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Daniel Bensaïd, l’internationale et l’universel
Par Bernard Dreano le 28 février 2010

Beaucoup d’entre nous ont côtoyé Daniel Bensaïd, depuis la fin des années 60 jusqu’à sa disparition en début de cette année, et partagé ses combats. Daniel n’a jamais fréquenté le Cedetim, pas plus que la plupart des militants de la LCR et du NPA. Mais, à de multiples reprises, de manière discontinue ou permanente, nous nous sommes retrouvés dans des débats, des initiatives, des campagnes, des actions de solidarité internationale, parfois initiées par le Cedetim, ou, le plus souvent, auquel celui-ci contribuait, des Comités Chili de 73-74 à la semaine anticoloniale d’aujourd’hui, en passant par les actions de dénonciation de l’impérialisme français et de la Françafrique ou de solidarité avec la Palestine.

Daniel, et la Ligue communiste, l’organisation dont il fut un des principaux inspirateurs et fondateur à la sortie de mai 68, se réclament haut et fort de luttes de libération et de la décolonisation. Lui-même paiera de sa personne dans les années 70, aux cotés de ses camarades d’Amérique Latine notamment

Engagé, corps et âme, rien qui puisse de près ou de loin ressembler à un plan de carrière. Il ne concevait pas d’engagement qui reposerait sur une pure rationalité Il ajoutait, lors d’une discussion sur son parcours avec les animateurs de la revue Mouvements en 2006 : C’est un peu une illusion d’intellectuel qu’implique, d’ailleurs, la notion d’intellectuel engagé : on serait d’abord intellectuel, puis on s’engagerait. Cela ne se passe pas ainsi. La raison se mêle toujours à une part de rêve et de passion… [1]

Daniel se battait pour l’humanité, quoi de plus déraisonnable en somme, militait au quotidien dans l’instant d’une assemblé générale à Nanterre, du bouclage d’un journal porté à bout de bras, d’un vote de motion de congrès, quoi de plus prosaïque finalement. Il était engagé au coin de la rue, c’est à dire à l’échelle du monde.

Après les grandes espérances des années 60-70 est venu le temps des eaux épaisses et troubles du présent opaque des années 80 [2]. Le reflux, le temps de l’anti-tiers-mondisme et de la recolonisation des esprits, quand les « nouveaux philosophes » péroraient dans les salons et le Front National dans les villages et quartiers populaires, le triomphe des principes inégalitaires et des hypocrisies néolibérales. Bien entendu, Daniel – et ses camarades n’ont pas cédé. Une résistance que nous partagions, ensemble par exemple quand lors du G7 convoqué par François Mitterrand en 1989, nous menions campagne contre la dette, la guerre et l’impérialisme au cri de « ça suffat comme ci ! ». Cette résistance que rappelait Daniel Mermet lors de l’hommage que lui rendait ses camardes à la Mutualité en février dernier, contre cette résignation, à ce détachement cynique qui justifie les inégalités, l’appropriation privée, la sauvagerie des rapports sociaux.

Cela n’allait plus du tout de soi d’être « internationaliste » dans cette période. Une valeur sans cesse remise en cause par les pouvoirs locaux et mondiaux bafouée par les trahisons et les instrumentalisations des « unions sacrées » de la IIe première guerre mondiale à la « fidélité » à l’URSS stalinienne, mais que les grands élans des peuples de la décolonisation et de « l’heure des brasiers » des années 60 avait paru réactualiser… et qui semblait définitivement enterrée face aux assaut de l’inégalitarisme néolibéral mondialisée. Le courant trotskiste de Daniel, qui se voulait depuis ses origines, le porteur de cette valeur, courait le risque de n’apparaître que comme le reliquaire d’un fétiche du passé.

Pour Daniel, les échecs de la fin du XXe siècle ne signifiait pas qu’il fallait se contenter de vénérer la momie d’un espoir défunt du mouvement ouvrier au début de même siècle, mais poursuivre le même combat avec les moyens et les formes d’un nouvel internationalisme dictées par la situation nouvelle, mais travaillé par la même contradiction fondamentale que Marx analysait au XIXe : On a souvent souligné l’ambivalence de Marx, écartelé entre son admiration envers le dynamisme du capital et son indignation face à sa barbarie sociale. (…) Si « la bourgeoise ne peut exister sans révolutionner en permanence les moyens de production », cette transformation est porteuse de potentialités émancipatrices, au premier rang desquelles une réduction drastique du temps de travail contraint. Mais, corseté par les rapports sociaux d’exploitation et de domination, ce progrès est sans cesse anéanti par son envers destructeur : « Ici progrès, là, régression » (Le Capital). C’est la même contradiction qui est à l’œuvre dans la configuration actuelle, soulignait Daniel dans ce qu’on appelle mondialisation. C’est pourquoi les mouvements rassemblés dans les Forums sociaux ne se définissent pas comme « anti-mondialiste » mais comme « alter-mondialistes » : non contre la mondialisation tout court, mais contre la mondialisation concurrentielle et marchande, pour une mondialisation solidaire et sociale. [3]

Daniel, comme d’ailleurs la majorité des militants de son courant politique, ont très vite perçu l’émergence de cet altermondialiste, des nouvelles formes d’action et de solidarité qui se sont développée sur tous les continents.

Quelques mois avant le Forum social mondial de Belém (janvier 2009) il s’interrogeait sur le devenir de cette mouvance mondialisée : A la différence de la Première Internationale, où cohabitaient organisations mutuellistes, coopératives, syndicales, et politiques, le mouvement altermondialiste s’est défini jusqu’à ce jour comme exclusivement « social », veillant à maintenir les organisations politiques dans ses marges. Cette division des rôles peut s’expliquer par de multiples raisons : une méfiance légitime au vu des expériences passées envers l’instrumentalisation politique des mouvements syndicaux et associatifs, la défaite des espérances d’émancipation au 20e siècle, le scepticisme quant à la possibilité de passer de la résistance sociale à la contre-offensive politique. N’y a a-t-il pas là une « illusion sociale » (symétrique à « l’illusion politique » - selon laquelle la conquête des libertés civiques serait le dernier mot de l’émancipation) [4] ?

En tout cas pour Daniel il n’y a avait pas de doute sur le fait que la mobilisation sociale ne peut être dissociée des rapports de force politiques et des enjeux gouvernementaux. La réponse à cet impératif politique a toujours été, de 68 à aujourd’hui, pour Daniel comme pour son courant politique, celle de la « construction du parti » [5] . Parce qu’il fallait refuser de se contenter d’un rôle de contrepoids ou de pression sur la gauche traditionnelle en privilégiant le champ institutionnel ; et au contraire privilégier les luttes et les mouvements sociaux pour construire patiemment une nouvelle représentation politique des exploités et des opprimés » écrivait-il quelques semaines avant sa mort [6] . Autre chose que l’idée de « l’avant-garde éclairée », à l’échelle nationale comme sur le plan international, l’idée du parti-guide, et a fortiori du parti unique…. Quoique… A la même question nombre d’entre nous ne jugent pas cette réponse somme toute traditionnelle, adéquate, par exemple, dans le contexte français, la création et la stratégie politique du NPA.

Politiquement internationaliste du Daniel Bensaïd était évidemment philosophiquement universaliste. Mais on sait à quel point « l’universalisme », qu’il soit libéral ou socialiste, a servi de faux nez aux puissants, d’alibi du colonialisme et de l’impérialisme occidental, et comme c’est toujours le cas aujourd’hui en France et en Europe, de masque du racisme le plus éhonté et du communautarisme dominant le plus hypocrite. Daniel se disait à ce sujet frappé par la difficulté de la culture française à pratiquer un minimum de pensée dialectique. On connaît les péchés de l’universalisme abstrait et dominateur, occidentalo-centré, masculin etc. ajoutait-il Il avait perçu la loi française contre le voile à l’école comme une loi de diversion et de discrimination qui, par extension, pèse non seulement sur les élèves mais aussi sur les familles [7], mais se refusait à « banaliser le port du voile » et percevait les mouvements sociaux se référant à une religion comme des menaces contre la sécularisation du monde. Il insistait sur la légitimité l’autonomie des mouvements des opprimés contre leurs oppressions sexistes, racistes, nationales, etc., mais distinguait autonomie de repli et une autonomie d’ouverture, base de départ vers de nouvelles convergences, un nouvel horizon d’universalité ; ou au contraire un choix (ou contrainte) d’autoprotection par enfermement et la ghettoïsation.

Le débat continue sur les moyens et les moments, avec notre ami Daniel et les ouvrages qu’il nous laisse, avec ce polémiste et combattant, intransigeant et ouvert, le militant de la politique profane, rejetant le jugement d’une providence divine versatile, un sens douteux de l’histoire, une vérité scientifique relative.. au nom du peuple français ou du prolétariat mondial, acceptant de travailler pour l’incertain, d’opposer le fait à accomplir à la fatalité du fait accompli, pour l’émancipation humaine ici, maintenant, et toujours [8] .

Bernard Dreano


[1« Quand l’histoire nous désenchante », entretien de Gilbert Wasserman , Irène Jami et Patrick Simon avec Daniel Bensaïd , Mouvements n°44 mars 2006.

[2Daniel Bensaïd : « Une lente impatiente », Stock 2004

[3Daniel Bensaïd « Internationalisme et altermondialisme » écrit en 2008 pour le Magazine Littéraire, en ligne sur le site d’Alternatives international http://www.alterinter.org/article2555. Cf. aussi évidemment le livre de Daniel Bensaïd : Le nouvel internationalisme. Contre les guerres impériales et la privatisation du monde. La discorde 2003

[4Internationalisme…Op.cit

[5Prenons parti, Pour un socialisme du XXIe siècle : le dernier livre de Daniel Bensaïd , Editions Mille et une Nuits/Fayard (2009).

[6Dans la revue ContreTemps numéro 4, décembre 2009 (quatrième trimestre 2009

[7« Quand l’histoire.. » op.cit

[8Daniel Bensaid Une lente impatience, Stock 2004






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