La Macédoine peut elle sortir de la guerre ?
La Macédoine demeure en équilibre instable entre la guerre larvée et quelque chose qu’il serait bien audacieux d’appeler la paix. Les troupes de l’OTAN se déploient pour une hypothétique "moisson essentielle" des armes de la guérilla albanaise. Et l’opinion publique occidentale est lasse de ces conflits Balkaniques qu’elle croyait terminée avec la chute, puis l’arrestation du super-méchant Milosevic. En 1999 le macédonien Goran Stefanovski remarquait : "Durant nos guerres civiles, CNN nous a présentés comme des tribus aux noms compliqués et aux coutumes politiques bizarres... CNN est parvenue à expliquer une seule chose : "nous sommes incompréhensibles"" [1]. Il est pourtant essentiel de comprendre ce qui se passe dans la plus méridionale et la plus pauvre république de l’ancienne fédération Yougoslave...
La Macédoine a le malheur d’être un enjeu de conflits qui remontent aux guerres de la fin de l’empire Ottoman (1912-1918). La région comprends l’actuelle Macédoine (dite du Vardar), l’ouest bulgare (Macédoine du Pirin) et la Macédoine de Grèce (arrière pays de Tessalonique). Elle était peuplée de Slaves (Bulgaro et Macédoniens, Serbes et Slaves musulmans), de Grecs, d’Albanais, de Turcs, de Valaques, de Roms (tsiganes) et de Juifs (sépharades). A l’exception de cette dernière communauté anéantie par les Nazis en 1943-44, ces groupes existent toujours dans l’actuelle République de Macédoine. La population, avoisinne les 2,5 millions d’habitant, dont 2/3 de Slavo-macédoniens (parlant Macédonien, langue très proche du Bulgare), un gros quart d’Albanais, une forte communauté Rom (grossie de réfugiés du Kosovo) et des petits groupes Turcs, Serbes, Valaques.
L’Ancienne République Yougoslave de Macédoine s’est trouvée piégée dans la tourmente post-yougoslave, coincée en 1991-95 entre le blocus international de la Serbie au nord et le blocus unilatéral de la Grèce au sud - l’ultra nationalisme grec contestant le droit pour le pays de porter le nom de Macédoine. De plus l’apartheid sévissant au Kosovo à l’encontre des albanais ne pouvait laisser indifférent leurs proches cousins de Macédoine. Pourtant, sous la gestion de l’habile président ex-communiste Kiro Gligorov, et de son parti social-démocrate, le pays est parvenu à demeurer, un "oasis de paix".
Mais "l’oasis" était menacée de déstabilisation interne. Les principales communautés, slavo-macédonienne et albanaise, vivaient en effet à distance l’une de l’autre. Cette distance s’est accrue sous l’effet de plusieurs facteurs. La montée des revendications des albanais, considérant, non sans fondement, être victimes de mépris et de discriminations (notamment en termes d’emplois publics) et exigeant un statut officiel pour leur langue (et instituant dans ce sens une université illégale à Tetovo). La monté du parti nationaliste macédonien VMRO-DPMNE vainqueur des élections législatives en 1998, son leader Ljubco Georgievski devenant Premier ministre, et, après la retraite de Kiro Gligorov, des présidentielle de 1999, avec Boris Trajkovski. Ce parti, est l’héritier des nationalistes d’avant guerre, les fameux Komitadjis (alliés avec les fascistes croates Oustachis pour assassiner le roi de Yougoslavie à Marseille en 1932), mais quand il est arrivé au pouvoir, il semblait converti au pragmatisme puisqu’il a formé une coalition gouvernementale avec les libéraux et le plus nationaliste des partis albanais le Parti Démocratique des Albanais (DPA) d’Arben Xhaferi (l’autre parti albanais, alliés des sociaux-démocrates, le parti de la Prospérité Démocratique (PDP) étant en perte de vitesse).
Le pays a été ébranlé lors de la guerre du Kosovo et l’intervention de l’OTAN, une situation en apparence est bien gérée par la coalition gouvernementale, mais qui a accentué la fracture ethnique. A partir de là la dégradation est continue. Pour lejournaliste Ibrahim Mehmeti dès les élections présidentielles de fin 1999, "la boîte de Pandore de l’intolérance interethnique a été réouverte" [2]. Pendant les derniers mois de son pouvoir Milosevic a attisé le feu à partir de la petite minorité serbe , sur fond d’accrochages avec l’UCK kosovare à la triple frontière du Kosovo, de la Serbie et de la Macédoine. Les communautés qui coexistaient déjà sans se mélanger avec leurs propres coiffeurs, ou discothèques, les écoles séparées , se sont franchement tournées le dos. "A Skopje les gens bougent. La rivière Vardar divise la ville : les Macédoniens se trouvent d’un côté et les Albanais de l’autre. Ceux qui se trouvent du "mauvais" côté s’organisent pour échanger leur appartement" remarque en mai 2000 le journaliste Zeljko Bajic [3]. Enfin la bipolarisation du pays concernait aussi l’exterieur, les Albanais considèrant les armées occidentales comme des protecteurs, voire des alliés, une fraction très importante de l’opinion slavo-macédonienne étant, depuis 1999, hostile à l’OTAN.
Si l’on ajoute à cela une situation économique désastreuse, d’autant plus frustrante que les macédoniens, après les dures années de blocus, espéraient bénéficier des dividendes de la paix, et une corruption généralisée, on comprend mieux pourquoi la bombe à retardement de la Macédoine a explosé alors même que la situation semblait enfin se stabiliser dans le reste de l’ex-Yougoslavie.
L’UCK de Macédoine a déclenché la lutte armée, officiellement pour obtenir la satisfaction des revendications linguistiques et sociales albanaise. Liée à certaines fractions nationalistes du Kosovo elle affirme pourtant vouloir conserver le cadre étatique macédonien (une dissidence "grande-albanaise" AKSH s’est également manifestée), et influence les partis traditionnels albanais, participant ainsi indirectement aux négociations. A court terme, son but était d’obtenir une internationalisation du conflit, ce à quoi elle est parvenue, d’où son acceptation d’un désarmement (dont l’effectivité sera difficile à mesurer).
Depuis le début de la crise les albanais ont conservé l’initiative, militairement et politiquement. En face une partie de la classe politique slavo-macédonienne, dont le Premier ministre Ljubco Georgievski, appuyé par la police, a rejeté les revendications linguistiques ou politiques albanaises et attisé un nationalisme agressivement anti-OTAN. Les concessions faite à Peter Feith (de l’OTAN) et à François Léotard (de l’Europe) autour d’un accord de paix qui fait une part raisonnable aux revendications albanaises, sont, pour les extrémistes dans chacun des deux camps, de pure forme. Ils s’imaginent gagner du temps, avant d’imposer leur "solution" (de fait une sanglante partition).
Du coté albanais, au Kosovo comme en Macédoine, certains croient y parvenir grâce à la dynamique internationale favorable. Grave erreur leur dit le kosovar Baton Haxhiu pour qui, si " rien ne serait impossible en Macédoine avec un peu de temps, une intégration des administrations dans la vie civile et une bonne dose de démocratie " il faudrait toutefois "déraciner la xénophobie macédonienne, aujourd’hui banalisée" mais aussi que les albanais comprennent. que "la Macédoine n’est pas la Serbie, et la guerre des Albanais en Macédoine est loin de sensibiliser la communauté internationale" [4]. Du coté Slavo-macédonien, certains s’imaginent regrouper une alliance "orthodoxe" (il y a déjà des militaires ukrainiens et des paramilitaires bulgares sur le terrain) confortée par des "progressistes" occidentaux (le militant canadien anti-globalisation Michel Chossudowsky qui soutenait Milosevic, vient de prendre fait et cause pour l’aile extrémiste du VMRO au nom de la lutte anti-OTAN). Une posture extrêmement dangereuse qui pourrait progressivement mener à une nouvelle guerre balkanique impliquant les pays voisins.
C’est cette dernière hypothèse qui panique les chancelleries occidentales et explique l’intervention de l’OTAN. Fort heureusement aujourd’hui, ni la Serbie, ni la Grèce, ni -pour le moment- la Bulgarie [5], ne jettent de l’huile sur le feu. Cela évite l’embrasement mais ne suffit pas à éteindre l’incendie. Les incendiaires demeurent actifs, la méfiance entre les communautés est au maximum, des familles minoritaires chassées de chez elles, etc . Les très rares ponts qui existent dans la société civile entre les albanais et les autres communautés sont extrêmement fragiles. Il faut donc à la foi du temps pour les conforter, mais aussi des signes forts et rapides de la volonté de l’Europe de ne pas simplement courir après les départs de feu mais de régler le problème d’ensemble de la région. Le "Pacte de Stabilité de l’Europe du Sud Est" conclu en 1999 avait cette ambition, Mais ces bonnes intentions sont restées pour l’essentiel des vœux pieux, et les quelques réalisations concrètes sont parfois bien discutables au regard des buts proclamée, trop souvent plus favorables aux mafias qu’aux sociétés civiles émergeantes. Si l’on ne met pas sérieusement en œuvre ces intentions proclamées, les moissons de Macédoine seront plus amères qu’essentielles...
Bernard DREANO Président de l’Assembée européenne des citoyens (AEC)
Bernard Dreano
[1] Goran Stefanovski, Histoire de l’Est sauvage (Magasine Forum) - dans Le Courrier des Balkans 27 Septembre 1999.
[2] AIM (Alternativna informativna mreza)- dans Le Courrier des Balkans : 6 décembre1999.
[3] The Institute for War & Peace Reporting, Rapport N° 137 - dans Le Courrier des Balkans 11 mai 2000.
[4] Koha Ditore (quotidien albanais), 15 mai 2001- dans Le Courrier des Balkans 21 Mai 2001.
[5] Le triomphe de l’ex-roi Simeon II aux élections en Bulgarie crée une atmosphère bizarre, non que celui-ci soit un va-t-en guerre ; mais sa victoire crée un climat qui peut favoriser des surenchères nationalistes, or pour les Bulgares, la Macédoine est une terre bulgare...
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