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Algérie : l’Histoire en héritage - un livre de Smaïl Goumeziane
, le 14 avril 2011



RESUME INTRODUCTIF

Un demi-siècle après l’Indépendance, les Algériens sont toujours dans l’attente de cette histoire qui leur permettrait de comprendre d’où ils viennent, qui ils sont et d’envisager leur avenir sur des bases et des repères objectifs. Car c’est bien l’histoire de l’Algérie qui a fait ce qu’ils sont aujourd’hui. Jusqu’ici, ils n’ont accédé, à l’école ou ailleurs, qu’aux histoires ou bribes d’histoires rédigées et diffusées de façon dominante par les « représentants » directs ou indirects des multiples conquérants, pouvoirs et autres opposants irréductibles de l’Algérie.

Avec, en filigrane, l’idée qu’il y aurait, selon les besoins ou selon les auteurs, une histoire officielle, une histoire des vaincus ou une histoire des vainqueurs ! Pour les Algériens, cette quête permanente d’une histoire qui soit leur patrimoine commun, dans laquelle ils puissent se connaître et se reconnaître, est donc récurrente. Ne dit-on pas d’un peuple sans histoire qu’il est un peuple sans humanité ! Cette quête symbolise, à elle seule, l’instabilité qui continue de caractériser le pays, les préjugés, les incompréhensions et les haines qu’il suscite encore en son sein et à l’étranger, notamment en France, et les incertitudes qui pèsent sur le futur individuel et collectif de ses habitants. Car, en Algérie comme ailleurs, les processus historiques contemporains ont le plus souvent leur origine dans le passé proche ou lointain. Le présent est gros du passé. C’est dire l’urgence d’une réponse objective à ce questionnement.

Bien sûr, d’importants travaux de recherche, se rapportant à telle ou telle période, à tel ou tel événement, à tel ou tel dirigeant de tel ou tel parti politique, ont été menés avec le souci de la rigueur scientifique par plusieurs générations d’historiens. À l’époque romaine ce fut le cas avec Salluste, Tacite ou Tite-Live. Puis au XIVe siècle il y eut le génial Ibn Khaldoun. La période ottomane fut décrite par Diego de Haedo ou Henri Delmas de Grammont. La conquête coloniale française ne fut pas en reste avec Hamdan Khodja, Amar Saïd Boulifa, Stephane Gsell. Plus récemment, une génération qu’on pourrait qualifier « d’historiens de la décolonisation » s’est particulièrement distinguée : de Charles-André Julien à Gilbert Meynier, en passant par Claude Liauzu et par les incontournables Fernand Braudel et Charles-Robert Ageron ; de Mahfoud Kaddache à Mohammed Harbi, en passant par Benjamin Stora, Merrouche Lemnouer, Malika Hachid et tant d’autres.

Cependant, il n’y a pas à ce jour, et à proprement parler, de vision globale et consensuelle de toute l’histoire de l’Algérie, ni dans la manière dont elle est appréhendée, ni dans son contenu. Cela est probablement normal tant les passions et intérêts contradictoires que véhicule cette histoire sont nombreux. Il est vrai, aussi, qu’élaborer une telle vision consensuelle est une œuvre gigantesque et périlleuse, voire inespérée, même si l’on mobilisait une armée de scientifiques, tant les « querelles de clocher » entre spécialistes sont récurrentes. Aussi faut-il rester humble et procéder avec sérénité, par touches successives et complémentaires, selon des méthodologies appropriées, y compris hors du champ des historiens, en mettant en exergue les convergences, sans toutefois masquer les divergences.

Dans tous les cas, au vu des guerres mémorielles occultant, sur fond d’amnésies sélectives, bien des souvenirs « brulants », et des tentatives d’instrumentalisation de l’histoire qui agitent périodiquement les milieux médiatico-politiques des deux côtés de la Méditerranée, il apparaît évident que la question de l’écriture sereine d’une histoire objective de l’Algérie est au cœur d’enjeux essentiels pour l’avenir du pays et de son peuple. Malgré (ou à cause de) cela, toute démarche visant à éclairer avec objectivité l’écriture de cette histoire est souhaitable et bienvenue.

S’il est vrai, comme l’indique l’historien Gilbert Meynier, que « dans l’Antiquité, il n’y avait pas d’Algérie, a fortiori avant l’Antiquité, parce que les nations et les États modernes n’existaient pas », il n’en reste pas moins qu’il y avait à la fois un territoire et sa réalité géographique, et un peuple et sa réalité politique, économique et sociale. Ce qui, au demeurant, n’a rien de bien spécifique ou original. On pourrait en dire autant de la France (les premières traces de la nation n’y apparaissent qu’à partir du XVe siècle), des États-Unis d’Amérique (la Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 constitue l’acte inaugural de la nation américaine), et plus encore de l’Italie (dont la nation se constituera en 1870). En d’autres termes, au-delà de la nation proprement dite, il y avait en Algérie, comme ailleurs, une réalité historique très ancienne. Selon Malika Hachid, celle-ci remonte au moins à la période du « Paléolithique ancien, une période que l’on appelle aussi Civilisation du galet aménagé, car cet outil en est un objet typique… L’implantation humaine au Tassili pourrait être très ancienne puisque de tels outils peuvent remonter à environ 2,5 millions d’années ». Aussi Gilbert Meynier n’hésite pas à faire de ce territoire, habité depuis plus de deux millions d’années, un des berceaux de l’humanité, ajoutant que « la révolution néolithique (âge de la pierre polie) y apparut 10 000 à 8 000 ans av. J.-C., soit probablement bien avant l’Europe ».

Dès lors, plutôt que de s’échiner ou de s’étriper à propos de la qualification de ce territoire, il vaut mieux étudier l’évolution de cette réalité historique, à travers ce qui deviendra progressivement Thamourth Imazighen, la Berbérie, la Numidie, Dzaïer, El Djazaïr ou l’Algérie, selon la langue utilisée, et la manière dont les hommes l’ont vécue et en ont rendu compte. Avec le souci fondamental de bien différencier la réalité historique — dont il est illusoire et probablement inutile de fixer avec précision le point de départ — et sa connaissance scientifique, telle qu’elle est conceptualisée par les chercheurs, avec ses points de départs, ses périodes, ses événements et autres chronologies géographiques, démographiques, économiques, politiques, militaires…

C’est pourquoi l’auteur que je suis — qui n’est pas historien — a pris le risque de cet écrit sur l’histoire de l’Algérie sous un angle inhabituel : celui de l’héritage. Mes compétences en économie, et plus particulièrement en histoire de la pensée économique, tout autant que ma longue pratique de l’économie et de la politique en Algérie, suffisent-elles à crédibiliser ma démarche et à l’inscrire dans le discours scientifique ? Pas sûr. Ces pratiques, qui font que je suis, comme tout un chacun, « le fils de mon temps » (Hegel), et les traces qu’elles ont laissées en moi, ne sont-elles pas autant de risques interférentiels pouvant m’empêcher de sortir de mes positionnements politiques, voire idéologiques, pour entrer à mon tour dans les fameuses « querelles de clocher » qui caractérisent toute réflexion historique, et au-delà toute réflexion théorique ? À l’inverse, cette relative extériorité à la discipline peut-elle être porteuse d’avantages théoriques particuliers pour moi et pour les lecteurs ? Tels que celui de n’avoir aucun a priori historique ou celui d’investir le champ historique par des voies et moyens moins « traditionnels » que ceux utilisés par les historiens. Celui, enfin, de participer par la réflexion, au côté des historiens, à la mise à nu des « manipulateurs » d’histoire agissant, avec une subjectivité négative pour le moins mensongère, dans le but de protéger ou servir bien des intérêts inavouables, le plus souvent occultes et contraires aux aspirations légitimes du peuple algérien.

Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, j’ai la conviction que l’approche pluridisciplinaire est incontournable pour qui veut comprendre la complexité des processus historiques. À ce titre, ma démarche s’affirme clairement comme une volonté d’explication par la raison et non par l’affect, et tout autant comme un message d’ouverture, de rencontre et de mobilisation collective. Pour ces motifs, les historiens le comprendront : cet ouvrage n’est pas, à proprement parler, un livre d’historien. Ce serait pure prétention pour moi de l’envisager comme tel. Il est un essai qui se veut une contribution à l’identification des éléments essentiels et des principales dynamiques qui ont façonné, selon moi, l’histoire de l’Algérie. Comme une pièce parmi tant d’autres à verser au dossier de « l’histoire de l’Algérie, comme héritage des Algériens ».

Dans cette perspective, je m’interroge sur l’héritage historique, en tant que contenu, à un moment donné, de la dynamique de l’histoire de l’Algérie. Tout au long de cet essai, le déroulé historique que je présente, à travers la confrontation d’une multitude de faits historiques, tirés des travaux de nombreux historiens, a pour objectif d’illustrer et de mieux identifier les sources et mécanismes qui ont permis, au cours des siècles, la construction d’une histoire spécifique, dont le contenu représente l’héritage historique. Avec d’autant plus d’intérêt qu’aujourd’hui encore cet héritage, parce qu’il est plus ou moins tronqué et instrumentalisé, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, demeure inassumé, continuant de diviser les Algériens et de les dresser les uns contre les autres. Or, et c’est une autre de mes convictions, l’héritage historique possède une particularité essentielle : celle de constituer, dans son intégralité, le seul héritage commun qui peut, au contraire, rassembler les Algériens. Car l’histoire de l’Algérie, au fond, c’est l’histoire de chacun et l’histoire de tous. À ce titre, elle est, comme l’Algérie elle-même, une et diverse, indivisible et incessible. Aussi, il ne saurait y avoir, quoi qu’imaginent certains, de « supermarché » de l’histoire où chacun remplirait, plus ou moins gratuitement, son couffin de « sa part d’histoire », pour en priver d’autres, les culpabiliser, les humilier, les agresser ou les soumettre.

Encore faut-il convaincre les Algériens du contenu objectif de cette histoire, de ses éléments constitutifs et du fait qu’ils en sont les premiers dépositaires. Ce qui n’est pas une mince affaire, tant les versions de l’histoire de l’Algérie sont multiples. Pour une foule de raisons, et pas seulement méthodologiques, l’histoire de l’Algérie, dans les ouvrages scolaires comme dans les livres spécialisés, et de façon plus large dans la littérature historique et le discours politique, est « découpée en tranches », réduite, falsifiée, malmenée, instrumentalisée au gré des conjonctures internes et externes. Au point qu’il n’y a pas, à ce jour, une histoire de l’Algérie scientifiquement et démocratiquement « reconnue », mais des histoires partielles, parcellaires et partiales, plus ou moins « privatisées », « monopolisées », pour ne pas dire confisquées par des hommes, des groupes ou des institutions, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Algérie.

Dans ces conditions, les Algériens, du dedans et du dehors, pourraient-ils en avoir une même perception ? À l’évidence non. Il n’est qu’à observer la diversité des héritages affichés ou revendiqués par les uns et les autres, par les uns contre les autres. Le plus souvent, les uns et les autres, consciemment ou inconsciemment, procèdent à une sorte de « tri sélectif historique », pour ne garder que ce qui les arrange, jetant par là même aux poubelles de l’histoire des pans entiers et essentiels de l’héritage historique de l’Algérie. D’où les héritages tronqués et trompeurs qu’exhibent les uns et les autres, voire les héritages fictifs ou artificiellement reconstitués au gré des intérêts politiques, économiques, juridiques ou idéologiques de chacun. Or, l’objectif de vérité de l’histoire ne peut être subordonné à ces logiques. D’autant que cet héritage historique n’est pas un héritage classique, c’est-à-dire un patrimoine qu’il faudrait répartir entre tous les héritiers « légitimes » ou « autoproclamés ». L’héritage historique est un tout indivisible, dont le peuple algérien est le premier dépositaire, à charge pour chaque génération de l’assumer, de l’affiner davantage et de le faire « fructifier ». En d’autres termes, au-delà de la connaissance de cette histoire et de sa mémorisation, il s’agit fondamentalement, pour les Algériens, de se l’approprier individuellement et collectivement de sorte à transmettre aux générations futures une vision globale de la réalité historique « enrichie » de leur présent.

Dès lors, quelle est cette histoire ? Comment s’est-elle construite ? L’histoire, en particulier celle de l’Algérie, est un processus complexe fait de continuités et de discontinuités. Ce processus complexe résulte d’une dynamique, plus ou moins spécifique, combinant, sur une structure sédimentaire plus ou moins active, subissant diverses transformations au cours du temps, des mouvements de résistances sur fonds de rivalités multiples. Dans cette dynamique, les sédiments actifs qui structurent durablement la société, les transformations affectant les ordres établis, les résistances contre les pouvoirs dominants et les rivalités internes et externes, jouent des rôles différents, opposés, parfois complémentaires, mais toujours décisifs dans la constitution du processus historique. Pour ces raisons, il est évident que cette histoire n’est pas linéaire. Elle est faite d’avancées et de reculs, de victoires et de défaites, de progrès et de régressions. Les Algériens héritent donc d’une histoire en mouvement et non d’une histoire figée, immobile, sclérosée.

Aussi, dans sa première partie, en s’appuyant sur le point de vue de plusieurs historiens, cet essai tente d’abord de clarifier les rapports entre réalité historique, mémoire, histoire et héritage, avant d’identifier, à travers sa longue et contradictoire maturation, les éléments fondamentaux constitutifs de cet héritage. L’analyse montre que la réalité historique est d’abord un vécu, perceptible à travers les vestiges ruraux et urbains, les archives (juridiques, économiques, politiques, militaires), les souvenirs, les mémoires et autres travaux artistiques qui en témoignent. Mais elle apparaît aussi (et surtout ?) à travers les recherches scientifiques (notamment celles des historiens) qui contribuent à donner une représentation rationnelle de ce vécu : l’Histoire, avec un grand H. De ce point de vue, il apparaît clairement que l’histoire, tout en intégrant les récits mémoriels, marqués du sceau de la subjectivité et de la passion, s’en distingue fondamentalement. En se situant au niveau scientifique elle donne une représentation objective de cette réalité. Mieux, comme l’affirme Pierre Nora, alors que « la mémoire divise, l’histoire unit ». À ce titre, elle constitue le fondement de l’héritage historique. Elle lui confère sa légitimité. L’analyse montre que dès l’origine, notamment à partir de Carthage et de Rome, le territoire, ses richesses et son peuple furent l’objet de convoitises permanentes. Face aux agressions, aux guerres et autres conquêtes suscitées par ces convoitises, l’analyse identifie quatre processus dynamiques structurant depuis l’origine l’histoire de l’Algérie : processus de sédimentations, de transformations, de résistances et de rivalités internes. En ce sens, l’invasion et l’occupation romaines jouèrent le rôle de révélateur de la société berbère. Elles y révélèrent le processus de sédimentation-transformation principal fondé sur l’organisation tribale, un attachement viscéral au territoire et la sauvegarde à tout prix de sa langue, tout en restant ouverte aux apports et échanges extérieurs. Elles y révélèrent aussi une société jalouse de son indépendance et de sa liberté, prête à tout instant à résister contre toutes convoitises, mais profondément affaiblie par des rivalités intestines récurrentes. C’est dire que les formes d’opposition ou de soumission à ces convoitises s’inscrivent dans une double logique contradictoire. Celle des mouvements de sédimentation-transformation, qui ont donné corps à la réalité historique du pays, du point de vue de son territoire, de son peuple, de son organisation sociale, de ses langues, de son économie, de ses religions. Celle de la dialectique des résistances-rivalités qui caractérisent, à chaque époque, les luttes qui se déroulent sur le territoire, leurs causes, leurs objectifs, leurs résultats et leurs effets sur le processus de sédimentation-transformation. Au cours des différentes périodes historiques, on constate que ces processus s’imbriquent ou s’entrechoquent, nouant des relations singulières, complémentaires ou opposées, continues ou discontinues. Ce faisant, ces processus dynamiques, parfois pacifiques, mais souvent violents, tumultueux et tourmentés, contribuent à façonner la spécificité et le sens de l’histoire de l’Algérie. Ils en accélèrent le cours, le ralentissent ou le détournent de sa direction initiale. Bien entendu, cette histoire est aussi affaire d’hommes et de femmes, venus d’horizons divers, qui ont été ou sont acteurs de cette histoire. Ils sont les sujets porteurs de ces sédimentations et de ces transformations, de ces résistances et de ces rivalités. À ce titre, ils sont des éléments clés de cet héritage historique. Mieux, ils en sont la personnification, chacun à sa manière ayant, de façon plus ou moins responsable, contribué à la construction de cet héritage. À la lumière de ces processus contradictoires, l’analyse permet de saisir, dans les parcours individuels et collectifs, la singularité et la diversité des hommes et des femmes, leur véritable contribution à l’histoire de l’Algérie, et leur apport à l’héritage commun.

Dans la deuxième partie, à partir de cette première identification de l’héritage historique de l’Algérie, l’analyse s’attache à montrer comment s’est constitué l’héritage berbéro-arabe et musulman de la Berbérie. L’étude présente l’évolution de la société berbère, puis berbéro-arabe, à travers la manière dont la berbérité, l’islamité et l’arabité, se sont progressivement structurées depuis l’Antiquité jusqu’à la période ottomane. La configuration sociétale à laquelle conduit ce premier processus fondateur est significative. Elle met au jour une des couches sédimentaires principales de l’histoire de l’Algérie. À la fin du XIVe siècle, le peuple y est largement berbéro-arabisé et massivement passé au monothéisme musulman. Sur fond de rivalités exacerbées, autour d’une économie principalement rentière, donc improductive, la Berbérie, sous la forme d’empires ou de royaumes berbéro-arabes, y est rapidement en déclin avancé et son économie est à bout de souffle. Affaiblie et marginalisée sur tous les plans, ne pouvant faire face aux convoitises des pays chrétiens, particulièrement de l’Espagne, certaines tribus berbères font appel aux frères Barberousse. L’analyse montre que ce fut un choix stratégique lourd de conséquences. Pour éviter la domination espagnole, deux des royaumes (oriental et central) de la Berbérie tombent… sous la domination ottomane. Sur fond « d’économie de butin maritime », et de pression fiscale sur les tribus, celle-ci exacerbe les rivalités internes et attise davantage encore les convoitises chrétiennes. Face à un continent européen en plein essor, grâce à la découverte du Nouveau Monde et à deux révolutions industrielles, le royaume central de la Berbérie, devenu royaume musulman d’El Djazaïr se prépare donc un avenir des plus sombres.

La troisième partie, examine l’évolution de cet héritage historique à la lumière de la résistance au processus colonial engagé par la France à partir de 1830. Pour l’essentiel, l’analyse met en évidence un processus, particulièrement violent, de destruction systématique du socle berbéro-arabe et musulman de l’Algérie. Au-delà de la tentation génocidaire, le processus est marqué par une brutalité inouïe se traduisant par des massacres d’une ampleur extrême, et par une dépossession à grande échelle des terres, sapant à la fois l’organisation politique et sociale, notamment tribale, la structure démographique et l’organisation économique du pays. Sur fond de résistances et de rivalités récurrentes, la colonisation de peuplement et son organisation politique et économique, le capitalisme agraire et financier, engendrent de graves injustices et inégalités provoquant des fractures économiques, sociales et politiques irrémédiables. Dès lors, sur quelles parties du socle sédimentaire s’appuieront les dynamiques permanentes de résistances pour s’opposer au système colonial ? Pourquoi les rivalités intestines empêcheront-elles l’unité et l’efficacité des processus de résistance ? Pourquoi faudra-t-il attendre l’étincelle de novembre 1954 pour engager la dynamique menant à l’indépendance ? Pour l’essentiel, l’analyse met en évidence la permanence du socle sédimentaire représenté par la notion berbère de Thamourth (le territoire tribal) jusqu’à ce que l’irruption de la domination ottomane, dans un contexte d’islamisation achevée, impose au royaume d’El Djazaïr la nation au sens de la Oumma, ou maison commune, islamique. La conquête française tentera de lui substituer la nation sous sa version coloniale avec ses citoyens français « de souche » ou naturalisés et ses sujets indigènes musulmans. Face à cela, deux résistances majeures émergeront dès le début de la conquête, et s’opposeront sur la finalité de la résistance : le dey Ahmed de Constantine tentera un retour au royaume d’El Djazaïr et à la Oumma ; l’émir Abdelkader tentera de mettre en place, par le Djihad, une nation musulmane rénovée, coupée à la fois de sa version coloniale française et de la Oumma islamique (dont le centre de décision était encore à Istanbul). L’analyse montre qu’en parallèle cette évolution de la nation aura eu un impact essentiel sur la forme de l’État passant du califat à la monarchie et, inversement, pour aboutir à la république coloniale. Avant que celle-ci, minée par sa structure dichotomique (citoyens/sujets), conduise, malgré la persistance des rivalités entre « indigènes », à l’émergence du mouvement de résistance national. Dès lors, sur quel socle national se fera la rupture d’avec la nation et l’État colonial français ?

La quatrième partie a trait à la Guerre de Libération nationale algérienne. L’analyse montre que celle-ci se déroula à travers trois conflits simultanés. Le premier, le plus essentiel, car celui visé par la déclaration du 1er Novembre 1954, opposa la résistance algérienne aux forces coloniales. Il fera des centaines de milliers de victimes, dont certaines après une torture à grande échelle et des liquidations physiques. Celles-ci toucheront, en particulier, plusieurs chefs de la résistance lors de la « Bataille d’Alger ». Ce combat ira toutefois jusqu’au bout. La résistance imposera les négociations au général de Gaulle, chef de l’État français, qui déboucheront sur l’indépendance du pays en juillet 1962. Le second conflit se déroula sur fonds de rivalités intestines entre le FLN-ALN et le MNA, le mouvement politique créé par Messali Hadj, le père du nationalisme algérien, après la crise du PPA-MTLD. Celui-ci refusa la lutte armée de 1954. D’autres organisations du mouvement national en firent autant mais elles rejoignirent le FLN après le déclenchement de la guerre, et avant 1956. Messali, lui, ne s’y résolut pas, surtout vexé que la guerre fût déclenchée en dehors de lui. Ce conflit entre Algériens fit des dizaines de milliers de morts, avant de se terminer par la défaite du MNA. Le troisième conflit opposa, dès 1956, les « frères d’armes de la révolution » membres du FLN-ALN. Bafouant le principe de la primauté du politique sur le militaire, instauré lors du fameux congrès de la Soummam, ce combat fit des dizaines de victimes par assassinat politique. Le plus horrible d’entre eux fut l’assassinat, au Maroc, par strangulation d’Abane Ramdane l’organisateur de la révolution. Ce dernier combat influera de manière décisive sur l’Indépendance. Notamment au cours de l’été meurtrier de 1962. L’armée des frontières, sous le commandement de Houari Boumediène, prendra le pouvoir par la force et installera Ben Bella en tant que chef d’État et du Parti FLN. Confirmant la poursuite de la logique contradictoire de résistance-rivalités dans le déroulement de l’histoire de l’Algérie.

La cinquième partie est consacrée à la période qui suit l’Indépendance de l’Algérie. L’analyse montre que celle-ci, tout en s’appuyant sur les sédiments hérités des quatre précédentes phases historiques, procède à la fois d’une continuité plus ou moins longue et d’une rupture plus ou moins radicale avec chacun d’entre eux. Résultat, à l’indépendance, l’Algérie est considérée comme une nation arabo-musulmane, dont l’État républicain emprunte ses principales caractéristiques aussi bien au royaume d’El Djazaïr de la période ottomane et à la république jacobine française qu’au « système socialiste » soviétique. Ce qui, en matière économique, se traduit, sous couvert de l’étatisation, par un retour à un système rentier et de prédation, sur fonds de rivalités politiques attisées par le clanisme et le régionalisme. À partir de la fin des années 1980, un vent de liberté souffle sur l’Algérie grâce à de vigoureuses réformes engagées par le gouvernement de Mouloud Hamrouche. Qui seront vite détournées, alors que le terrorisme islamiste fait irruption dans la société algérienne. Parmi ses premières victimes, le président Mohamed Boudiaf, dont l’assassinat, en juin 1992, ouvre la période des années de sang. Dès lors, sur fond de violences extrêmes entre ce terrorisme islamiste et le pouvoir en place, les années 1990 se traduisent par des milliers de victimes et des milliers de disparus. Grâce aux efforts du président Liamine Zeroual, ces années s’achèvent par un compromis avec l’AIS (Armée Islamique du Salut) conduisant à une phase de Concorde civile et de réconciliation nationale, sous la direction d’Abdelaziz Bouteflika le nouveau chef de l’État. Malgré un retour partiel de la sécurité et de la paix, cette période ouvre une ère de révoltes, de scandales et d’émeutes qui montrent combien le pays est bloqué. Malgré des richesses financières importantes tirées, plus que jamais, de la rente pétrolière et gazière, la grande majorité de la population s’enfonce chaque jour davantage dans la misère, la mal-vie et le désespoir. Mais, comment en est-on arrivé là ? Comment les dynamiques de résistances et de rivalités ont-elles opéré ? Sur quels sédiments, ou parties de sédiments, se sont-elles appuyées ? Cela explique-t-il le constat de rupture inachevée auquel de nombreux chercheurs sur le mouvement de libération national ont abouti ?

Que dire après l’exposé de cette évolution historique ? Qu’en est-il aujourd’hui de l’Algérie ? De quel héritage historique les Algériens sont-ils les dépositaires ? En quoi cet héritage historique explique-t-il l’exacerbation des inégalités sociales et des rivalités intestines ? Plus concrètement, les Algériens disposent-ils de toutes leurs libertés et les exercent-ils ? À l’évidence non. Dès lors, au-delà d’un statu quo suicidaire, quelles sont les perspectives historiques qui s’ouvrent aux Algériens ? Celles d’une nouvelle sédimentation-transformation. Berbéro-arabe et musulmane, l’Algérie se doit désormais de devenir aussi démocratique. De sorte à transformer la logique de résistance-rivalités intestines en une logique de résistance-rivalité démocratique, seule à même d’assurer une gestion pacifique des conflits, somme toute inhérents à toute société. Comme le prévoyait l’engagement du 1er Novembre 1954. Une façon de valoriser l’héritage historique et de contribuer à l’émergence de l’histoire de l’Algérie de demain : celle d’Algériennes et d’Algériens libres dans un pays libre.

Smaïl GOUMEZIANE, mai 2011



Smaïl Goumeziene,
Algérie : l’Histoire en héritage
Essai sur l’histoire de l’Algérie, des origines à avril 2011 (500 pages)
Editions Non Lieu, mai 2011




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