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On comprend mieux le monde en marchant

par Bernard Dreano
juin 2001 

La pluie qui menaçait depuis quelques heures est finalement venue à notre rencontre. Juste au moment où les deux troupeaux fusionnaient en un seul à la bergerie de Bonperier. Les moutons se sont serrés les uns contre les autres dans l’enclos, les hommes et les chiens ont fait de même dans la vieille bergerie, auprès du feu de bois. A la lumière des bougies ils ont continué les conversations entamées quelques heures plus tôt dans les pâturages.

Nous sommes dans les Cévennes, des montagnes du sud de la France, sur les flancs du Mont Aigoual, point culminant de la région. Les troupeaux montent des vallées pour passer l’été au frais près du sommet, à plus de mille mètres d’altitude. C’est la transhumance, une très ancienne pratique qui conduit bergers et animaux le long des mêmes chemins, les " drailles ", depuis des millénaires.

Et pourtant nous sommes bien en juin 2001. Aux bergers et à leurs aides se sont jointes des personnes activement engagées dans le monde moderne. D’abord des avocats du barreau de Montpellier qui organisent cette transhumance depuis quelques années déjà avec leurs amis bergers. Il y a aussi quelques figures bien connues de la Fondation " Un Monde par Tous "-Stéphane Hessel, ancien ambassadeur, alerte et vif en dépit de ces quatre vingt trois printemps, le philosophe Paul Blanquart ou Patrick Lescure, militant de la non violence - et puis des invités extérieurs (dont moi-même), des musiciens du groupe " Une Anche Passe ", des élèves-infirmières de Montpellier, des intellectuels et des manuels, des gens du coin et d’ailleurs. Certains venus de très loin, du Nord du Mali ou de Roumanie. Au total une petite trentaine d’hommes et de femmes qui vont échanger expériences et émotions en suivant les moutons.

C’est ainsi que la prétendue " loi du marché " impose des pratiques qui vont à l’encontre de la qualité de la vie et du développement durable

Ce geste d’accompagner la transhumance n’a pas seulement pour but d’admirer de sublimes paysages ou de se ressourcer dans la nature, à la manière de Virgile ou de Jean Jacques Rousseau. C’est d’abord une action de soutien à une pratique que les " modernes " partisans d’une agriculture productiviste veulent remettre en cause.

En Europe Occidentale, les récentes crises agricoles de la " vache folle " (ESB) et de la fièvre aphteuse ont révélé une forme particulière de barbarie affectant notre monde " globalisé ". Car ces deux maladies ont des origines communes, à savoir la course effrénée au profit et la destruction du service public vétérinaire en Grande-Bretagne sous Margaret Thatcher (ce qui explique pourquoi les deux épidémies ont commencé au même endroit). Dans les deux cas le traitement a consisté à détruire tous les troupeaux susceptibles d’être touchés par les maladies, alors même que, pour la fièvre aphteuse, cet holocauste de centaines de milliers d’animaux généralement non malades ne s’imposait pas ! En effet, outre que cette maladie n’est pas dangereuse pour l’homme, il existe un vaccin tout à fait efficace. Seulement la vaccination donne une mauvaise image à la viande que l’on désire exporter ! Tuons donc des animaux sains au nom du productivisme.

Cette attitude menace également la transhumance. Au nom de la rentabilité on va préconiser le déplacement des bêtes par camions, oubliant ainsi la fonction écologique des troupeaux, dont le passage contribue à entretenir les chemins que vont ensuite fréquenter les touristes. Sans parler de l’évident plaisir physiologique et psychologique qu’hommes, chiens et brebis retirent de la ballade, et qui n’est d’ailleurs pas négligeable même en termes économiques (la qualité de la vie des troupeaux n’est pas sans conséquence sur la qualité des produits viande, lait ou laine). Mais surtout la transhumance inquiète : le déplacement des troupeaux peut favoriser la dissémination de la " bruxellose " (fièvre de Malte), une maladie dangereuse pour l’homme en l’occurrence. Elle est pourtant aisément maîtrisable grâce au vaccin, mais là encore les autorités françaises et européennes veulent, pour des raisons commerciales, interdire la vaccination. Conséquence : menace d’interdiction des déplacements de troupeaux !

C’est ainsi que la prétendue " loi du marché " impose des pratiques qui vont à l’encontre de la qualité de la vie et du développement durable. On privilégie l’élevage enfermé à l’étable, hors sol, au nom de la rentabilité, au détriment de la qualité des produits, en créant des pollutions considérables (par concentration des déjections). On prétend éradiquer des maladies par la destruction massive de cheptels, bien que cette solution soit financièrement et écologiquement inadaptée. La " rentabilité " moderne coûte finalement très cher !

Nous évoquions ces problèmes au cours de notre périple, notamment avec un des organisateurs de la transhumance, François Roux, par ailleurs avocat des paysans qui, avec José Bové, avaient attiré l’attention du public en démontant un restaurant Mac Donald en 1999 à Millau, à quelques dizaines de kilomètres des Cévennes. Il s’agissait à l’époque de protester symboliquement contre l’attitude des Etats Unis qui surtaxent des produits agricoles européens de qualité (comme le jambon de Parme en Italie ou le fromage de brebis de Roquefort produit justement dans la région de Millau) pour obliger l’Europe à accepter la commercialisation de viande gonflée chimiquement aux hormones. Et l’Organisation Mondiale du Commerce, gardienne internationale de la " loi du marché ", loin de défendre l’agriculture paysanne respectueuse du développement durable avait soutenu l’agriculture " Frankenstein " et le bœuf aux hormones.

Cet incident avait suscité une prise de conscience sur certains effets de la mondialisation. Des dizaines de milliers de personnes étaient venues soutenir José Bové et ses camarades de la Confédération Paysanne lors du procès du démontage du Mac Do. Incarnée notamment par le mouvement international paysan Via Campesina, cette lutte contre l’agro-business des multinationales pour une agriculture respectueuse des hommes et de l’environnement, est devenue un symbole du combat pour une autre mondialisation.

Ce combat, il s’exprime aujourd’hui à l’occasion des rassemblements de protestation comme lors du congrès de l’OMC à Seattle (USA), ou de proposition comme le forum de Porto Alegre (Brésil). Mais il se construit aussi au travers de petites actions qui sont autant d’actes de résistance aux diktats des multinationales. Par exemple des micro-projets dont le but est d’assurer l’autonomie des acteurs, de créer autant de liberté que possible contre ce que l’on présente comme " libéralisme " et qui n’est que soumission. Abdul Karim nous parla de ses projets de développement de l’élevage dans les oasis du désert au nord du Mali ; il avait retrouvé à la transhumance son ami Gitsa venu lui de la région de Maru Mares, dans la campagne roumaine. Celui-ci nous exposa les difficultés pour développer de vraies coopératives paysannes, indispensables instruments du développement durable, après les années de collectivisation forcée du communisme.

Ces débats, qui agitent les experts, la banque mondiale ou les grandes institutions internationales, nous les avions entre nous, simples citoyens, dans ces magnifiques montagnes. Avec des paysans qui, loin de vouloir revenir au passé pour ranimer des traditions folkloriques, proposent des solutions d’avenir, respectueuses des équilibres, contre l’archaïsme dangereux du productivisme " moderne ".

Un jour on avait associé des poètes aux négociateurs. Dès lors on ne parlait pas seulement entre belligérants mais aussi à l’âme des peuples.

Mais nous ne parlions pas seulement de moutons, de vaches ou de dromadaires, de micro-crédits ou de développement local en suivant notre troupeau. Pendant que les touaregs préparaient le thé comme chez eux, mais parfumé aux herbes des Cévennes, que Gitsa nous faisait goûter sa bouteille de Palinka, un alcool de pommes et de pruneaux, et que nous mangions les bonnes choses préparées par Nadine, nous échangions aussi nos expériences de luttes pour les droits de l’homme et la paix , et contre les injustices de nos sociétés.

François Roux, Stéphane Hessel et d’autres participants, avaient eu l’occasion de travailler, comme juristes, journalistes ou militants d’ONG, sur les pratiques du Tribunal Pénal International (TPI) d’Arusha en Tanzanie, le tribunal chargé de juger les responsables du génocide de 1998 au Rwanda. Quel est le sens d’une justice rendue loin de la société où se sont déroulés les crimes ? D’autant que, faute notamment de moyens, le TPI d’Arusha est loin de fonctionner correctement, beaucoup moins bien en tout cas que le TPI de La Haye chargé des crimes commis en ex-Yougoslavie. J’avais pu étudier de plus près le cas yougoslave, quelques semaines auparavant à Belgrade, et observer les tentatives de développement de commissions " vérité et réconciliation " en Serbie ou en Bosnie Herzégovine. Là aussi, mais dans des conditions tout de même moins difficiles qu’au Rwanda, il faut trouver la bonne équilibre entre le travail de réconciliation et celui de justice à partir des sociétés et de leurs blessures, afin d’établir une coopération efficace entre la justice locale et la justice internationale. Une telle justice internationale est plus que jamais nécessaire dans notre monde globalisé, et de l’affaire Pinochet à l’extradition de Milosevic, celle-ci progresse lentement. Mais nous sommes encore très loin d’un système légitime aux yeux de tous et juste pour chacun.

En attendant notre monde est ravagé par de multiples guerres et conflits plus ou moins " ethniques ". Pendant que nous parlions, le canon tonnait en Macédoine et le sang coulait toujours en Palestine, des pays que certains d’entre nous connaissaient, où ils avaient des amis. Nous devons sans cesse aider ceux qui tentent de recomposer des sociétés déchirées. Il ne suffit pas de négocier des cessez-le-feu ou de développer des processus de paix, ni d’envoyer des " interventions humanitaires ". Nos amis touaregs le savent bien pour avoir vécu en première ligne une guerre, oubliée celle-là, au Nord Mali, avec encore, des cessez-le-feu sans suite. Et puis un jour on a associé des poètes aux négociateurs. Dès lors on ne parla plus seulement entre belligérants mais aussi à l’âme des peuples. Et depuis, la paix est fragile, mais elle tient.

Pour ma part, je racontais l’histoire de la Helsinki Citizens’ Assembly, dans les Balkans ou le Caucase, les séminaires pour le dialogue interculturel et la compréhension mutuelle (SIDU), l’amitié partagée dans les succès et les échecs, devant mes compagnons attentifs. Tous avaient beaucoup à dire, pour répondre à la question posée un moment par François Roux : " qu’avons nous fait les uns et les autres ces derniers mois pour la paix ? ". Pas seulement de la solidarité à distance, pas seulement de l’action face aux guerres, mais aussi des initiatives très quotidiennes ancrées dans une pratique professionnelle ou associative, pour empêcher les sociétés de se déchirer davantage. Alexandra l’avocate et Florian le journaliste, tous deux membres de la Société de Timisoara en Roumanie, nous expliquaient les problèmes dans leurs pays où, entre tentations nationalistes et émiettement égoïste, ce travail de recomposition sociale est difficile. Mais les amies avocates ou élèves infirmières de Montpellier pouvaient aussi témoigner que même en France, dans une société beaucoup plus riche et sûre d’elle-même, la décomposition sociale avait des effets dramatiques.

Les luttes démocratiques qui ont le monde pour enjeu se déroulent toujours, comme la vie, au ras du sol, au rythme des saisons

Au Col du Pas nous sommes passés devant un monument qui rappelle les combats menés par les maquisards contre l’occupant Nazi. Ces vallées ont toujours été résistantes. Quand Louis XIV a voulu y imposer le catholicisme au XVIIème siècle, les résistants s’appelaient " camisards ". Pendant des années, ils ont tenu tête aux dragons du roi. Et les Cévennes sont restées fidèles au protestantisme.

L’esprit de résistance est sans doute une valeur commune aux participants à la transhumance. Au fond leurs expériences, très sophistiquées ou très simples, accumulées sur des années ou sur quelques mois, illustrent bien les grands défis de notre époque mondialisée.

D’une part la lutte pour une forme de développement qui, tout en profitant au maximum des apports de la technique, respecte ceux qui produisent aujourd’hui et ceux qui viendront demain. C’est à dire un système économique fondé sur les droits légitimes de tous ceux qui y contribuent et non sur les profits de ceux qui le contrôlent, et qui prend en compte les droits des générations à venir. Et nous pouvions mesurer à quel point ce tout petit événement : suivre des moutons dans la montagne dans une petite région du sud est de la France, avait du sens par rapport à ces questions socio-économiques fondamentales pour le monde entier.

Et d’autre part la lutte pour la liberté et la paix, face aux régressions fanatiques ou à l’exclusion des plus faibles. C’est-à-dire pour l’idée simple que tous les humains sont égaux et que la violence qui est faite à certains d’entre eux, en bafouant leur dignité et leurs droits, est intolérable.

Or il arrive fréquemment ces temps-ci que l’on oppose deux types de lutte, celle pour les droits économiques et sociaux et celle pour les droits individuels. Que l’on considère parfois, du côté des médias ou des gouvernants, ceux qui protestent contre les méfaits d’une mondialisation économique sauvage comme des " rouges " attardés qui n’ont pas su tirer les leçons de l’effondrement du " socialisme réel " soviétique. Que l’on considère à l’inverse, ailleurs, du côté de certains mouvements, ceux qui ne supportent pas les massacreurs des hommes et des cultures à Belgrade ou à Kaboul et veulent une réelle justice internationale comme des " belles âmes " innocentes qui sous-estiment les vrais méfaits des multinationales. Si ce genre de dichotomie fait des ravages jusque dans certains mouvements civiques et organisations non gouvernementales, il était tout simplement dénué de sens pour les femmes et les hommes participant à la transhumance.

Il est vrai que les initiateurs de cette rencontre, hommes et femmes en marche, bergers, avocats et autres, suivent depuis longtemps un chemin aussi beau et rocailleux que les drailles des Cévennes, celui de la solidarité humaine. On prend peut-être mieux conscience de ce chemin là, pas à pas, derrière un troupeau. A l’heure de la globalisation, de la réalité virtuelle, de la " jet-society " (et parfois même de la " contre-jet society "), on oublie que les luttes démocratiques qui ont le monde pour enjeu se déroulent toujours, comme la vie, au ras du sol, au rythme des saisons. Dans notre petit groupe il y avait l’un de ces familiers du combat sur la longue distance au fil des jours : l’ancien libraire et éditeur, aujourd’hui écrivain, François Maspero. Son livre Balkans-Transit, publié il y a quelques années, raconte un périple (récits et photos à l’appui) en Macédoine ou en Albanie, à Sarajevo ou Sofia, en bus, en train ou en taxi. A HCA-France, ce livre nous sert d’introducteur, de guide, quand nous voulons expliquer à des militants français d’ONG qui désirent intervenir dans la région la réalité qu’ils vont rencontrer. Et ce n’est qu’après avoir lu ce livre qu’ils peuvent profiter des analyses des acteurs locaux, des traités géopolitiques, des études stratégiques et des doctes ouvrages des " spécialistes ". Car l’auteur y propose une méthode pour tenter de comprendre le monde et d’intervenir, à sa propre échelle, sur son destin, au moyen d’échanges et de rencontres. Comme l’écrit François Maspero, il s’agit de savoir " tout juste porter un regard sur des êtres et des choses dont on est fondé à croire qu’en fin de compte ils vous regardent " (1).

Le troupeau avance lentement, des brebis restent à la traîne, montent sur les talus... Les chiens les rabattent sur le groupe qui accélère et s’étire dans le raidillon, et puis, plus haut dans la montagne, quand la route s’élargit, se reconstitue en bloc compact. Les pompons de laine rouges, jaunes, que les bergers ont laissés sur le dos de certaines brebis pour savoir à qui appartient chaque animal, constituent autant de tâches de couleurs qui semblent courir sur la draille. Au loin le bruit des cloches accrochées au cou des bêtes devient une sorte de rumeur, de son unique qui résonne parfois jusqu’à l’autre flanc de la vallée. Des milliers d’animaux vont passer par là ces jours-ci.

C’est fou comme on apprend des choses en suivant les moutons....

Bernard DREANO

Article initialement destiné à Collage, revue en anglais du réseau Helsinki Citizens’ Assembly (International) printemps 2002

(1) François Maspero, (photographies de Klavdu Sluban) Balkans Transit, Editions du Seuil (Points), Paris 1995/1999

Bernard Dreano

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