En préparation des initiatives des 8 et 9 novembre
Des deux côtés de l’ancien Mur, la bataille des récits
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par
Bernard Dreano
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13 août 2009 |
La revue Alternatives Non-violentes consacre son numéro 151 (été 2009) au vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin sur le thème Un mur ne tombe pas tout seul ! Outre Bernard Dreano, dont le texte est reproduit ci-dessous, plusieurs membres ou partenaires du réseau HCA ont participé à cette excellente livraison, Rafal Pankowski de Varsovie, Jan Kavan de Prague, Christian Weber de Berlin.
Je veux juste dire ceci, ici, dans cette ville, qui n’eut guère l’occasion de rire au cours de ce que nous savons de son histoire, on a souri pendant quelques semaines, dans les rues et sur les places, chez les marchands de chaussures et dans les magasins d’alimentation, dans les parcs et même dans les hôpitaux (…). En souriant et en scandant « pas de violence ! ». Il y a de quoi perturber n’importe quel pouvoir étatique,
qui est en droit d’exiger que ceux qui veulent lui tenir tête le fassent au moins sérieusement, et par la violence : l’État y est préparé, dans ce cas les formes de résistances conviennent aux formes de répression. Christa Wolf (Berlin terre en friche, 1991) [1]
En 2009 un Français peut prendre sa voiture et aller tranquillement jusqu’à Dresde par l’Autobahn, il n’a pas à montrer son passeport pour passer la frontière tchèque, ni obtenir un visa pour passer un week-end en Lituanie et il utilise ses euros en Slovaquie. Si le rêve des États-Unis d’Europe que faisait Victor Hugo en 1849 n’est pas encore tout à fait réalisé, il semble avoir incroyablement progressé… Une Europe unie d’Est en Ouest ? Pas tout à fait. Alors que vingt ans après la Seconde Guerre mondiale la coopération franco-allemande était déjà évidente pour la très grande majorité des Français et des Allemands, vingt ans après la chute du mur, la division entre « notre Europe » et « l’autre Europe » semble encore mentalement très présente. Ne parle-t-on pas des « ex pays de l’Est » comme si ces pays étaient moins à l’Est aujourd’hui qu’hier ? Notre « nous » européen a-t-il vraiment intégré les Estoniens ou les Bulgares ? Est-ce parce que la relation franco-allemande a été nourrie de tant d’initiatives collectives et individuelles, du traité franco-allemand de l’Élysée jusqu’aux voyages scolaires en passant par les jumelages entre communes des années 1950 et 1960, tandis que la chute du mur de Berlin et la fin de l’Europe des blocs nous est « tombée dessus », à l’Ouest, comme un phénomène inattendu, et plus incompris que souhaité ? Se souvient-on qu’en avril 1985, quelques années avant ce bouleversement historique, une chaine de télévision française programmait encore à une heure de grande écoute l’émission « la guerre en face » où Yves Montand expliquait doctement que l’invasion de l’Europe de l’Ouest par l’Europe de l’ Est était une hypothèse tellement vraisemblable qu’il fallait s’y préparer !
Les trois récits de la chute du Mur
Trois récits de la fin de la division de l’Europe et la chute du communisme soviétique nous sont proposés.
Selon que l’on privilégiera tel ou tel récit, on aura non seulement une analyse différente de ce qui s’est passé à l’époque, mais aussi un regard différent sur ce qui s’est passé depuis, en particulier à l’Est, et au-delà sur l’état de l’Europe dans son ensemble.
Le premier récit est celui des supposés vainqueurs.
Le rappel d’une politique occidentale à la fois ferme, résolue et rusée, incarnée avant tout par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui serait venue à bout de l’URSS.
Ferme, car sans complaisances d’aucune sorte pour « l’empire du mal » soviétique. Cette politique était menée au nom d’une idéologie néolibérale et antisocialiste de combat, permettant, au niveau mondial, le retour de l’hyperpuissance des États-Unis après la défaite du Vietnam, et remettant en cause, au niveau interne, les compromis sociaux sinon socialistes des années 1930 et 1940 et le « welfare state » de l’Ouest. Résolue pour faire face à l’URSS, qui connaissait un regain d’activisme au niveau mondial de l’Angola à l’Afghanistan, pour se remettre en selle comme puissance majeure une fois digérée la rupture avec la Chine des années 1960 et le rapprochement de cette dernière avec les États-Unis.Rusée, car laissant l’ours soviétique s’empêtrer dans les montagnes afghanes, armant les moudjahidines qui le harcelaient, et provoquant le complexe militaro-industriel soviétique dans un nouvelle course aux armements que celui-ci était bien incapable de relever — jusqu’au projet fou de bouclier antimissile orbital dit « guerre des étoiles ».
Cette politique remettait en cause celle de la détente développée antérieurement, après la résolution de la crise de Cuba de 1962 et jusqu’à la fin des années 1970, avec pour point d’orgue les accords d’Helsinki de 1975 pour la sécurité et la coopération en Europe. Dans l’esprit des Occidentaux, la détente, en développant les échanges de tous ordres, devait contribuer à « amollir » pacifiquement le bloc communiste. Egon Bahr, l’un des promoteurs de l’Ostpolik (le rapprochement de l’Allemagne de l’Ouest avec l’Est, moteur de la politique de détente), la comparait à la lente réconciliation de l’Europe après les guerres de religions du XVIe siècle. Les reaganiens au contraire étaient pressés, et ils ont su manœuvrer avec brio, se présentant comme solidaires des « combattants de la liberté » en Pologne ou en Afghanistan (occultant les dictatures mises en place ou soutenues par les États-Unis mais qui avaient déjà disparu en Europe et s’adoucissant en Amérique latine), et comme les remparts du monde libre grâce à leurs missiles de croisières dressés en Europe de l’Ouest face aux fusées SS20 soviétiques (occultant le fait que ces systèmes d’armes n’avaient rien à voir l’un avec l’autre).
Le succès de cette politique a été théorisé par le courant d’idées des « néoconservateurs » qui a eus, avec Bush junior la postérité que l’on sait. En France, François Mitterrand s’est en pratique rallié à ce reaganisme politique tandis que la soi-disant « gauche antitotalitaire » (A. Glucksman, A. Finkelkraut, P. Bruckner, etc.) développait l’idéologie de néoconservatisme à la française qui demeure encore en vogue aujourd’hui, ce qui explique sans doute pourquoi ce « discours des vainqueurs » sur la chute du mur de Berlin reste dominant chez nous.
Le deuxième récit, c’est celui de la chute, celui des vaincus. Celui de l’effondrement du système soviétique sous le poids de ses propres contradictions. Un système qui, malgré un gâchis humain et économique considérable, avait été relativement performant quand il s’était agi de provoquer le décollage industriel ou la reconstruction d’après-guerre, d’assurer une certaine redistribution, de généraliser l’éducation secondaire, etc. Mais dont l’inefficacité économique et l’illégitimité politique apparaissaient de plus en plus flagrantes. Un décalage entre la propagande et les faits, l’idéologie et la réalité, qui, bien qu’il soit moins dictatorial que sous Staline, le rendait, selon le mot du dissident György Konrad, « épuisant par son mensonge perpétuel ». Les privilégiés de la « nomenklatura » répétaient des proclamations socialistes vides de sens, qui justifiaient toutefois leur monopole politique du pouvoir mais ils aspiraient à consolider leurs acquis et à en faire de véritables patrimoines économiques… ce qu’ils réussiront plus tard à travers les privatisations capitalistes une fois la superstructure du régime liquidé.
En attendant le système demeurait foncièrement bloqué par son fonctionnement non démocratique et toute réforme paraissait impossible depuis la fin du printemps de Prague de 1968 et la stagnation brejnévienne en URSS, malgré de timides velléités hongroises, polonaises, ou en URSS géorgiennes. Et quand Mikhaïl Gorbatchev tentera d’initier la réforme depuis son centre même, ce système vermoulu s’effondrera.
L’ampleur de ce délabrement économique et politique du « camp socialiste » n’était pourtant pas perçu à sa juste mesure à l’Ouest, car il ne collait ni aux discours des idéologues de la guerre froide — qui avaient besoin de présenter un adversaire menaçant donc fort, ni aux espoirs des communistes non staliniens et d’une grand partie de la gauche — qui rêvaient d’une réforme encore possible. Les rares observateurs qui diagnostiquaient un effondrement imminent (en France Jacques Sapir ou Emmanuel Todd [2] ) passaient pour des hurluberlus pour la majorité des observateurs et éventuellement inquiétants pour ceux qui leur prêtaient attention, tant on pouvait redouter que l’effondrement d’un tel empire ne survienne dans le feu et le sang, comme les chutes d’empires précédentes de l’histoire européenne.
Le récit de la « victoire »n’est pas complètement faux, sauf qu’il occulte largement le récit beaucoup plus pertinent de la chute. Ces deux récits occupent presque toute la mémoire, effaçant largement le troisième récit, celui qui permet de comprendre comment les choses se sont passées et quelles ont été, et sont encore, les conséquences, comment le système s’est effondré en douceur, avec si peu de violence (quelques dizaines de morts sous la loi martiale en Pologne), en dehors de régions périphériques comme le Tadjikistan ou le Caucase. Ce récit, c’est celui des peuples, et plus précisément de leurs composantes organisées et actives dans ce que les « sociétés civiles » (l’expression apparaît dans le vocabulaire à l’époque). Et cette action a fortement contribué à une issue non-violente de la crise du système.
Les épées en soc de charrues
Les régimes communistes disposaient de bases sociales et de soutiens politiques réels quoique dans des proportions variées selon les pays, l’importance relative de la classe ouvrière, l’histoire nationale et la perception plus ou moins aiguë d’une tutelle étrangère soviéto-russe. Suffisamment en tout cas pour que les communistes réformateurs disposent d’une vraie popularité par exemple dans la Pologne et la Hongrie de 1956 ou dans la Tchécoslovaquie de 1968. Mais les échecs de ces tentatives, sur un modus operandi révolutionnaire (Budapest, 1956) ou réformiste (Prague, 1968), ont fait prendre conscience à certains militants démocrates qu’il fallait opérer autrement pour transformer ces régimes, par un processus de consolidation et de conscientisation progressif, de construction de la société civile sans défier le coeur du pouvoir, par ce pouvoir des sans pouvoirs décrit par le tchèque Vaclav Havel ou cette antipolitique analysée par le Hongrois György Konrad [3]. Ce sera notamment l’épopée du Kor (le comité de défense des ouvriers crée par Jacek Kuron et Adam Michnik) débouchant en 1980-81 sur l’extraordinaire mouvement ouvrier de masse qu’a été Solidarnosc. Le pouvoir communiste devait réagir par le coup d’État du général Jaruzelski et l’instauration de la loi martiale, mais sans pouvoir, ou vouloir, extirper l’esprit de résistance (Jaruzelski étant sans doute moins un stalinien tardif qu’un demi-réformiste désireux en rétablissant « l’ordre » d’éviter une réaction violente des brejnéviens soviétiques). Les Polonais bénéficiaient de plus du soutien moral de l’ancien archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla, pape Jean Paul II depuis octobre 1978. Celui-ci ne reprenait pas le ton de la guerre froide d’avant le concile Vatican II et il poursuivait une Ostpolitik vaticane commencée avant lui, mais en visant cette fois-ci moins la diplomatie « par en haut » du cardinal Casaroli, que l’appel « par en bas » aux sociétés civiles, y compris dans ces composantes gauchisantes. Une partie de la gauche européenne laïque militante faisait d’ailleurs de même à la même époque en organisant, en France notamment, la « solidarité avec Solidarnosc » sans trop se poser de questions sur les aspects catholiques et nationalistes du mouvement, et dépassant les catégories figées de la guerre froide.
Ce dépassement de la division de l’Europe allait être illustré par l’activisme d’une partie des mouvements de paix européens lors du dernier épisode de la guerre froide, la crise des euromissiles (déploiement de missiles de l’Otan face aux nouveaux SS20 soviétiques). Une fraction considérable de l’opinion publique occidentale n’avait en effet pas accepté la nouvelle escalade du surarmement, dans les pays de déploiement des missiles américains, Pays-Bas, Belgique, Allemagne fédérale, Italie, Grande-Bretagne ou en Espagne dans le contexte de l’adhésion du pays à l’Otan. Un mouvement occidental de ce point de vue très différent des partisans de la paix philosoviétiques des années 1950, même s’il fera dire au président Mitterrand « les pacifistes sont à l’Ouest, mais les missiles eux, ils sont à l’Est »). En 1980, la fondation britannique Bertrand Russel pour la paix avait lancé un appel où l’on pouvait lire : « Il faut que nous commencions à agir comme si l’Europe unifiée, neutre et pacifique, existait déjà. Nous devons apprendre à orienter notre allégeance non pas vers l’Est ou vers l’Ouest, mais les uns vers les autres et nous devons négliger les interdictions et les limitations imposées par un État nation quel qu’il soit [4]. » Un programme d’action qui allait être effectivement mis en oeuvre par toute une mouvance militante dite « END » (European Nuclear Disarmament).
Ce mouvement avait peu d’interlocuteurs à proprement parler pacifistes à l’Est, en dehors de petits groupes polonais, hongrois, russes… sauf en Allemagne de l’Est où, dans les limites du contexte de dictature, on pouvait parler d’un véritable phénomène de masse qui utilisait comme signe de ralliement… une statue soviétique de l’époque stalinienne illustrant la parole biblique de leurs épées ils forgèrent des socs de charrues (Schwerter zu Pflugsharen) mettant les autorités dans l’embarras : faut-il interdire un symbole forcément dans la ligne puisque soviétique ?
En 1983, l’historien britannique E. P. Thompson constatait le résultat paradoxal de ce mouvement : « Si nous nous posons la question dans la perspective du contrôle des armements, la réponse est facile, c’est : … rien. » Pourtant, ajoutait celui qui était l’un des rédacteurs de l’Appel Russell, « si nous nous posons la question en termes politiques, alors la réponse est différente (…). Les idées du mouvement de paix non-aligné ont pénétré très largement en Europe orientale et dans la pensée des Soviétiques et, poursuivant le dialogue et la confiance des voix de l’Est nous ont répondu et influencés à leur tour ». Ce processus concluait-il, « est le signe que les vieilles pulsions de guerre froide qui ont par moments divisé l’une et l’autre des forces de l’avenir — la paix comme “prosoviétique”, les droits de l’homme comme “pro-américain” — s’effondrent . [5] »
Les militants END avaient en effet établi le dialogue avec une grande partie de la dissidence démocratique de l’Est qui pourtant regardait initialement avec méfiance ces pacifistes anti-américains (donc dans les catégories de la guerre froide prosoviétiques). Un débat qui allait se construire notamment au travers des grandes conventions annuelles organisées par END auxquelles participaient le Russe Jaurès Medvedev ou le Hongrois György Konrad dès 1980-1983, tandis que le Polonais Jacek Kuron écrivait à la convention de Pérouse de 1983, de même que les Tchécoslovaques de la Charte 77, en particulier Vaclav Havel dont la lettre ouverte Anatomie d’une réticence [6] avait été l’objet d’importants débats lors de la convention d’Amsterdam de 1985. Réservé par rapport au mouvement pour le désarmement, il reconnaissait en même temps partager avec lui une communauté de valeurs.
Quelles valeurs ? La responsabilité individuelle, la liberté d’association et d’expression, le respect des droits de chacun, la démocratie, la non-violence comme méthode de résolution des conflits, ce qui n’exclut évidemment ni l’action de masse, ni, quand il le faut, la désobéissance
civile, et le mot internationalisme ayant été confisqué par les staliniens, le cosmopolitisme des citoyens du monde, ce qui n’exclut évidemment pas l’amour de la patrie et la défense des droits nationaux de chaque peuple.
Les dissidents démocratiques de l’Est, du Russe Andreï Sakharov à l’Allemande Barbel Böley partageaient de telles valeurs, au-delà de leur diversité politique qui allait du trotskisme au libéralisme en passant par la démocratie chrétienne ou le nationalisme modéré. Ils considéraient aussi tous plus ou moins comme un modèle de sortie de dictature l’exemple de la transition espagnole après la mort de Franco (1975-1982).
Bien qu’il n’y ait eu de véritable mouvement de masse qu’en Pologne et dans les dernières années de la République démocratique allemande, cette aile de la dissidence va jouer un rôle politique essentiel quand la situation va basculer, bien au-delà de son importance numérique. Ce sont en effet ces gens-là et les valeurs qu’ils incarnent qui, directement au gouvernement, ou indirectement dans l’opinion, vont créer une sorte de consensus hégémonique pendant une brève période, et favoriser la sortie de dictature dans le calme à travers la table ronde polonaise d’avril 1989, les manifestations du lundi est-allemandes, la révolution de velours tchécoslovaque, etc., et les gouvernements transitoires qui se mettent en place dans toute l’Europe centrale en 1989-1990.
Leurs camarades qui ont anticipé avec eux la chute du Mur à l’Ouest, et pratiqué la « détente par en bas », sont de la fête. Ainsi ces membres de END qui avaient fondé en 1983 un réseau pour le dialogue Est-Ouest, élaboré ensemble en 1986 un cahier de revendication commun des sociétés civiles le mémorandum Donner vie aux accords d’Helsinki [7] et décidé en 1988 de créer un réseau commun appelé à la demande des tchèques Jaroslav Sabata et Jiri Dientsbier Helsinki Citizens’ Assembly [8]. Ils ont créé ce réseau HCA en octobre 1990 à Prague, accueilli par un sympathisant récemment sorti de prison et entre-temps devenu président de la République, Vaclav Havel !
Pas d’hystérie communautaire, mais une montée inquiétante de courants xénophobes
Mais cette fête est de courte durée. Une fois l’ancien régime effondré, les dissidents vont pour les uns quitter l’activité politique, pour les autres se répartir dans les différentes familles idéologiques recomposées. Ceux qui imaginaient un avenir socialiste libertaire ou simplement social-démocrate, sont marginalisés, comme par exemple le coeur de l’ancienne dissidence est-allemande, les groupes Neues Forum et Demokratie Jetz qui ne recueillent que 3 % aux premières élections libres de mars 1990. Leur coalition Bubdnis 90 rejoindra ensuite les Verts ouest allemands [9].
En réalité presque personne n’avait pensé la chute du Mur et, a fortiori, anticipé ses suites. La droite occidentale européenne, qui dans l’ensemble n’avait guère anticipé la situation, a reçu les bénéfices du vent libéral à l’Est. Helmut Kohl a récupéré d’anciens apparatchiks « chrétiens démocrates » de l’Est, mais sait aussi y repérer les quelques authentiques dissidents du groupe Demokratie Aufbruch dont une certaine Angela Merkel. Son ministre des Affaires étrangères Genscher accueille dans sa famille libérale européenne les Jeunes démocrates hongrois du Fidesz, un temps attiré par les Verts allemands, et qui deviendront rapidement le parti conservateur dominant de la droite hongroise. Pendant ce temps-là, les jeunes loups des anciens appareils communistes, comme le futur président polonais Alexander Kwasniewski occupent le créneau « socialdémocrate » et les sociaux-démocrates de l’Ouest sont bien contents de les accueillir, en dépit (ou à cause ?) de leur politique sociale tout à fait néolibérale. Quant aux gauches alternatives ou écologistes européennes, qui avaient été plutôt plus attentives que d’autres à ce qui se passait dans ces pays dans les années 1980, elles se trouveront passablement déboussolées, leurs anciens partenaires dissidents s’étant, pour la plupart, reclassés en sociaux-démocrates ou en libéraux ou étant le plus souvent sortis du champ de l’action collective.
L’autre Europe va apparaître lointaine, au point de susciter parfois rancœur et hostilité contre ces « parvenus » qui feraient mieux de se taire en tant que nouveaux invités à la table européenne comme l’ont pensé par exemple tout haut successivement Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Mais combien de progressistes occidentaux ont pensé la même chose, choqués par le tropisme américain, le néolibéralisme actif et le nationalisme xénophobe qui semblaient dominer chez ces cousins de l’Est.
Cependant rien de tragique ne s’est déroulé de l’autre côté de l’ancien Mur. La sortie de l’empire soviétique n’a provoqué que des formes assez bénignes de l’hystérie communautaire qu’avait diagnostiqué le Hongrois Istvan Bibo dans ces mêmes régions d’Europe centrale lors des « sorties d’empires » de l’après-Première Guerre mondiale [10], un syndrome combinant xénophobie et racisme, agressivité et crypto-fascisme. Malgré tout leurs excès, les populistes des années 1990 et 2000 sont demeurés très modérés par rapport à leurs devanciers des années 1920 et 1930, en Slovaquie ou en Roumanie par exemple. Le cas yougoslave fait exception, mais c’est une affaire très particulière dont l’analyse dépasse la dimension de cet article.
Et malgré ses difficultés et son coût social la transition économique a eu lieu, et l’intégration effective dans l’Union européenne se fait progressivement. Une heureuse fin de l’histoire à la mode libérale ?
Non car malgré l’incontestable consolidation de la démocratie et le mieux-être pour une très grande partie de la population. Beaucoup aspirent au changement, dans un sens progressiste ou régressif. Progressiste ? Le développement dans la nouvelle génération, celle de l’après-chute du Mur, de courants culturels et idéologiques progressistes, écologistes, antiracistes, etc., pour le moment plus dans le monde associatif que du côté des partis, qui se développent et sont capables de mobiliser l’opinion comme par exemple pour provoquer la défaite électorale du parti conservateur nationaliste PiS en Pologne en 2008. Régressif ? On constate la persistance, et avec la crise dans certains pays, l’inquiétante remontée de nouveaux courants xénophobes et racistes.
Dans ce contexte, la question : « Quel est le récit historique reconnu pour décrire de la chute du communisme ? » devient un enjeu politique. Dans ce contexte, il est intéressant de noter un regain d’intérêt dans les opinions publiques, et notamment chez les jeunes, pour ce qui s’est passé il y a vingt ans, et au-delà l’histoire des dissidences démocratiques et des aspirations alternatives des années 1960 et des décennies suivantes. Mais, très significativement, on constate un véritable affrontement politique à propos de ces récits historiques de la chute du communisme. Par exemple au nom l’idéologie néolibérale, assortie d’un brin de xénophobie, le président tchèque Vaclav Klaus (qui s’était bien gardé de toute dissidence active entre 1968 et 1989) dénonce cette valorisation des dangereux utopistes gauchisants de l’époque, pour mieux en dénoncer la postérité alternative et écologiste dans les débats d’orientation actuels. Au nom de son idéologie nationale assortie d’un peu de néolibéralisme, le président polonais Lech Kaczynski fait de même (toutefois, lui est un authentique ancien militant de Solidarnosc).
Derrière ce conflit sur le passé il y a un enjeu considérable pour l’avenir, la vision de la démocratie et du progrès. Et cela des deux côtés de l’ex-mur. Car n’avons-nous pas, nous aussi, des affrontements idéologiques du même type sur l’histoire de 68 et son héritage ?
Bernard Dreano
[1] Christa Wolf, « Où est donc passé votre sourire ? — Berlin terre en friche », mai 1991, in Adieu aux fantômes, Fayard, Paris, 1994
[2] Cf. Emmanuel Todd, La chute finale, Robert Laffont, Paris, 1976, Jacques Sapir : Pays de l’Est, vers la crise généralisée, Federop, Lyon, 1980
[3] György Konrad, L’Antipolitique, La Découverte, Paris, 1987 ; Vaclav Havel, Essais politiques, Le Seuil, Paris, 1990.
[4] « Appel Russel pour une zone européenne sans armes nucléaires », in « Le nouveau mouvement de paix », Alternatives non-violentes, n° 43, hiver 1982.
[5] E.P Thompson, « Au-delà des blocs », in « L’Europe au-delà des blocs », Bulletin du Cedetim, n° 22/23, hiver-printemps 1985.
[6] Vaclav Havel, « Anatomie d’une réticence, » publié en français dans Lettre internationale, n° 58, décembre 1985.
[7] Mémorandum « Donner vie aux accords d’Helsinki », Lettre internationale, n° 12, printemps 1987.
[8] Dont la branche française, également créée en 1990 est l’Assemblée européenne des citoyens (AEC)
[9] Le parti Vert allemand s’appelle d’ailleurs toujours officiellement Die Grünen Bundnis 90.
[10] István Bibo, Misère des petits États d’Europe de l’Est (1946), Albin Michel, coll. « Idées », 1996
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