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Liyannaj kont pwofitasyon !
Pour que la vie change. Pour les Etats Généraux du Pays Martinique.
Par Kenjah le 4 mars 2009
La vie chère est incontestablement un des signes de la crise structurelle d’un système qui implose de toutes parts. La violence au quotidien, l’éclatement de la famille, minée par les conséquences de la monétarisation, le suicide silencieux d’une partie de la jeunesse, l’envahissement progressif du pays, tout ceci participe du même procès en déliquescence. L’exclusion de milliers d’isolés, spoliés de leurs droits à une vie décente, quand l’ostentation de nos élites tend à faire croire au miracle d’un développement par assimilation, conduit à interroger le choix de nos collectifs protestataires d’orienter l’unité d’action sur un aménagement du système global de consommation plutôt que sur une remise à plat des scories coloniales dont notre société et notre économie restent tributaires. Mon propos exprime l’idée que plutôt que la vie, cette survie, soit 20% moins chère, profitons de cette parenthèse de conscience exacerbée pour essayer d’envisager que la vie, notre vie, change. Pour de bon. Commençons donc par éviter de nous focaliser sur tel ou tel bouc émissaire que seule notre lâcheté et notre soumission collective ont engraissé (pourquoi nos journalistes n’ont-ils jamais mené une telle enquête ?), et osons poser un certain nombre de tabous qui nous plombent, nous maintenant en situation de lapidation permanente et de mendicité institutionnelle à peine voilée…
1. Notre système d’approvisionnement. Constater aujourd’hui le monopole et la rente de situation des békés sur l’alimentation est hypocrite, et fait peu cas des Chinois, ni des groupements de petits entrepreneurs locaux qui se beurrent au même titre. Or tous s’approvisionnent sur le même marché franco-européen. Le fond du problème est que la structure de nos échanges reste régie par l’application de l’Exclusif colonial mis en place par Colbert au XVIIème siècle qui nous enferme dans un isolement commercial. Si nous devions retenir une leçon des békés (bien qu’ils l’aient historiquement pratiqué de façon clandestine, cf les Dubuc) c’est la nécessité de diversifier nos sources d’approvisionnement à partir de notre propre sphère naturelle d’échange : la Caraïbe et les Amériques. Cela signifie qu’en tant que futur membre du CARICOM nous devrions offrir aux produits de nos voisins les mêmes franchises qu’aux produits européens. Il nous faudra nous battre pour faire valoir en économie ce dont on nous rabat les oreilles en littérature : la complexité de notre réalité. Cela exige de nous qu’au lieu de défendre l’hérésie d’une délirante « continuité territoriale » (comme si l’Etat colonial avait jusqu’au pouvoir d’abolir l’océan), nous prenions la mesure de notre centralité dans l’archipel où nous vivons : faire de l’anglais une langue d’accueil, multiplier les jumelages et les partenariats en contrôlant la délivrance de visas, ouvrir les commerces à la circulation des dollars caribéens et américains et ouvrir le secteur bancaire à des établissements travaillant en dollars. Quel intérêt avons-nous à subir les contraintes du monopole d’approvisionnement européen ? Nous pouvons avoir le riz, l’huile, la farine, la morue au même prix que nos voisines de la Caraïbe. Nous devrions pouvoir acheter nos denrées essentielles aux meilleurs cours mondiaux. Cela relève de notre intérêt vital. Aucune négociation en Préfecture ne portera jamais sur un tel sujet…
2. Les 40%. Il est vraiment étonnant qu’un tel effort collectif de réflexion sur la structure des inégalités en Martinique puisse si obstinément passer sous silence le rôle néfaste joué par les 40% dans la désarticulation de l’économie et de la société locale. Le fait que la plupart de nos politiques et syndicalistes soient personnellement concernés par la question explique peut-être cela ? Ce sont pourtant ceux dont les revenus dépendent des activités productives des salariés purgés par la crise qui bénéficient de la sécurité de l’emploi et d’un avantage de revenu, imposant leurs standards de consommation au reste de la population ! Quelle est la moralité économique de cette rente de situation assimilationniste ? comment transmettre les valeurs du travail et de l’effort si les avantages ne vont qu’aux avantagés, non productifs de plus-value économique ? Ou, à la limite, on règle le problème de vie chère en octroyant à tous la prime du même nom (sa ki bon pou zwa bon pou kanna tou)… Ou nous nous saisissons de ce levier macroéconomique pour le détourner de sa logique aliénante (l’exaltation de la consommation individuelle ostentatoire) pour en faire un outil d’investissement global, un fond de financement de la création d’emplois (pas sa ki pa bon ba milé, pa bon ba chouval nonpli). Par exemple dans l’économie sociale (seul secteur avec la culture, la terre et l’environnement à pouvoir créer des emplois à court terme), dans le cadre d’une banque mutualiste des associations comme le propose un regroupement d’association œuvrant dans le champ du handicap… Il ne s’agit plus de rebattre les cartes. Le temps n’est plus à un nième remake du New Deal. Il s’agit de changer de jeu. La Martinique doit se constituer un « fond souverain » alimenté par des recettes de régulation, comme doivent le redevenir les 40%... De même, si l’Etat ne peut pourvoir à ses obligations découlant du premier article de la Constitution (« La France est une république sociale… »), qu’il rétrocède ses prérogatives fiscales aux instances représentatives locales afin d’abonder les outils d’intervention dont les PME et les communes ont besoin, au même titre que ceux qui sont capables de défendre leurs intérêts à Bruxelles et à l’Elysée. Je réserve, pour l’heure, ma réflexion sur la nécessité stratégique pour notre collectivité de contrôler le foncier et de décréter la mobilisation pour l’autosuffisance alimentaire…
3. Le prix de l’essence. Les graves contradictions qu’il y a à focaliser l’unité d’action sur un aménagement du système en termes de « vie chère » (cautère sur une jambe de bois pourrie), apparaissent dans le cas du prix de l’essence. La réalité du surprofit de la SARA (groupe Total) avec la complicité des services de l’Etat est patente. Nous engraissons des vampires qui s’abreuvent du sang innocent des enfants du monde (comme en Birmanie où Kouchner, grassement payé, n’a rien vu). Est-ce pour autant qu’il est légitime d’espérer que le prix de l’essence baisse ? Au moment où même l’Amérique d’Obama rejoint enfin la lutte mondiale contre les émissions de CO2, au moment où partout s’élaborent des stratégies d’alternative au règne tapageur de l’automobile-masturbation, nous serions les seuls au monde à fantasmer tout haut sur la légitimité démocratique des embouteillages ? Il y va de la sauvegarde du pays Martinique et de la planète Terre que le prix de l’essence augmente, non pas pour enrichir les fonds de pension américains, mais pour abonder le fond souverain de la Martinique et financer un service public du transport véritablement au service du public, des plus humbles qui n’auront jamais accès à la Somafi. Nous devrions apprendre à maîtriser les inclinaisons à court-terme de nos jouissances matérielles égocentrées pour, non pas prolonger l’illusion d’un droit permanent à la subvention coloniale, mais envisager avec lucidité le long terme d’un nous-mêmes responsable.
4. Quelle unité, pour quelles perspectives ? Nous pourrions décliner à l’envi les éléments qui nous font craindre que les négociations entamées par les syndicats ne répondent que très partiellement aux attentes profondes du peuple martiniquais. Cela tient, pour l’essentiel, à leur nature spécialisée dans la défense des acquis sociaux. Disons le tout net, une telle mobilisation du pays exige un élargissement significatif du champ de ceux qui ont à s’exprimer sur son organisation. M’avisant que peut-être ces négociations sont prématurées, il me semble désormais indispensable que soient convoqués, par une initiative populaire, les Etats Généraux du Pays Martinique. L’avenir politique et économique de l’île est trop important pour être laissé aux seuls politiques et syndicalistes ; toutes les forces vives du pays doivent s’investir dans un vaste espace d’échange et de débat visant à agréger l’ensemble des revendications sectorielles en un authentique projet global qui serait (contrairement au SDEM ou à l’Agenda 21) l’émanation vivante d’un pays mobilisé. De la jeunesse au monde associatif, des djobeurs aux chômeurs, des seniors aux exclus par l’handicap, des communautés caribéennes présentes ici à notre diaspora exilée, des rastas rentrant en Afrique aux métropolitains souhaitant nous rejoindre, des jardiniers de la terre aux inventeurs du virtuel, des voisineurs de Miquelon aux marrons du syllabaire, que toutes nos intelligences se donnent rendez-vous dans la vérité de notre proximité. Aimé Césaire nous a réclamé une « Utopie refondatrice », estimant sa part accomplie et un dépassement nécessaire. Nous devons dès lors aborder l’à venir débarrassés du poids des héritages conformistes et des fidélités opportunes, sauf à endosser les oripeaux désuets d’un conservatisme historiquement condamné sous nos yeux. Les élites de nos pays doivent quitter le confort des échanges « entre-soi » et venir confronter leurs visions à la parole populaire. L’énergie actuellement déployée n’a aucun sens s’il s’agit de la reconvoquer dans 24 ou 36 mois, lorsque les baisses aujourd’hui consenties auront été mangées par l’inflation. Nous sommes enceints d’une autre société dont le destin sera profondément influencé par des conditions d’accouchement qu’il s’agit de mieux maîtriser. On sait que l’impact de forceps peut-être irrémédiable. Ce n’est pas seulement de yaourts moins chers qu’il nous faut, mais surtout que tout le monde puisse s’offrir des yaourts. Non pas seulement soulager les salariés, mais permettre aux exclus de vivre en toute dignité humaine. Pour que la vie change. Réellement.
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