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Le retour de la taupe
Par Pierre Beaudet, le 22 avril 2010





Dans son nouvel ouvrage , le sociologue brésilien Émir Sader offre une analyse décapante et riche des avancées de la « nouvelle » gauche latino-américaine. En partant des processus en cours d’où surgit une nouvelle génération de gouvernements progressistes, il décrit la genèse, les parcours, les contradictions d’un vaste mouvement social et politique qui change la donne dans l’hémisphère qui abrite de près de 400 millions d’habitants.

D’hier à demain

Sader amorce son analyse en retraçant les grandes étapes des mouvements de gauche en Amérique latine. Il évoque les avancées des années 1930-50 lorsque des régimes de nature « national-populaire » sont surgi, notamment au Mexique, en Argentine, au Brésil, sous l’influence de puissants mouvements sociaux et d’une gauche politique relativement bien articulée. De cette interaction traduite par les gouvernements de Perón, de Vargas, de Cardenas et dans le jeu des alliances multiples s’est construit un projet « développementiste » (« desarroliste » en espagnol) de transformation de l’État, de redistribution de la richesse et d’accession des classes populaires au système politique et social qui a bouleversé la vie des dominés. Par la suite notamment sous l’influence de la révolution « surprise » de Cuba, les mouvements sociaux se sont radicalisés et un nouveau cycle de luttes est apparu. Cependant, malgré les tentatives de divers mouvements de changer le rapport de forces par la voie armée, ces luttes se sont disloquées sous l’impact du virage militariste des classes dominantes. De cette défaite, l’Amérique latine est devenue le « laboratoire » du néolibéralisme. Profitant de la mise à la violente mise à l’écart de la gauche, les dominants ont érigé un projet « révolutionnaire » pour briser les vestiges de l’État desarroliste, accentuer les clivages sociaux et criminaliser les mouvements sociaux. Contre cette chape de plomb se sont organisés de nouvelles coalitions sociales anti néolibérales, démocratiques et populaires, desquelles sont issus les gouvernements progressistes actuels au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Paraguay, eau Venezuela, en Bolivie, en Équateur, au Venezuela, au Nicaragua, au Salvador. Comme le note Sader, ce parcours parsemé d’avancées et de défaites n’a jamais été ni « programmé », ni linéaire. Par ailleurs, bien qu’interactifs de par l’histoire et la politique, les divers mouvements ont chacun leurs singularités et leurs spécificités qui excluent le concept simpliste d’un seul « mouvement latino-américain ».

Hybridités et contradictions

À partir de 1998 au Venezuela et ensuite jusqu’à 2008 dans la plupart des pays d’Amérique latine, d’immenses mobilisations populaires ont d’abord affronté les pouvoirs affaiblis par l’érosion de leur légitimité et dans le sillon des crises provoquées par les politiques néolibérales. En 2000, les Argentins ont occupé la rue et forcé le départ de trois présidents. L’élection présidentielle de Lula au Brésil (2002) a mis fin au régime néolibéral qui avait succédé aux dictatures. En 2005, la situation a basculé en Bolivie avec une insurrection autochtone qui a débouché sur l’élection d’Évo Morales. Ailleurs se sont constituées toutes sortes d’alliances faisant appel aux mouvements sociaux traditionnels (comme les syndicats) ainsi qu’aux nouvelles articulations paysannes et périurbaines. Dans la totalité des cas, ces alliances ont reconfiguré le paysage de la gauche, avec de nouvelles formes organisationnelles, de nouvelles pratiques et de nouveaux concepts. Sader rappelle l’importance des propositions démocratiques émergentes au Brésil (budget participatif), ou en Bolivie (horizontalisme des structures et autonomie des mouvements), qui ont fortement renouvelé les capacités de mobilisation des populations. Par rapport aux objectifs traditionnels de lutte pour la justice sociale toutefois, les nouveaux pouvoirs ont du composer avec un paysage contrasté. L’« héritage » de 20 ans de néolibéralisme (dont une dette énorme), les pressions des élites locales (menaces de désinvestissement) et internationales ont réduit considérablement la marge de manœuvre. Plusieurs ne se sont pas sentis confortables du fait qu’au bout de la ligne, les gouvernements ont du se conformer aux normes établies par le FMI en matière de « stabilité macro économique », ce qui voulait dire en clair protéger les détenteurs de capitaux (nationaux et internationaux) contre les impératifs de relancer l’économie et le marché interne. Sader rappelle qu’avant les élections, Lula s’était engagé dans une fameuse « lettre aux Brésiliens » de maintenir les politiques monétaires en place pour rassurer les institutions financières internationales.

Une « énigme » appelée Lula

Observateur de et acteur sur la scène politique et sociale u Brésil, Sader consacre un bonne partie de son essai sur son pays et sur ce qu’il appelle l’« énigme » Lula. Quand celui-ci est élu à la présidence du Brésil en 2002, il a déjà des décennies de militance derrière lui dans le mouvement syndical en tant que fondateur et président de la Centrale unique des travailleurs (CUT). Sader évoque les luttes très dures de la CUT et du PT dans les années 1980, la « décennie perdue » pendant laquelle les dominants imposent un programme néolibéral très dur. Contre le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, un ancien intellectuel de gauche converti au néolibéralisme, la gauche doit passer à la défensive. Elle subit aussi le choc de l’effondrement de l’URSS et du camp dit socialiste, ce qui permet à la droite de consolider son hégémonie. C’est dans ce contexte que le projet de Lula s’affirme. Il laisse tomber une partie de l’héritage pétiste et se présente alors comme un futur homme d’état « responsable ». Il promet de respecter les engagements financiers (notamment le remboursement de la dette) des gouvernements précédents et de maintenir le cap sur la « stabilité ». Enfin élu en 2002, Lula reste fidèle à ses promesses, tout en ouvrant la porte à divers programmes destinés à l’amélioration de la vie des couches populaires. De loin, le programme le plus important (la bolsa familia ou la bourse familiale) transfère d’importantes ressources aux plus pauvres, ce qui permet à ceux-ci de manger et d’envoyer leurs enfants à l’école, mais aussi de relancer, dans une certaine mesure, l’économie locale, notamment en milieu rural. Pour autant, le gouvernement Lula s’éloigne des mouvements de masse comme le MST qui réclame une réforme agraire dans un pays où des millions de paysans sont sans-terre. En pratique toutefois, Lula met le cap sur des politiques qui favorisent le développement de l’agro-industrie, ce qui favorise les grandes entreprises qui accélèrent les investissements dans la production du soja transgénique et de l’éthanol (à base de sucre). Or celles-ci « colonisent » si on peut dire de nouveaux territoires en Amazonie, ce qui trouble non seulement les communautés autochtones et les petits paysans, mais aussi les environnementalistes. La figure emblématique de l’Amazonie, la très populaire Marina Silva, finit par démissionner de son poste de Ministre de l’environnement, en opposition aux politiques qu’elle considère inacceptables. Malgré tout en 2006, Lula se présente pour un deuxième mandat et est réélu, malgré une certaine grogne à la base. Effet de conjoncture, les prix des matières premières, notamment les produits agricoles, s’envolent dans les années subséquentes, ce qui permet au Brésil d’engranger des profits importants, ce qui à rebours facilite la tâche au deuxième gouvernement de Lula qui peut alors affirmer avoir réduit de moitié la pauvreté « extrême ». De tout cela ressort une expérience hybride, selon Sader, où Lula, d’une part, protège le secteur financier et la grande entreprise, et de l’autre, promeut des politiques de redistribution du revenu et renforce le rôle régulateur de l’État. Néolibéral « à visage humain » pour les uns, « néokeynésien » pour les autres, Lula s’apprête d’ici la fin de 2010 à tirer sa révérence sans exclure toutefois un éventuel retour sur la scène politique.

Le Brésil, l’Amérique latine et l’Empire

Le retour de la taupe au Brésil et ailleurs en Amérique latine se caractérise selon Sader par une relance des projets d’intégration de l’hémisphère, pas nécessairement selon les termes du projet de Bolivar d’une « « patria grande », mais selon des formules contemporaines. Première étape de cette bifurcation, les pays latino-américains sous la gouverne des gouvernements de centre-gauche enterrent en 2004 le projet états-unien d’une Zone de libre-échange pour les Amériques (ZLÉA). Par la suite, ils accélèrent des mécanismes existants comme le MERCOSUR pour faciliter l’intégration économique et commerciale . Plus tard à l’initiative du président vénézuélien Hugo Chavez, l’intégration devient aussi un projet politique. Sous l’égide de l’ALBA, sont développés de nouveaux projets pour renforcer les capacités financières (Bancosur), énergétiques (Petrosur), communicationnelles (Telesur). Un grand projet impliquant tous les pays de l’hémisphère prend forme, l’Union des nations d’Amérique du sud (UNASUR), qui rêve d’une intégration « globale », un peu sur le mode de l’Union européenne, avec un Parlement, une monnaie commune, etc. Certes ce projet reste lointain, compte tenu des difficultés qui subsistent entre les pays d’Amérique du Sud eux-mêmes, et aussi dans le contexte des grandes polarisations à l’échelle mondiale. Sader note à cet effet que dans les dernières années, l’Amérique du Sud sort de l’ombre et cesse d’apparaître comme un « allié indéfectible » des États-Unis. Outre leur opposition à la guerre contre l’Irak en 2003, plusieurs pays refusent les dictats des pays du G-8 qui veulent imposer leurs intérêts. Le Brésil, de concert avec d’autres pays « émergents » (comme la Chine, la Russie, l’Inde, l’Afrique du Sud ) bloque le processus de négociation mené par l’Organisation mondiale du commerce et dont les finalités sont de maintenir les rapports asymétriques entre le nord et le sud.

Des confrontations à venir

L’histoire évolue rapidement, nous rappelle Sader. À la décennie du desarrolisme succèdent les dictatures militaires des années 1970, puis le néolibéralisme débridé. À peine quelques années plus tard, les mouvements populaires changent la donne. Il est donc difficile de prévoir l’avenir ! Au début de cette nouvelle décennie, les gouvernements de centre-gauche qui dominent l’échiquier politique restent forts et fragiles en même temps. Ils conservent un fort appui populaire, mitigé par des politiques plutôt conservatrices, mais confirmé par des programmes ambitieux de lutte contre la pauvreté. Pour autant, les secteurs traditionnels n’ont pas dit leur dernier mot. Comme elle domine totalement les médias, la droite peut dire une chose et son contraire, comme on l’a vu récemment au Chili. Au Brésil, la droite qui se présente sous le drapeau de la « social-démocratie » promet de maintenir les programmes sociaux tout en diminuant le rôle de l’État ! Le candidat de cette droite pour les élections présidentielles d’octobre prochain, José Serra, dit même qu’il fera « plus » que Lula pour aider les pauvres ! Il mise sur le fait d’une certaine « fatigue du pouvoir » face à un PT « post-Lula » relativement coupé de ses bases (la candidate présidentielle du PT, Dilma Roussef, monte lentement dans les sondages, mais reste très loin derrière la popularité du président sortant). En Bolivie, au Venezuela, en Équateur et ailleurs, la droite accuse les gouvernements de ramener l’« État fort » et donc de « miner les libertés », un discours repris par l’administration Obama à Washington qui continue d’accuser le Venezuela notamment de pratiques malveillantes. Entre-temps, la présence militaire états-unienne se renforce dans les régions, avec de nouvelles bases militaires en Colombie, un pays qui semble se transformer en « base arrière » d’un nouvel interventionnisme de Washington en Amérique du Sud. Devant cela, Sader estime que le seul choix conséquent pour les mouvements populaires est de travailler avec les gouvernements progressistes, malgré et au-delà de leurs limites. Il faut affirme-t-il éviter le piège de tomber dans une sorte de « purisme » d’extrême-gauche, d’autant plus que dans le passé, la gauche latino-américaine était souvent tombée dans le piège, en s’isolant de la population et en glissant dans des pratiques aventuristes et perdantes. Pour Sader, les opportunités actuelles pour la gauche latino-américaines sont excellentes, si et seulement si, dit-il, les intellectuels et les militants ont le courage de sortir des sentiers battus. À cet égard, il cite abondamment Alvaro Garcia Linera, le vice-président bolivien, un ex-guérilléro sociologue et partisan d’une démocratisation en profondeur de la société de son pays. Au-delà d’une simple décentralisation, Alvaro parle d’un nouveau « bloc » politique et culturel à partir des communautés urbaines, rurales et surtout autochtones, capables, selon lui, de réinventer le pouvoir et l’économie au-delà des voies de la marchandisation et de l’individualisation qui prédominent sous le capitalisme. Décidément conclut Sader, « l’Amérique latine vit une crise hégémonique d’énormes dimensions, au sein de laquelle l’ancien tente de survivre, et où le nouveau peine à s’imposer ». Au bout de la ligne, « cette crise hégémonique projettera l’avenir du continent dans une direction que les luttes sociales, politiques et idéologiques définiront ».




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