent, que les relations euro-maghrébines ne peuvent continuer d’ignorer. Soumises depuis des décennies au cycle infernal des violences et de la répression, les populations maghrébines n’en finissent pas de désespérer. Elles ne voient toujours pas la fin du cauchemar. Elles n’osent plus rêver à un nouvel avenir porteur d’espoirs pour leurs enfants. Comme celui que leurs dirigeants et l’Europe leur avait promis au lendemain des indépendances. Ces populations ont longtemps « échangé » leur silence contre cet espoir en un développement réel dont elles attendaient quelques retombées. Désormais, malgré le poids de la répression et des violences multiformes, la soif de s’exprimer est d’autant plus forte que la faim et les désillusions sont grandes. Cette exigence met, depuis quelques années, un terme à l’unanimisme de façade qui avait accompagné les politiques de développement et les grands rendez vous de la coopération internationale, sous couvert de nationalisme exacerbé. Les populations donnent de la voix. Les sociétés civiles s’organisent et n’hésitent plus à braver les pouvoirs en place.

Entre misère et pauvreté
Les populations maghrébines découvrent en effet, et avec effarement, que beaucoup de leurs dirigeants ont, parfois, dilapidé les ressources publiques, pour construire des projets « pharaoniques » inefficaces qui ont englouti des sommes d’argent colossales, acquises selon un processus d’endettement incontrôlé, dont il leur faudra assurer, pendant de longues années, le remboursement. Elles ont également compris que leur misère n’était guère partagée par ces dirigeants et leurs clientèles, que les richesses n’avait pas été perdues pour tout le monde. La mobilisation pour la bataille du développement a permis, sous couvert d’imposants secteurs publics, de détourner une partie importante de ces ressources à des fins personnelles, par le biais de mécanismes plus proches de la délinquance financière et commerciale, que des stratégies de développement et d’intégration affichées tout au long du processus. Comme beaucoup de pays du tiers monde, les pays du Maghreb sont ainsi caractérisés par des fuites de capitaux, notamment vers l’Europe (recyclés dans l’hôtellerie, l’immobilier ou les services), et la constitution de fortunes considérables sur fonds de corruption et d’échanges commerciaux opaques. Or, à l’évidence, le développement ne peut être réduit à l’exportation de pétrole, de vêtements ou de légumes produits par une multitude de va nu pieds. La fortune et le pouvoir de quelques uns peut se construire sur la misère et la pauvreté du plus grand nombre. Pas le développement d’un pays ou d’un ensemble de pays.

Le mirage de l’autre rive
Le développement n’est pas non plus dans la fixation du mirage de la rive nord, magnifiée par la magie des satellites et des images qui arrosent en permanence le Maghreb par télévisions et ordinateurs interposés. Le rêve européen, à coup de publicités et de programmes enchanteurs, déjà inaccessible à une grande partie de la population européenne, prend alors symbole de refuge quotidien pour des millions de maghrébins, qui, chaque jour, s’évadent à travers le tube cathodique, et pour un moment, de la dureté d’un quotidien sans perspectives et apparemment bouché. Sur l’autre rive, il y aurait la liberté, l’argent, la consommation, en un mot le bonheur. Pour tous ces hommes et ces femmes, aller en Europe ce serait « Ali au pays des merveilles ».

Les migrations sauvages
On comprend alors mieux pourquoi des candidats de plus en plus nombreux sont prêts à tout pour atteindre la rive nord, avec ou sans l’aide des réseaux de passeurs qui se sont rapidement mis en place pour répondre à la demande. Les restrictions drastiques opérées sur les migrations légales n’ont fait qu’amplifier le phénomène. Que ce soit par voie maritime, aérienne, ou même sur de frêles embarcations, l’actualité est remplie de ces récits sur la fin dramatique du voyage par noyade en pleine mer, ou par étouffement dans un conteneur, sur un quai portuaire ou de gare.

VIVRE SUR LES DEUX RIVES

On le voit maintenant plus clairement, le fossé qui se creuse entre le Maghreb et l’Europe n’a pas pour fondement principal des questions civilisationnelles (le tristement célèbre « choc des civilisations » prôné dès 1993 par le professeur américain Samuel Huntington), culturelles, voire cultuelles. Les opinions publiques, régulièrement chauffées à blanc par les actions sauvages du terrorisme international, et l’amalgame qui est alors entretenu d’une part entre les responsables de ces actes injustifiables et inqualifiables et d’autre part l’Islam et les musulmans, devraient comprendre que le fossé qui sépare ces derniers de ces criminels est aussi vaste que la Méditerranée. Aussi, ne cherchons pas à trouver une nationalité ou une religion à un terroriste. De manière plus exacte disons simplement, si je puis dire, qu’un terroriste est un terroriste, de même qu’un dictateur est un dictateur. Dans les deux cas, qu’ils se drapent de religiosité, de nationalisme exacerbé ou de raison d’état, le terroriste comme le dictateur ont ceci en commun d’être nuisibles pour la société en général, et en particulier pour leur propre société, leur culture et leur religion. Leur violence ne saurait, à ce titre, être supportée, ni tolérée, encore moins justifiée. La justice, dût-elle être internationale doit les poursuivre avec toute la rigueur de la loi. Ces actes ne sauraient pourtant appeler la contre violence et la répression d’état à l’égard des populations musulmanes, ni servir d’alibi à une politique sécuritaire anti-arabe en Méditerranée qui fait la part belle aux régimes autoritaires et belliqueux de toute la région sud de la Méditerranée. Non, à la base de ces fractures multiples ouvertes dans les relations entre l’Europe et le Maghreb, il y a d’abord et avant tout la question essentielle du développement, de la création et de la répartition aujourd’hui inéquitable des richesses entre les deux rives de la Méditerranée.

2.1- Les contraintes du développement

La tyrannie de la dette
Parmi les contraintes du développement, la tyrannie de la dette est une des plus persistantes. Les pays du Maghreb sont lourdement endettés, malgré plusieurs programmes de rééchelonnements de leurs dettes et des remboursements conséquents depuis près de vingt ans, à des taux particulièrement onéreux. Ainsi, à titre d’exemple, il faut noter qu’au niveau du Maghreb, en quatre ans (1989-1992) les remboursements ont été de 46 milliards de dollars. L’Algérie avait à elle seule, dès 1992, déboursé au titre du service de sa dette, un montant double de celui du Portugal (34 milliards de dollars contre 18 milliards) alors même que sa dette globale était inférieure à celle du Portugal. Pour ces raisons, aujourd’hui encore, on estime la dette globale du Maghreb à quelques 68 milliards de dollars, soit un doublement par rapport à 1980. Toutefois, derrière ces moyennes, des différences sensibles apparaissent entre pays maghrébins. Rapportés aux exportations, les niveaux d’endettement correspondent à une année d’exportations tunisiennes, à plus d’un an et demi pour le Maroc, à plus de deux ans pour l’Algérie, et à plus de cinq ans pour la Mauritanie. De plus, le taux d’endettement per capita (rapport entre la dette par habitant et le PIB par habitant) est de 15% pour le libyen, de 50% pour le tunisien, 61% pour le marocain, 65% pour l’algérien et de 250% pour le mauritanien. Ainsi, plus les populations sont pauvres et plus le fardeau de la dette est élevé. Un fardeau qu’on leur demande d’assumer puisque, in fine, ce sont elles qui doivent payer les impôts qui permettront de payer la note.

La pénurie d’eau
La seconde contrainte est davantage liée aux conditions climatiques qui prévalent au Maghreb. Dés le milieu des années 1990, un rapport de la Banque mondiale signalait que le volume d’eau disponible par habitant au Maghreb (et au moyen orient) était tombé de 3 300 mètres cubes en 1960, à 1 250 en 1996, et qu’à ce rythme, on serait à 650 mètres cubes en 2 025. Et de prévoir que dans moins de dix ans ce seront plus de 200 millions d’habitants qui n’auront pas accès à l’eau potable dans la rive sud méditerranéenne. Les sécheresses cycliques qui frappent durement les pays de la région, conjuguées à l’avancée de la désertification, et la pénurie chronique en eau qui s’en suit, affaiblissent encore plus des terres insuffisamment irriguées et peu performantes en termes de rendements. Ainsi, les rendements céréaliers moyens dépassent rarement les 15 quintaux à l’hectare quand on récolte entre 70 et 80 quintaux de blé en France. En matière hydraulique, les politiques maghrébines ne sont pas davantage coordonnées. Les marocains ont plutôt investis dans la petite et moyenne hydraulique, les algériens dans une politique de grands barrages, et les libyens dans d’énormes forages dans l’immense nappe albienne qui traverse le sous sol du Sahara. Malgré cela, le Maghreb ne se souvient plus qu’il a longtemps été le grenier à blé de l’empire romain et même de la France du 19ème siècle. La facturenon payée du blé algérien livré à la France n’a-t-elle pas servi partiellement de déclencheur à l’aventure coloniale de 1830 ? Toujours est-il que depuis les indépendances les pays du Maghreb sont très fortement dépendant du reste du monde, et notamment de l’Europe, en matière alimentaire. Au-delà de ses effets sur l’alimentation, la pénurie d’eau empoisonne la vie des maghrébins, provoque des difficultés d’approvisionnements dans les villes (Alger n’est aujourd’hui encore alimentée en eau que deux à trois jours par semaine) et les campagnes, et provoque de graves difficultés de fonctionnement des unités industrielles. Ce stress hydrique permanent, dont les experts estime qu’il sera encore plus intense dans les années à venir, fait resurgir des maladies et des épidémies (choléra, diphtérie,...) qu’on croyait avoir vaincues. Pour y faire face, les autorités marocaines recourent parfois à l’importation de navires chargés d’eau, et l’Algérie réfléchit désormais aux moyens de développer un réseau (coûteux) d’unités de dessalement de l’eau de mer.

Production-emploi et revenus
La faiblesse de la production agricole est aggravée par les contre performances des industries maghrébines. Longtemps cantonnées dans des secteurs publics gangrénés par la bureaucratie tatillonne, l’absence de maîtrise technologique, des effectifs pléthoriques, les grandes unités industrielles ont tourné à des niveaux très bas d’utilisation des capacités de production installées, et donc à des coûts très élevés de fonctionnement. Depuis les années 1980, ces grandes entreprises ont été, programmes d’ajustement oblige, contraintes de s’adapter, après des assainissements financiers et techniques plus ou moins réussis, et un passage plus ou moins maîtrisé à la forme privée. Désormais, dans tout le Maghreb le secteur privé reprend de la vigueur, mais il demeure encore bien fragile, même si dans certains pays comme la Tunisie une dynamique réelle s’est engagée. Les entrepreneurs tunisiens, et après eux marocains et algériens sont fort inquiets des effets qui suivront rapidement l’ouverture généralisée du Maghreb à la concurrence européenne et à celle, plus large, entraînée par leur adhésion à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). Pour beaucoup d’entre eux, la convalescence est encore de mise, comme le montrent les faibles performances des différentes entreprises industrielles, et beaucoup d’entre eux craignent la disparition d’une bonne partie de l’outil productif maghrébin, avec son lot de catastrophes sociales et politiques.
Cette inquiétude est par ailleurs relayée par la montée en puissance des comportements spéculatifs et commerciaux à courte vue dans ces pays, et plus particulièrement en Algérie. Les détenteurs de capitaux, sauf peut être en Tunisie, déçus par la lenteur des processus de réformes, voire leurs blocages, semblent se désintéresser d’un secteur industriel appelé selon eux, au pire à disparaître face aux géants étrangers, au mieux à leur servir de faire valoir pour conquérir l’espace maghrébin, sous couvert d’accords commerciaux, de sous traitance ou de partenariats technologiques et financiers. D’où les difficultés pour le PIB maghrébin à croître au rythme nécessaire pour sortir du mal développement.

Spéculation et corruption
Dans ces conditions, la spéculation et la corruption semblent avoir encore de beaux jours devant elles. La bonne gouvernance est encore loin d’être la règle. Or, comme le précise Koffi Annan, le Secrétaire Général de l’ONU, « une bonne gouvernance constitue peut être le facteur le plus important pour éradiquer la pauvreté et assurer le développement. » Les pénuries, attisées par l’effondrement des pouvoirs d’achat dans cette région, refont surface au grand bonheur des spéculateurs. Les phénomènes de corruption et de spéculation qu’on croyait liés au seul secteur public, aux grands décideurs et à leurs clientèles nationales et internationales, semblent se « démocratiser » aussi bien dans le secteur privé formel que dans l’informel, continuant de profiter de l’absence ou de l’insuffisance de l’état de droit dans la région. Dès lors, le mal développement continue de ronger les secteurs productifs nationaux et de faire de nombreuses victimes.

2.2- Les mal aimés du développement

Le mépris des femmes
Incontestablement, les femmes sont les premières victimes de ce mal développement. Et ce n’est pas la position relativement privilégiée de la femme tunisienne qui doit nous empêcher de le dire. La situation de la femme tunisienne est l’arbre qui cache (mal) la forêt des injustices et du mépris exercés à l’égard des femmes maghrébines. Dans la plupart des pays maghrébins la femme est soumise, sous couvert de respecter les principes islamiques, à des règles juridiques, économiques et sociales largement dépassées. Son statut personnel en fait, comme en Algérie une mineure à vie, dépendante du bon vouloir de son époux ou de son père, sommée d’admettre la polygamie et la répudiation. Pourtant, dans aucun pays du Maghreb il n’y a eu à ce jour de pouvoir explicitement islamique, et aucun des pays, à l’exception de la Mauritanie ne se présente officiellement comme une république islamique. Dans ces pays, la question de l’égalité des femmes est toujours reléguée au second plan. Tout récemment encore, le jeune monarque marocain a du faire marche arrière dans sa volonté de faire avancer cette question face à la montée du mécontentement des milieux traditionnels du royaume. Maintes fois annoncée dans les discours officiels, l’évolution de la place de la femme dans les sociétés maghrébines demeurent liée à la tradition dans ce qu’elle a de plus figé. Cette situation juridique se reflète parfaitement dans la situation économique et sociale de la femme. Dans la plupart des pays maghrébin, le nombre des femmes qui accèdent à un emploi salarié reste marginal (moins de 10% en Algérie, plus du double en Tunisie). Le chômage féminin est plus long et plus important que celui, déjà très élevé, des hommes. Les filles sont moins scolarisées que les garçons. Dans les ouvrages scolaires, on continue de véhiculer l’image de la femme soumise et cantonnée aux tâches domestiques. Par ailleurs, dans les cours d’éducation religieuse, dispensé par des personnes insuffisamment formées, tout cela est par ailleurs légitimé par le discours religieux. De la sorte, près de trois quarts des femmes sont des femmes au foyer. Il n’est pas rare que certaines femmes ayant eu des diplômes universitaires restent chez elles sous le poids des pressions sociales et des traditions. Pour ces mêmes raisons, les femmes subissent également le poids du fardeau domestique. L’exigüité des logements, la vie dans les bidonvilles, le rationnement de l’eau, l’absence de soins appropriés, l’échec scolaire de leurs nombreux enfants, le chômage qui les frappe, la délinquance dans laquelle ils sombrent, sont autant de douleurs qu’elles affrontent avec courage. A cela, s’ajoutent toutes sortes de violences et d’agressions physiques et morales qu’elles subissent dès qu’elles semblent s’écarter des comportements traditionnels. Pour toutes ces raisons, le Maghreb est classé en avant dernière position par le PNUD pour ce qui est de la participation des femmes au développement, juste devant l’Afrique subsaharienne.

Le désespoir des jeunes
Les jeunes sont les secondes victimes de ce mal développement synonyme pour eux du mal de vivre. Les jeunes maghrébins, malgré les efforts faits par chacun des pays pour accroître le taux de scolarisation (en moyenne plus de 70%), sont confrontés à des niveaux importants d’échec scolaire. Des centaines de milliers de jeunes sont ainsi « déversés » chaque année dans la rue, avec pour seules perspectives le chômage, les petits boulots de la débrouille dans le secteur informel ou dans les réseaux de spéculation, quand ce n’est pas l’immersion dans le radicalisme islamiste. En dehors de cela, il n’y a pas de réelles perspectives de s’en sortir et de construire un véritable projet professionnel et de vie. Résultat, l’âge du mariage recule sans cesse, la délinquance augmente, le trafic de stupéfiants pénètre désormais les établissements scolaires, comme en Europe, et certains jeunes sont de plus en plus attirés par le suicide (les taux sont en augmentation constante) ou par le départ, à n’importe quel prix et par n’importe quels moyens, vers des horizons supposés meilleurs : ceux de la rive nord de la Méditerranée.

Les artistes ignorés
Les jeunes sont d’autant plus désespérés que les artistes, chanteurs, comédiens et autres écrivains, qui pourraient les aider à rêver sont eux mêmes ignorés ou censurés par les pouvoirs en place et pourchassés par les terroristes. Combien d’entre eux ont dû s’exiler, principalement en Europe, dans des conditions dramatiques pour aller pratiquer leur art ? Combien d’entre eux sont-ils morts pour avoir bravé les interdits officiels ou religieux ?

Les migrants entre les deux rives
Les migrants sont également de grandes victimes de cette situation qu’ils vivent doublement dans leur pays d’origine et dans leurs banlieues européennes. Ils sont, comme ils aiment à le répéter, « étranger chez eux et au dehors », des sortes d’apatrides, même lorsque certains d’entre eux disposent de la double nationalité. Je me souviens de l’un d’entre eux qui disait, « finalement je ne suis bien que dans l’avion lorsqu’il est au dessus de la Méditerranée ». Et encore, à condition que celui-ci ne soit pas détourné par des pirates de l’air, comme ce fut le cas avec le Boeing d’Air France en 1994. Partout, ils semblent déranger. Ils ont désormais le sentiment d’être les bouc émissaires de relations euro-méditerranéennes en mal de perspectives. Ils seraient, eux les pauvres d’entre deux mondes, à l’origine des crises structurelles qui les traversent, des violences qui en découlent, des trafics en tout genre qui alimentent la région. Le développement des migrations sauvages, la criminalisation des phénomènes migratoires clandestins, les destinations multiples et dangereuses de certains migrants (Arabie Saoudite, Afghanistan, Pakistan,...) via l’Europe, la recrudescence des actes de terrorisme et le trafic de drogue en font les coupables tout trouvés. Au point que la coopération en matière d’émigration/immigration s’est rapidement transformée en coopération sécuritaire. Puisque tout terroriste qui veut passer en Europe doit migrer, tout migrant est donc, j’exagère à peine, un terroriste en puissance. De ce fait, la politique migratoire entre l’Europe et le Maghreb est pratiquement devenue une affaire exclusive des ministères de l’intérieur. Et on ne compte plus, depuis une dizaine d’années, le nombre de réunions qui y sont consacrées par les ministres concernés. Cependant, la logique sécuritaire, couplée à la seule logique commerciale, ne peut faire l’économie d’actions d’envergure pour dynamiser les processus incontournables de démocratisation au Maghreb.

2.3- L’incontournable démocratisation

L’Islam en otage
Dans le cadre des relations euro-maghrébines, la démocratisation est fondamentalement piégée par les comportements des acteurs à l’égard de l’Islam. Celui-ci est de plus en plus otage de ces acteurs.
D’une part, depuis l’avènement des indépendances, la religion est au cœur de la lutte pour le pouvoir au Maghreb. Pour contrôler le culte des populations et au-delà leurs conscience, les pouvoirs maghrébins ont fait de l’Islam une religion d’état, traduisant ainsi sa soumission au pouvoir politique. Après les indépendances, on constate la gestion directe des mosquées, la formation et la nomination des imams par les états et le financement des nouvelles mosquées et leur fonctionnement. C’est la période de l’instrumentalisation des lieux de culte par les pouvoirs. Les mosquées sont de fait un prolongement de l’état.
Avec la progression de la misère et de la pauvreté, la contestation des pouvoirs s’appuie très vite sur le vaste réseau des mosquées. Le mouvement islamiste reproche aux pouvoirs, considérés comme impies, corrompus et anti populaires, de s’éloigner des préceptes de l’Islam et rêvent d’inverser la logique : soumettre l’état à l’Islam, et pour ce faire instaurer un état théocratique fondé sur la loi religieuse. C’est la période de l’instrumentalisation de la religion et des lieux de cultes par l’islamisme radical. Les imams officiels sont contestés et remplacés par des imams militants. Les mosquées deviennent des cellules partisanes chargées de coordonner la lutte contre les pouvoirs. Le discours politique du pouvoir dans les mosquées cède la place au discours politique des opposants islamistes. La bataille pour la conquête ou la reconquête des mosquées n’en est que plus vive, sous les yeux médusés des croyants qui hésitent à y aller pour prier, mais qui de fait subissent la pression des voisins.
D’autre part, cette opposition entre « l’Islam d’état » et les partisans de « l’état islamique » au Maghreb est en quelque sorte importée en Europe : dans les banlieues dépourvues de mosquées, des salles de prières sont installées et dirigées par des imams pas toujours qualifiés, parfois en marge des règles républicaines, que l’état essaie à juste titre d’imposer. Comme au Maghreb, l’Islam et les croyants sont otages de cette opposition entre l’état et les militants de l’islamisme politique. D’autant qu’il n’y a pas d’organisation représentative des musulmans, et reconnue comme telle par les pouvoirs publics ; La solution à cette question n’est à l’évidence pas seulement sécuritaire. Les débats engagés en France sur l’intégration de la pratique religieuse dans le respect des principes de la république, et sur la nécessaire représentation des musulmans de France, vont dans le bon sens. Le seul moyen en Europe, comme au Maghreb, de régler ce problème est de désarmer idéologiquement et politiquement les islamistes, tout comme les pouvoirs politiques non démocratiques, par la démocratisation la plus large possible des sociétés maghrébines. De sorte à extraire l’Islam et les croyants de cette logique infernale dans laquelle ils ont été enfermés. L’expérience vécue ces dernières années par l’état laïc turc (qui frappe à la porte de l’Europe), par exemple, peut être d’un précieux enseignement sur la manière de construire, dans le respect de la légalité républicaine, une relation pacifique entre les partis islamistes et la démocratie.

La poudrière berbère
Au-delà de l’Islam et des islamistes, l’autre pomme de discorde maghrébine qui peut être importée en Europe est la question berbère. Longtemps celle-ci a servi de moyen de diviser les populations maghrébines pour que le pouvoir colonial perdure. En Algérie, le kabyle était magnifié afin de mieux l’opposer à l’arabe. Tout cela n’a guère servi, mais on retrouve aujourd’hui les mêmes comportements de la part du pouvoir en place. Sauf que désormais la grande majorité de la population algérienne et même maghrébine, sait qu’à l’origine, depuis l’Egypte jusqu’au Sénégal, les populations autochtones étaient toutes berbères, et qu’actuellement, il n’y a au Maghreb, en majorité, que des arabes berbérisés ou des berbères arabisés. La question de la langue et de la culture berbères n’en demeure pas moins une revendication essentielle tant en Algérie qu’au Maroc. Des débuts de réponse, insignifiants, ont été apportés à ces questions tant au Maroc qu’en Algérie, car celles ci s’inscrivent désormais dans des revendications plus larges sur les conditions de vie des populations aux plans économique, politique et social. Ces revendications démocratiques ont pour noms libertés individuelles et collectives, droit à l’emploi, au logement, à la santé et à l’éducation pour tous, fin du mépris (la hogra) et de la répression. Les évènements tragiques qui ont secoué la Kabylie et d’autres régions du pays depuis plus d’un an en sont le signe le plus fort. A l’évidence, ces évènements ont un prolongement en Europe où une grande partie des immigrés sont originaires des régions berbérophones du Maghreb.

La construction des états de droit
Face à de tels enjeux, qui n’ont pas manqué d’avoir des répercussions immédiates sur les relations euro-maghrébines, l’Europe a tout à gagner à la construction de véritables états de droit dans toute la région. Cela passe par la prééminence de la souveraineté populaire dans ces pays, par l’instauration d’institutions librement élues, par la définition et le respect de toutes les libertés individuelles et collectives, par le respect des droits de l’homme et des citoyens, par le droit à la parole, à l’écrit...Tant que les pouvoirs au sud de la Méditerranée continueront de confisquer ces libertés, de baîllonner la pensée, la parole et l’écriture différentes, de pourchasser hors du cadre légal les oppositions démocratiques et non démocratiques, et de bafouer les droits de l’homme et du citoyen, il n’y aura pas de véritable partenariat durable entre le nord et le sud de la Méditerranée. Au nord, on ne peut continuer d’ignorer ces dépassements et ces blocages fusse au nom de la lutte légitime contre le terrorisme. La démocratie économique va de pair avec la démocratie politique. Celles-ci ne se trouvent aujourd’hui ni dans le camp des pouvoirs en place, encore moins dans celui de l’islamisme politique fut-il modéré.

L’arme du dialogue
C’est dire qu’un état de droit ne se construit pas à la force des kalachnikovs, du sabre ou des blindés. Un état démocratique se construit, dans la paix retrouvée, par un dialogue politique le plus large possible, c’est à dire ouvert à toutes les couches de la société maghrébine soucieuses d’une gestion pacifique des conflits d’intérêts. Le PNUD le rappelle encore une fois : les démocraties sont moins sujettes aux guerres civiles ; les démocraties récentes gèrent mieux les conflits que les régimes autoritaires ; les pays démocratiques se font rarement la guerre. Il faut donc de toute urgence que l’arme du dialogue fasse taire le dialogue des armes. Que le sang des maghrébins cesse enfin de couler. C’est, bien évidemment, un sacré challenge qui s’offre à la fois aux pouvoirs en place, aux oppositions démocratiques, aux oppositions islamistes et à la société civile maghrébine dans son ensemble. Il y va de l’avenir des relations euro-maghrébines et au-delà de celui de l’ensemble du Maghreb. Mais c’est aussi le challenge qui attend les promoteurs du partenariat euro-maghrébin. Car, à l’évidence beaucoup de ces questions demeurent largement occultées par les accords récemment signés, même si certaines dispositions abordent les aspects liés aux droits de l’homme et du citoyen. Après tout cela, que conclure, et quelles sont les perspectives d’avenir pour la région ?

2.4- Les effets possibles des accords de libre échange

Le marché maghrébin satisfait par les importations européennes
Tels qu’ils sont conçus, les accords devraient améliorer l’offre de produits et de services sur le marché maghrébin et sur celui de l’Union, et donc le bien être des populations concernées. Dans la réalité, la réduction asymétrique des tarifs douaniers et l’ouverture non maîtrisée, dans un espace où les grandes réformes politiques, économiques et sociales tardent à se mettre en place, constitueraient un choc brutal pour des secteurs productifs dont on a vu toute la fragilité. Selon plusieurs études déjà consacrées aux pays ayant conclus de tels accords depuis quelques années (Turquie, Egypte, Maroc), la demande intérieure de ces pays serait de plus en plus satisfaite par le recours aux importations européennes. Le déséquilibre commercial n’en serait que plus grand, creusant davantage les fractures. Il s’en suivrait des difficultés pour les secteurs productifs nationaux à trouver des débouchés, y compris à l’intérieur des espaces nationaux. Dès lors, on assisterait à un renforcement du poids des secteurs miniers (pétrole, gaz, phosphates,...) dans l’économie maghrébine, à moins que l’amélioration attendue de la productivité des facteurs internes accroisse sensiblement la part de l’offre domestique. Ce qui ne va pas forcément de soi. Une telle amélioration nécessiterait d’importantes ressources (humaines, matérielles, financières et organisationnelles) qui dépassent largement les possibilités ouvertes par les programmes Meda (1 et 2), et du temps, alors que les effets de l’ouverture sont immédiats. La concurrence des entreprises et des produits de l’UE, aiguisée par les mesures de désarmement douanier, pousseraient à la flexibilité des salaires, à la réduction des effectifs, à une baisse des ressources budgétaires des pays maghrébins. Cela pourrait se traduire par une nouvelle baisse de la demande intérieure au Maghreb, par une hausse des taux de chômage (dont on a vu les niveaux particulièrement élevés), par la diminution du rythme d’activité des unités industrielles locales, avec des perspectives peu réjouissantes de fermetures d’usines et d’entreprises (certains experts ont estimé que plus de deux tiers des unités tunisiennes seraient dans ce cas si elles rataient leurs programmes de mise à niveau), l’apparition d’une perte de bien être pour les populations, qui viendraient encore élargir le champ de la pauvreté et grossir les rangs des candidats à l’émigration.

L’accélération des privatisations
Selon ces mêmes études, le niveau des investissement directs européens resterait marginal. Il y a fort à penser que les investisseurs continueraient de privilégier les secteurs miniers, voir les infrastructures et le tourisme. L’insuffisance de ces investissements serait manifeste pour tout le Maghreb. Les indices d’attractivité de la région demeureraient très bas tant que la région n’aura pas réalisé sa transition démocratique. Actuellement, malgré les accords déjà signés depuis plusieurs années par la Tunisie et le Maroc, les investissements sont au plus bas. Ils représentent moins de 3% des flux en direction du tiers monde. De fait, le Sud et l’Est de la Méditerranée sont aujourd’hui, instabilité oblige, les régions les moins attractives de la planète. A titre d’exemple, la Malaisie recoit en moyenne douze fois plus d’investissements directs étrangers que le Maroc. Pour que le Maghreb soit dans la moyenne des pays émergents, il faudrait que l’Europe double ses flux de capitaux. Cela est difficilement envisageable, notamment à cause de la forte concurrence que ne va pas manquer de générer l’ouverture prochaine de l’Europe à l’est. Dans ce cadre, la volonté affichée par tous les pays du Maghreb d’accélérer le mouvement de privatisation des entreprises publiques viserait à donner rapidement un support concret à l’augmentation et à la diversification des investissements. Cependant, à n’en pas douter, l’absence d’un grand marché maghrébin unifié, et la persistance d’un mauvais climat des affaires (insécurité juridique et physique, bureaucratie,...) continueraient d’alimenter la frilosité de l’UE, d’entraver ces processus de privatisation et donc celle des investissements. A cela s’ajouteraient des coûts de transactions (transport, services financiers, services de télécommunication) encore élevés. Or cela est d’autant plus inquiétant que les IDE sont un des éléments clé des accords conclus.

Un statut quo intenable
Compte tenu des difficultés que rencontrent les entreprises industrielles, en phase de « mise à niveau » pour les meilleures d’entre elles, les exportations maghrébines resteraient encore longtemps marquées par le statut quo. L’ouverture déjà difficile du marché européen aux produits « traditionnels » du Maghreb, le serait encore plus pour de nouveaux produits. Pour l’Algérie, par exemple, bien que des objectifs de diversification soient affichés, les exportations hors hydrocarbures ne représentent encore que moins de 3% des exportations vers l’Europe, et il y a peu de chance que cela évolue de manière significative. Pour la Tunisie et le Maroc déjà implantés sur certains marchés de l’Union, on estime que le secteur de l’habillement perdrait, dans le cadre de l’accord, de 22 à 40% de parts de marché. Pis, la concurrence inter-maghrébine serait exacerbée pour les exportations agricoles et textiles, voire pour le tourisme, et elle serait rapidement confrontée (OMC oblige) à l’agressivité d’autres pays du sud (notamment d’Asie) jouissant d’avantages factoriels (coût de main d’oeuvre, qualification, productivité du travail et du capital) éprouvés de longue date sur les marchés extérieurs. Dans ces conditions, la seule « exportation » potentielle qui émergerait serait plus que jamais la pression à l’émigration de plus en plus forte au niveau de tout le Maghreb. Or, le facteur travail est ignoré par les accords et en marge, pour les raisons évoquées précédemment, l’Europe pourrait être tentée de maintenir une politique de containment malgré les besoins qui se font jour en la matière pour le moyen terme (on estime à plus de 70 millions de personnes les besoins en main d’œuvre étrangère dans les dix prochaines années). Dans ces conditions, autant dire que l’essentiel de ces besoins seraient satisfaits par les populations de l’est.

L’urgence de mesures d’accompagnement de ces accords.
Trop longtemps marqués par la logique sécuritaire et par une vision commerciale déséquilibrée, les accords euro-méditerranéens resteraient en decà des formidables enjeux qui se développent autour de la Méditerranée. En l’absence de profondes réformes politiques et économiques internes dans les pays du Maghreb, et d’une véritable vision de codéveloppement au niveau de l’Europe, les effets de ces accords seraient insupportables pour des populations déjà en grandes difficultés. Les gains potentiels pour le Maghreb, s’ils venaient à se confirmer, ne se concrétiseraient qu’à long terme, alors que des pertes importantes seraient subies tout au long du processus, et dès le court terme. Il s’en suivrait une aggravation des problèmes d’emploi, une réduction des recettes budgétaires, une diminution des dépenses publiques et un recul de la politique sociale au Maghreb (éducation, santé,...). Par ailleurs, en l’absence d’un renforcement conséquent de l’UMA, les chocs subis par chacun des pays isolément se conjugueraient au niveau maghrébin (effet multiplicateur), conduisant à des convergences négatives et à l’accroissement du déficit commercial avec l’Europe. Le fossé entre les riches et les pauvres se creuserait davantage, aggravant tous les processus générateurs d’instabilité et d’insécurité au sud et au nord.
Pour contrecarrer ces tendances et faire mentir ce scénario, il faudra une croissance annuelle de l’ordre de 6 à 7% au Maghreb que seuls des investissements internes (notamment privés), conjugués à des efforts constants d’amélioration de l’organisation économique, principalement dans les secteurs productifs, pourront assurer. De toute évidence, la capacité du Maghreb à attirer les investissements européens, à accroître ses exportations et à mieux couvrir son marché régional dépend avant tout de la capacité des partenaires à mobiliser les investisseurs maghrébins (publics et privés) dans une perspective régionale, à restructurer efficacement et en conséquence les entreprises et leur environnement, et à libérer l’initiative privée et publique dans toute la région. On est là en présence d’une question essentielle à tout processus de partenariat : celle de la confiance qui s’établit entre ceux qui le font et ceux pour lesquels il est établi. Une confiance qui devrait déboucher sur une stratégie d’ensemble, par secteur et par filière cohérente, résultant d’une véritable coopération entre l’UMA et l’UE, les états, les entreprises et les sociétés civiles. Or, la confiance suppose la stabilité et la paix, et celles-ci supposent à leur tour l’exercice et le respect des libertés individuelles et collectives sur tout l’espace partenarial. Des aspects essentiels que les accords conclus n’évoque que du bout des lèvres dans leurs volets politique et sécuritaire.

C’est dire que la mise en œuvre de ces accords mérite une attention et une vigilance permanentes de l’ensemble des acteurs. L’alternative est simple : ou l’on va vers des accords « passifs » débouchant sur une ouverture débridée et déséquilibrée dans l’instabilité et l’insécurité, ou l’on s’achemine vers des accords « actifs » encadrés, notamment sur la question des droits de l’homme, et accompagnés par de profondes réformes politiques, économiques et sociales internes aux pays du Maghreb, conduisant rapidement à plus de liberté et à plus de sécurité sur tous les plans. En d’autres termes, ou l’on se suffit d’une simple zone de libre échange, dangereusement déséquilibrée au profit de la rive nord, ou l’on construit résolument et de facon responsable une zone de liberté et d’échanges, où il fera bon travailler et vivre des deux côtés de la Méditerranée. Parions qu’il se trouvera suffisamment d’hommes et de femmes des deux côtés de la mer pour imposer, démocratiquement, le deuxième scénario.

Smaïl GOUMEZIANE , Paris, Décembre 2002




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