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Jihadisme et guerre contre la terreur : quelles réponses des sociétés civiles ?

par Karine Gantin
3 juillet 2008 

Conférence donnée lors du colloque « Jihadisme et guerre contre la terreur : quelles réponses des sociétés civiles ? » organisée par l’ONG marocaine Assemblée des Citoyens (MECA-Maroc) les 21 et 22 juin 2008 à Rabat. A paraître en ouvrage collectif édité au Maroc fin 2008.

« Comment combattre le terrorisme ? » Voilà une question posée aujourd’hui par de nombreux colloques. Aussi, l’intitulé de cette conférence qui nous réunit apparaît-il d’emblée comme décalé et porteur. Car le fait de vouloir étudier plutôt quelles alternatives peuvent être portées par les sociétés civiles non seulement face au jihadisme, mais aussi face à la « guerre contre la terreur », est une idée incroyablement audacieuse. Cette idée est d’abord à porter au crédit des organisateurs, que je remercie. Elle témoigne ensuite d’une lente maturation du débat international.

En effet, si l’on se contente d’examiner exclusivement de quelle manière il convient de se confronter au phénomène jihadiste, on appelle par force un double niveau de réponse : réponses sécuritaires d’une part, lectures sociologiques en appui à des propositions de politiques socio-économiques d’autre part. Poser la question du seul jihadisme, comme le font d’autres colloques, revient donc à légitimer implicitement les réponses de type sécuritaire, même si celles-ci peuvent ensuite être nuancées ou questionnées à l’intérieur des débats... Car dans une telle configuration, les discours sécuritaires font partie d’emblée de l’arsenal des « réponses » possibles, ils sont « du bon côté de la barrière », et le problème central posé est bien alors le seul jihadisme… comme s’il s’agissait d’un mal premier, d’un évènement particulier, absolu, essentialisé, apolitique.

Or, c’est précisément en forçant cet ordre d’idées que les politiques antiterroristes se sont construites et imposées, comme un nouveau paradigme à la fois de politique intérieure et de politique internationale, tentant de pousser leur propre légitimité parmi les discussions citoyennes et politiques classiques, comme naturellement associées à elles… et si possible à dire vrai en tentant même de s’y substituer, de les reformater, de les phagocyter pour les rendre conformes à leurs besoins. Car les politiques antiterroristes actuelles ne se réduisent nullement à des réponses techniques d’appareils d’Etat structurellement en charge de la sécurité et confrontés à des attentats ou menaces d’attentats (ou d’actes de guerre, selon l’analyse). Elles sont au contraire bel et bien des politiques, impliquant un soubassement idéologique fort. Elles transforment en profondeur les missions mêmes de ces appareils de sécurité. Elles en favorisent à la fois l’expansion et la réorientation, par l’octroi de moyens démesurés d’une part, par la promulgation de lois et règlements nouveaux d’autre part. Au final, ces politiques antiterroristes grignotent le cadre démocratique en limitant les libertés et prétendent se substituer aux politiques socio-économiques pour régler l’ordre social.

Contre la nouvelle gangue idéologique contemporaine

Cette gangue idéologique qu’ont brutalement imposée les Etats-Unis, et dans leur sillage, assez vite, leurs alliés, au lendemain même du 11 septembre, a fait évoluer d’un coup le cadre des débats antérieurs. Je pense particulièrement à celui qui tournait autour des concepts d’universalisme et de culture. Or, celui-ci avait certes produit les polémiques réductrices et enflammées que nous avons connues, et dont les polémiques actuelles sont les héritières directes. Mais il avait commencé aussi à offrir des avancées intéressantes, des regards excellents, et même des pistes de sortie : en démontant quelques présupposés inconscients antérieurs ; en remettant par exemple en cause la mainmise occidentale sur le concept abstrait d’universalisme au profit détourné de sa seule légitimation politique ; en dénonçant aussi les instrumentalisations opportunistes de cette opposition universalisme/cultures par des régimes dictatoriaux et populistes à la tête de nations majoritairement musulmanes dont ils prétendaient soudain prendre la défense culturelle alors qu’ils les réprimaient de l’autre main ; en commençant enfin de suggérer des réponses originales en termes d’affinement de la notion d’universalisme, et de nécessité d’approfondissement de la démocratie, tant au niveau national qu’international, pour une nouvelle étape qui mettrait en son centre désormais l’individu et ses droits, avec stratégies consubstantielles d’empowerment individuel et collectif, sans lesquelles toute visée universaliste serait aberrante. Or, ce débat-là, qui promettait beaucoup, s’est en bonne partie perdu dans les sables mouvants de la « guerre contre le terrorisme ». Le tout-sécuritaire est devenu central, a redonné un rôle de nouveau prédominant aux Etats, et a menacé de rendre confidentiels, voire impertinents, les progrès de la réflexion accomplis antérieurement.

Et pourtant, ce débat confisqué, déplacé depuis 2001 sur le seul terrain binaire du jihadisme et du contre-terrorisme, évolue à nouveau. Les dénonciations faites des nouvelles lois liberticides en interne et des politiques néo-impérialistes à l’international, et de leurs habits antiterroristes respectifs, ont certes d’abord été discréditées - et le sont toujours -, comme émergeant de franges radicales, ou de démocrates naïfs, etc. Mais la résistance monte cependant, et s’invente de nouvelles figures emblématiques, des paysannes indiennes auto-organisées aux sans-terre brésiliens qui portent Lula à la présidence, de Evo Morales en Bolivie protestant contre les politiques de l’Europe forteresse… aux combattants du Hezbollah résistant à Tsahal qui envahit le Liban, et au Chiapas du sous-commandant Marcos, mais aussi de Chavez à Poutine ou Ahmadinejad. Il est à noter que le discours des droits de l’homme a lui-même considérablement mûri depuis les débuts des Nations-Unies voilà soixante ans, en dépit même de toutes les polémiques qui ponctuent sa route (ou grâce à elles), au point d’être aujourd’hui capable de porter lui aussi la contestation, d’en être en tout cas un acteur majeur capable de l’influer, et même, de la structurer. En catimini, des organisations des droits de l’homme, très à cheval sur le principe laïc souvent, ont fait, en effet depuis longtemps, leur travail avec acharnement et dévouement... D’abord, en défendant les prisonniers de conscience islamistes ou assimilés, sans se laisser démonter par les intimidations ni les reproches ironiques. Ensuite, depuis plus récemment, en dénonçant explicitement dans leurs rapports les atteintes aux libertés portées par le nouveau cadre idéologique étatique dit antiterroriste. Ainsi, c’est autour d’elles notamment, à partir de leurs valeurs et leurs discours, que peut s’organiser la résistance aux stratégies étatiques renouvelées de surveillance et de justice dite préventive, voire de harcèlement et de justice d’exception. Et c’est bien à mon sens en tout cas grâce au discours des droits humains et à son imprégnation croissante que la résistance en cours, fragile, peut être assurée d’un front large de type « antifasciste », et aussi d’un cap viable à tenir sur le long terme malgré la violence des vents contraires, sans céder à son tour aux risques de simplifications autocratiques et populistes. C’est grâce au discours des droits humains qu’une bonne partie des acteurs de la contestation peut aujourd’hui s’approprier et revendiquer les concepts de démocratie et de droits des individus dans leur rejet des politiques antiterroristes, sécuritaires et néo-impérialistes, et qu’ils peuvent s’opposer à des Etats affichant des signes nouveaux de dérive, sans être condamnés d’emblée à se construire eux-mêmes en miroir comme un nouvel acteur guerrier collectif et dangereusement uniformisé… Non que la maturation du discours des droits humains et son imprégnation grandissante dans les populations soit pour autant un garde-fou garanti contre quelque guerre globale « camp contre camp ». Mais le recul actuel des libertés fondamentales du fait des politiques antiterroristes, le rétrécissement de l’espace démocratique dans ce contexte, alertent suffisamment des populations davantage conscientes de leurs droits qu’hier, pour lui octroyer un rôle majeur possible. Evidemment, les échecs politiques en Afghanistan et en Irak de ceux qui défendent l’apposition du sceau de l’antiterrorisme sur les relations internationales contribuent aussi tout autant à éloigner les opinions publiques, côté occidental particulièrement, de quelque adhésion trop grande à l’idéologie guerrière actuelle.

C’est ainsi dans ce contexte particulier pas si défavorable qu’il est devenu aujourd’hui possible, de façon ouverte et avec un consensus plus large qu’il n’y paraît, de confronter jihad et antiterrorisme dans une même entreprise critique exigeante. Et, précisément parce que des points de consensus possibles se font jour dans les opinions publiques à ce sujet, il est possible de parler de société civile face à ce double phénomène.

Avant d’aborder ce troisième pôle qu’est la société civile, je voudrais, pour l’introduire, développer un aspect de ce qui précède. Il y a bien sûr un concept qui traverse toute cette évolution pré- et post-11 septembre, et qui transparaît déjà dans mon propos précédent. C’est celui de « guerre des civilisations », qui a gagné sur le terme de « guerre des cultures » désormais. Or, précisément, notre conférence ne propose pas de parler depuis un « camp » ou d’un « autre » de cette « guerre », une « guerre » pour laquelle les guillemets ne sont plus vraiment nécessaires. Au contraire, si notre conférence entérine paradoxalement l’idée de guerre des civilisations, c’est sur un mode particulier, à la fois distancié… et engagé : renvoyant d’une certaine manière dos-à-dos jihadisme et antiterrorisme, il pointe cette guerre des civilisations comme un cadre idéologique bel et bien existant, engageant nos discours et nos pensées, et dont il faut prendre acte, mais il le présente aussi d’emblée en pointant l’une de ses failles : il a été construit sans la société civile. Ce faisant, il invite à réfléchir à une piste de sortie possible : non pas simplement en réfutant la guerre des civilisations idéologiquement, mais en lui cherchant surtout un espace de construction extérieur à partir duquel le renverser, à savoir la société civile…

Quelle société civile ?

Dès lors, une question s’impose. Si le titre de la conférence est déjà une esquisse de réflexion politique, par la mise en exergue de « la société civile » en son coeur, il est problématique aussi. Qu’est-ce que « la société civile » ? Pourquoi ce terme ?... Et pourquoi avec cette mise au singulier unificatrice ?

Ce mot est assez drôle dans le contexte qui nous préoccupe. Très anglo-saxon de connotation, il évoque particulièrement aujourd’hui le cadre idéologique dans lequel s’est inscrit jusque récemment la politique étrangère états-unienne d’un « Grand Moyen-Orient » fait de soutien notamment aux « sociétés civiles » pour la création d’une perspective démocratique susceptible d’apporter dans la région le changement, la stabilité (certains parlent aussi de « désordre créatif »), et bien sûr aussi une réception favorable aux intérêts américains. Comme chacun sait, et comme ici et là des démocrates le savent aussi au fond de leurs geôles ou dans les antichambres où l’on torture, cette politique là est en train de faire long feu.

Mais le mot « société civile » reste par ailleurs … plus généralement un mot « politiquement correct » sur la scène internationale, qui permet d’une certaine manière, même éventuellement à reculons, son utilisation rapide « faute de mieux ». Un mot devenu, presque, « invisible ». Il est en définitive le substitut d’un mot alternatif impossible à trouver : par exemple « mouvements sociaux », qui suppose une lecture convenue par tous de la société en termes de lutte de classes et de confrontations d’intérêts, ou « population », mot qui mériterait étude aussi, par exemple à l’aune des textes et batailles à l’ONU autour du Millenium pour le développement, ou encore évidemment oumma, dans le cadre notamment de notre conférence…. autant de termes pour représenter les gouvernés et sur lesquels nous ne trouverons pas accord entre nous.

Société civile est donc ici le mot plaqué par défaut. Du moins, je le comprends comme tel. Il renvoie à une juxtaposition d’acteurs et de sphères d’action politiques mais non étatiques, divers entre eux, de manière au final très abstraite (par exemple les entreprises privées se considèrent opportunément souvent comme faisant partie de la société civile, tandis que les acteurs des luttes sociales du Moyen-Orient contestent parfois l’adéquation même du mot à une quelconque réalité quand il s’applique à leurs sociétés, et le renvoient éventuellement en outre à des stratégies étrangères de manipulation, etc).

Ma contestation personnelle porte sur un autre point que le mot lui-même, à partir duquel personnellement je peux travailler, notamment parce qu’il permet de remettre l’individu, ses droits et les stratégies multiples de son empowerment au cœur de la discussion, dans ma perspective pragmatique en tout cas. Ce que je conteste, en fait, est sa mise au singulier, qui m’interroge dans notre contexte. Car la déclinaison même de la guerre des civilisations présente cette perversité qu’elle est un concept uniforme pratique pour des régimes et des forces politiques multiples, un concept parfaitement adaptable chaque fois à des contextes nationaux pourtant formidablement divers entre eux. On ne répond pas politiquement en effet de la même manière au contexte actuel du jihadisme ou à la crainte de celui-ci par exemple en Allemagne, en France, en Turquie, en Egypte, au Pakistan, en Tunisie ou au Maroc. Pourtant, les politiques « antiterroristes », elles, sont le dénominateur commun pratique à tous, derrière lequel cacher tour à tour des politiques de l’immigration discriminantes voire xénophobes, des affrontements politiques locaux historiques, des politiques de répression ou de gestion du social, voire des accords internationaux sur la coopération des appareils de sécurité ou les politiques d’immigration. C’est pourquoi je crois que le débat sur jihadisme et antiterrorisme doit être différent d’un pays à l’autre par nécessité, et qu’il est difficile de l’aborder de manière internationale et abstraite, sauf à déconstruire le discours lui-même, dénoncer des alliances guerrières et des accords internationaux hypocrites, rappeler l’urgence de résoudre des crises nodales comme la Palestine, insister sur quelques fondamentaux comme les droits humains. Et je crois de même que, pour contrer efficacement la guerre des civilisations et son double visage du jihadisme et de l’antiterrorisme, il est nécessaire de revenir à des explications et surtout des solutions contextualisées localement. Car cette contextualisation même, ce retour obligé au politique en tant que gestion circonstanciée des affaires humaines, en tant que négociation permanente entre des intérêts contradictoires eux-mêmes inscrits dans des contextes historiques et sociaux chaque fois particuliers, cette contextualisation là est en soi un début de solution.

En France, la laïcité

Pour apporter ma contribution à ce débat ainsi posé et discuté, je souhaite articuler mon propos en quelques traits autour du concept de laïcité en France et autour surtout des évolutions récentes du débat qui l’entoure. Mon but est d’exposer les approfondissements que ce concept vit actuellement dans le contexte qui nous préoccupe, au fil de quelles confrontations idéologiques, dans un pays donné qui se trouve être le mien. Mon but est d’essayer de décrire comment ces débats autour de la laïcité racontent en creux finalement une société civile active, une réflexion citoyenne violemment polémique mais positivement bouillonnante aussi, dans sa confrontation immédiate à la double problématique du jihadisme religieux et de la guerre anti-terroriste. Sans euphorie mais sans défaitisme non plus, je veux essayer de vous faire passer l’idée que la société civile française, après avoir été chahutée par les concepts devenus omniprésents de jihadisme et d’antiterrorisme, tente aujourd’hui de se réapproprier un espace malgré tout entre les deux, pour chahuter ceux-ci en retour de manière nouvelle, et réinventer un sens politique possiblement pertinent pour le présent : car, loin d’être un concept figé, la laïcité est aujourd’hui non seulement l’enjeu d’affrontements et de polémiques reflétant les oppositions qui nous préoccupent, mais aussi un lieu carrefour de la créativité politique nécessaire. Or, les débats marocains empruntent quelques traits à la France dans leur propre configuration nationale au sujet de la laïcité. J’espère donc vous intéresser ici doublement.

La laïcité est historiquement un mot bien français. Une traduction de ce mot peinait à émerger de façon stable dans la plupart des autres langues jusqu’au 11 septembre 2001. Aujourd’hui c’est chose faite, et les formulations alternatives antérieures (« secularism » par exemple, mais pas seulement) ont laissé place dans les journaux à des termes désormais comme « laicity » ou « Laizität » (en allemand), qui n’apparaissaient guère auparavant. Le paradigme de « guerre des civilisations » oppose en effet un « camp » occidental, réputé laïc et moderne pour les besoins de la construction paradigmatique, contre un « camp » islamique, religieux, bref obscurantiste aux yeux de ses détracteurs occidentaux. La laïcité à la française, source d’interminables polémiques parfois complaisantes depuis toujours sur le rôle de l’Eglise catholique dans la société, y a trouvé une nouvelle jeunesse : désormais, elle sert moins à brocarder le Vatican en des envolées ou des blagues devenues éculées, qu’à stigmatiser les immigrés de culture musulmane, présentés comme sources de tous les maux, économiques, sociaux et politiques. A « l’immigré » est ainsi d’ailleurs préféré de plus en plus le « musulman » dans les discours, au point que l’on peut parler au moins autant désormais d’islamophobie que de xénophobie, de manière souvent directement substitutive. Il y a dans tout cela une forme de crispation réactionnaire sur un socle de valeurs nationales réputées fondatrices dans l’espoir évident pour ceux qui s’y adonnent de trouver là un refuge face aux turbulences du présent, en réalité turbulences non pas seulement jihadistes, mais de toutes natures, c’est-à-dire d’abord économiques et sociales, bien sûr.

Des histoires de « voile » à l’école à l’affaire dite des « caricatures », s’enchaînent ainsi au fil des mois les polémiques médiatisées et les faits divers, avec mise en scène le plus souvent de femmes de culture musulmane scandaleusement opprimées par un patriarcat évidemment islamique. Il se dessine ainsi une évolution, voire une montée, d’un racisme national qui se nourrit à bon compte de la guerre des civilisations en interne, et cautionne d’emblée les politiques sécuritaires « antiterroristes », que ce soit sous leur forme de politiques d’immigration scandaleuses ou de restriction globale des libertés au nom de la nécessaire « surveillance » des citoyens, soudain tous devenus des êtres dangereux en puissance. La montée des peurs et des défaitismes est palpable, le recul de la société civile en tant que force positive et vitale pour la démocratie, aussi. La laïcité est ainsi devenue évidemment une arme au service des politiques antiterroristes : en défendant cette sacro-sainte valeur française, ces dernières y trouvent une légitimité nationale avec chambre d’écho garantie. En retour, les jihadistes peuvent contester quant à eux la laïcité au nom d’une vision politique de l’oumma et de l’islam, la renvoyant en outre à une pure hypocrisie cachant mal selon eux une vision exclusivement occidentale, et judéo-chrétienne, de la société.

La « laïcité » est comme un cri de guerre en France. Elle appelle pour une partie de l’opinion et des dirigeants un réflexe de défense nationale et « républicaine » collectif où se mêlent hostilité à la religion, aux immigrés et aux couches populaires, peur du recul de la France sur la scène internationale, panique devant le recul de l’Etat sur le front économique et social, peur de l’étranger, peur tout court. L’islam ancien, celui des colonisés d’hier, historiquement conspué comme marque de civilisation inférieure pour les besoins mêmes de la colonisation, est devenu en France un bouc émissaire parfait pour le temps présent. Et la laïcité est ici dès lors surinvestie de sens, comme depuis toujours en réalité en France : elle signifie, non pas la neutralité de l’Etat vis-vis de la religion avec garantie de la liberté de conscience, ce qu’elle est supposé être, mais tout simplement une posture antireligieuse comme par essence, visant non plus vraiment le catholicisme, évanoui de la scène politique, mais l’islam contemporain.

Pourtant, pour une partie des intellectuels et des acteurs de la société civile française, eux-mêmes de plus en plus nombreux, la période actuelle invite au contraire à un éclaircissement salutaire du concept, qui doit permettre de le soustraire à la récupération politique exclusive par le camp de l’antiterrorisme, de la xénophobie et d’un Etat réduit au tout-sécuritaire. Ceux-là défendent l’idée d’une neutralité religieuse comme seul cadre possible de la liberté de conscience et d’épanouissement des idéaux démocratiques, y compris ceux portés par des citoyens dont les idéaux ont une coloration religieuse. Ils veulent tantôt attribuer cette qualité de neutralité laïque à l’Etat lui-même, tantôt insistent d’abord sur la vigilance nécessaire pour prévenir l’islamophobie dans l’espace citoyen et médiatisé, à distance de l’Etat, dont ils dénoncent au passage avec insistance les méfaits guerriers et xénophobes actuels.

La ligne de fracture qui apparaît au final, se situe ainsi entre ceux qui pointent comme danger premier les politiques antiterroristes et le dévoiement de l’Etat démocratique qu’elles entraînent, et ceux qui insistent sur les dangers du jihadisme voire de l’islam dans les sociétés européennes historiques. Bref, non pas une ligne de fracture entre « civilisations », mais entre antiracistes et pro-occidentaux, les deux camps revendiquant pour soi l’universalisme et la démocratie, peu ou prou. Or, cet affrontement est au moins aussi épique que celui d’autrefois entre les cathos et les athées en France… Et le voile a de même pris la place dans la société française de l’affaire Dreyfus qui a sévi au début du XXe siècle, et qui est stylisé dans la mémoire collective par une caricature célèbre dessinée par Carrant d’Ache, représentant un paisible début de repas en famille, transformé soudain en une bataille ébouriffante où tous les convives se déchirent entre eux… avec cette légende volontairement elliptique et devenue en France plus que fameuse : « ils en ont parlé ». Aujourd’hui, il en va de même avec le voile musulman, qui a cristallisé le premier le débat sur la laïcité en France, dans tous les cercles militants et d’amis, tous les cercles y compris antiracistes, féministes et des droits humains, et dans toutes les familles politiques... Malgré toutes les réserves qu’on puisse faire, il s’agit bien du débat central en France, hélas, ou plutôt celui auquel tout, de près ou de loin, finira peut-être soudain par être rapporté. Au point qu’un nouveau vocabulaire a été inventé : on parle de laïcards d’un côté, de laïcité ouverte de l’autre. Ou bien, vu du camp opposé, de laïcité républicaine d’une part, et d’islamo-gauchisme d’autre part… Une chose est sûre, si les voix laïcardes dominent toujours, la bataille n’en fait pas moins rage et les fronts de cette bataille là, heureusement, sont fluctuants.

Quelques éléments d’importance

Ce qui m’intéresse est l’idée avancée par ceux qui se revendiquent d’une laïcité ouverte que la laïcité doit être délestée aujourd’hui de quelques présupposés qui lui étaient à tort associés en France : tonalité antireligieuse et stigmatisante vis-à-vis des croyants de toutes confessions ; tonalité moralisante d’un Etat qui serait lui-même garant d’une posture morale, supérieure et condescendante vis-à-vis des citoyens ; laïcité comme privilège occidental implicite associé à une idée de « civilisation » occidentale supérieure ; ou à l’inverse tout autant, idée que la laïcité à la française est universalisable telle qu’elle et qu’elle octroie à la France le droit de dire le bien et le mal au monde entier ; idée que les acteurs démocratiques acceptables dans la société sont nécessairement éloignés de la religion ; possibilité pour la laïcité, concept qui se veut soubassement démocratique et propre à garantir les droits humains pour tous sans discriminations, d’être utilisée dans un cadre de politiques sécuritaires et stigmatisantes… Le progrès de l’histoire ne signifie pas nécessairement des ruptures, mais le délestage au minimum d’idées fausses antérieurement acceptées comme évidentes et devenues entre temps expressément préjudiciables.

Ce qui est intéressant également est de constater que cet approfondissement de la notion de laïcité apparaît dans une période où d’autres débats, corrélés, sont ouverts également avec la même passion : discriminations xénophobes vis-à-vis des couches immigrées et politiques restrictives d’immigration ; discriminations économiques et sociales subies par les Français issus de l’immigration coloniale ; confrontation du modèle républicain national (le fameux « creuset républicain » dit d’intégration) à une société de plus en plus cosmopolite et diverse, revendiquant ses droits au plus près des individus, et confrontation aussi à des pays européens voisins porteurs de modèles différents ; confrontation renouvelée au passé colonial et à ses séquelles dans la mémoire collective ; confrontation du féminisme français pour sa part, et largement malgré lui, à sa propre contextualisation historique et géographique, alors même que le féminisme occidental récent a tendance structurellement à se présenter comme modèle anhistorique et universel par excellence, jusqu’à ce faire l’allié des Etats occidentaux face aux Suds… Ainsi, par l’ouverture du débat sur la laïcité, lui-même suscité par ce nouveau paradigme qui oppose jihadisme et antiterrorisme, paradigme où il a failli être piégé, on rejoint au final les débats réellement urgents à mener dans la période actuelle…

Ce qu’on peut noter enfin est la conjonction croissante d’acteurs divers pour défendre une position de sagesse à l’écart des politiques antiterroristes et du jihadisme, quand bien même parfois on peut regretter la juxtaposition de ceux-ci les uns aux autres sans réel dialogue ni confrontation. Ce sont pourtant autant d’acteurs qui interviennent dans le débat dès que les concepts de jihad, d’antiterrorisme… ou de laïcité, émergent : voix des « indigènes de la République » et des mouvements des quartiers populaires pour protester contre les discriminations subies par les jeunes issus de l’immigration coloniale ; voix multiples et nombreuses contre la chasse aux sans-papiers et à leurs enfants jusque dans les écoles de la République ; voix d’un islam politique modéré et progressiste qui se cherche une place dans le spectre démocratique ; nouvelle génération intellectuelle en France qui se saisit de ce qu’on nomme en milieu universitaire les « cultural studies » ou encore les « post-colonial studies », et qui cherche à combiner les réflexions sur classe, race et genre pour une réflexion socio-historique nouvelle ; militants des droits humains ; militants antiracistes ; militants anti-impérialistes ; militantes féministes « et » portant un voile musulman ; militantes féministes nouvelles qui se revendiquent intrinsèquement de l’antiracisme et le théorisent… Cette conjonction d’acteurs, qui fait domino et gagne en légitimité sociale, donne espoir. Le « troisième camp » d’une société civile qui réclame son propre espace de maturation et d’évolution, et s’oppose tout à la fois aux tentations jihadistes et aux dérives sécuritaires, gagne en force. Une question demeure en suspens : grandit-il assez vite pour gagner la course de vitesse contre la guerre des civilisations, et contre toutes ces politiques catastrophiques sécuritaires et xénophobes, et contre toutes ces polémiques xénophobes désastreuses qui envahissent nos médias… ? Rien n’est sûr. Il suffit d’un évènement national ou international inattendu, d’une détérioration économique ajoutée, d’une provocation sécuritaire, ou d’un surcroît d’horreur ou de bêtise… Pourtant, l’espoir est là. Celui d’être assez nombreux au final pour forcer de manière durable au maintien d’un espace de contestation et de dialogue, à l’invention politique et à la critique audacieuse, contre les offres d’uniformisation idéologiques de toutes sortes, hélas fort inquiétantes, quelles que soient les indulgences éventuelles qu’on puisse avoir pour les unes ou bien les autres en fonction de nos histoires et de nos ressentis personnels.

Karine Gantin, animatrice du réseau européen Helsinki Citizens’ Assembly

Karine Gantin

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