1° Quelle crise ?
Cette note soutient la thèse qu’il s’agit d’abord d’une crise immobilière au départ américaine, débouchant par de nombreux mécanismes sur une crise financière dans les pays du Nord, dont on ne peut affirmer qu’elle entraînera une crise économique grave à l’échelle mondiale.
+ crise immobilière
La crise immobilière apparaît aujourd’hui concentrée sur l’Amérique du Nord et quelques pays Européens (UK, Irlande, Espagne). Elle s’illustre par quelques chiffres : le patrimoine immobilier des ménages US a atteint 150% du PNB en 2007 contre 80% en 1950 et 100% en 2000 - doublement en 8 ans des prix aux USA, en France, voire plus en Irlande et en Espagne – stock de prêts immobiliers US à fin 2007 composé à 23% de subprime (emprunteurs pauvres présentant peu de garanties) et 20% jumbo (emprunteurs riches souvent surendettés) Le choc initial s’est produit chez les emprunteurs subprime, confrontés à une hausse rapide de leurs charges de remboursement (emprunts à taux variables et/ou à léger différé d’amortissement) ; les faillites personnelles et les saisies de biens immobiliers par les établissements spécialisés ont entrainé un retournement des prix sur plusieurs marchés symboliques (Californie, Nevada, Floride,…), qui se diffuse rapidement sur l’ensemble des biens et provoque des appels de marge sur les emprunteurs aisés…Face à la hausse rapide des défaillances, plusieurs établissements bancaires spécialisés dans l’immobilier comme COUNTRYWIDE aux US ou NORTHERN ROCK au UK se retrouvent en quasi-faillite, de même que des promoteurs immobiliers dans le Sud des Etats-Unis ou en Espagne…Plus récemment, la crise de l’immobilier résidentiel se généralise à l’immobilier commercial (bureaux, centres commerciaux, etc…), secteur où la spéculation avait fait des ravages aux US et au UK tant en terme de prix que d’utilisation de l’effet de levier (financement des acquisitions avec peu de fonds propres et beaucoup de dettes).
Quelques commentaires sur les fondements de la bulle : on incriminera le laxisme monétaire et réglementaire ( prêts subprime repoussant les limites des capacités de remboursement des ménages par exemple), mais aussi l’effondrement du taux d’épargne des ménages, qui concerne aussi, voire surtout, la classe moyenne et les riches ; la spéculation a concerné aussi bien les particuliers que les professionnels et les Institutions spécialisées
+ crise financière
Les mécanismes de transmission de la crise immobilière à la crise financière sont désormais bien connus : Les quasi-faillites des établissements spécialisés répandent l’inquiétude chez les préteurs bancaires et institutionnels, ce qui renchérit brutalement les spreads de crédit ; mais surtout, la panique se répand dans la sphère bancaire et sur les Marchés financiers via l’impact sur la titrisation, les assureurs monolines, les intermédiaires spécialisés et les spéculateurs.
On rappellera que la titrisation de mortgages US ( prêts hypothécaires) est passée de $200 Ma d’émissions annuelles en 2000 à $1 400 Ma en 2006 , et en Europe de €200Ma en 2000 à €450 Ma en 2006. Les banques ont créé des titres hybrides (CDO collateralized debt obligations, RMBS résidential mortgage back securities, etc…) comprenant plusieurs tranches de créances plus ou moins risquées (dont beaucoup de subprime) ; rencontrant des difficultés à placer ces titres sur des Marchés financiers encombrées, les même banques ont créé des véhicules hors-bilan (SUV, ABCP, Conduit) pour faire du levier en refinançant ces titres par des émissions sur le marché monétaire ; beaucoup de professionnels comme les hedge-fund ont également fait du levier pour récupérer la différence de rendement entre les titres de mortgage et le taux du monétaire, une partie du risque étant théoriquement couverte par les assureurs monoline !
L’ampleur de la crise financière peut être constatée dans l’évolution des cours des tranches les plus risquées de subprime RMBS : de 100% du nominal à l’automne 2006, à 15/25% au début 2008, soit une perte théorique de 75/85 % !! on estime actuellement qu’une banque américaine procédant à un vente forcée d’un bien immobilier récupéré sur un emprunteur défaillant récupère 35 à 50% de sa créance. A ces pertes de l’immobilier résidentiel, il faut ajouter celles sur l’immobilier commercial, les prêts à la consommation (conséquences du surendettement), et celles de la Finance spéculative (capital-risqueurs, financement de LBO et autres rachats d’entreprises).
Au total, on estime aujourd’hui le montant de pertes consécutives à la crise immobilière et financière entre 600 Ma et 1 200 Ma de $, provisionnées à 220 Ma dont 120 aux US, 50 en Suisse et 45 en Europe ; ces pertes se situeraient pour plus de la moitié dans le système bancaire, et pour le reste seraient disséminées dans l’ensemble du système financier (assureurs, hedge-funds, fonds de pension, etc…)
+ crise économique
La crise immobilière et financière exerce certains effets directs et classiques sur l’économie : le BTP plonge, le chômage monte dans la construction et les métiers annexes (promoteurs, agences immobilières, etc…), de nombreux licenciements sont annoncés dans la Finance et les banques spécialisées ; les restrictions de crédit affectent l’économie en général ; le risque de récession s’accroit !
Aux Etats-Unis, il faut ajouter l’effet richesse négatif provenant de la baisse de valeur du patrimoine immobilier des ménages, et surtout de l’impossibilité pour ces derniers de continuer à emprunter sur l’accroissement de valeur de ce patrimoine ; cela entraine un double effet négatif sur la consommation des ménages, qui représente 70% du PIB (contre 55% en France).
Enfin, la capacité de réaction du Gouvernement américain apparaît faible, avec un déficit public atteignant 3% du PIB et plombé par les dépenses militaires ; une éventuelle aggravation de ce déficit pour financer une relance budgétaire entrainerait de nouvelles pressions baissières sur le dollar et/ou la nécessité de relever les taux d’intérêts.
2° quelle réponse ?
La réponse classique du système capitaliste consiste à privatiser les profits et nationaliser les pertes : sauvetage organisé des banques et organismes spécialisés (COUNTRYWIDE, NORTHERN ROCK, BEAR STERN,…) par appel aux garanties étatiques voire aux fonds publics - laxisme toléré dans la régulation et les contrôles (SOCIETE GENERALE) – ouverture du robinet monétaire et effondrement du dollar. Tout ceci apparaît publiquement et effrontément justifié par le risque systémique et l’importance du rôle des banques, y compris par de nombreux économistes américains et européens.
Or on peut légitiment s’interroger sur la nécessité de sauver la Finance, car une fraction seulement du système bancaire apparaît réellement menacée : WALL STREET, la CITY de LONDRES, ZURICH ; cette Finance mondialisée a réalisé d’énormes profits depuis 5 ans : 10 Ma de $ de profits annuels par firme était la norme, après d’énormes bonus versés aux golden-boys (20 Ma de $ chez GOLDMAN SACHS pour 30 000 employés) ; les réserves financières accumulées devrait permettre d’amortir le choc, tandis que les firmes les plus faibles ou celles ayant accumulées le plus de risques disparaitront ; le même raisonnement peu d’ailleurs s’appliquer aux professionnels de l’immobilier dont la disparition nettoiera un secteur boursouflé, et prélevant une dime injustifiable sur l’économie.
L’argument du risque systémique apparaît d’autant moins convaincant que le système bancaire traditionnel semble peu touché par la crise immobilière et financière : les banques classique de dépôt (souvent mutualistes), aux US comme en Europe, ont mieux surveillé leurs risques sur les crédits immobiliers aux ménages et aux Professionnels, et l’augmentation inévitable des défaillances affectera marginalement des bilans solides ; surtout, leur capacité à collecter des dépôts et à gérer l’épargne des ménages les protège pour l’essentiel du « credit-crunch ». De la même manière, les entreprises ne sont concernées qu’indirectement, via le ralentissement de la demande et la restriction du crédit, comme dans tout cycle récessif.
Enfin, les BRICS ( Brésil, Russie, Chine, Inde) et autres pays émergents échappent très largement à la crise immobilière et financière des pays du Nord, et l’argument du découplage et du changement de leadership devrait être développé : les grands crises économiques et financières du passé se sont souvent accompagnées de ces bouleversements (Chine vers le Japon, Russie vers l’Europe, Europe vers les Etats-Unis), et la question principale aujourd’hui pourrait être, non pas la guerre comme solution classique à la crise, mais l’émergence de BRICS comme nouveau pôle de la croissance mondiale. Certes la raréfaction des ressources naturelles, et au premier chef des ressources énergétiques, constitue un défi (et un drame pour les pays pauvres du Sud), mais en même temps cela constitue un atout majeur pour de nombreux pays du Sud et de l’Est, où sont localisées l’essentiel des réserves de matières premières ; la combinaison d’une main d’œuvre abondante et des richesses naturelles constitue le socle d’un développement économique, qui s’alimentera progressivement par la substitution au modèle d’industrie exportatrice par le modèle de développement du marché intérieur.
Quant à notre réponse à la crise économique et financière, elle doit certes s’appuyer sur l’appel à plus de régulation ; mais cela parait insuffisant si on se limite à la critique du Traité européen (appel des économistes), car la crise financière est mondiale. On doit reprendre l’ensemble des positions d’ATTAC sur la régulation, et en particulier : séparation des banques d’affaires et de dépôt – étroit contrôle voire interdiction du hors-bilan – mutualisation des Agences de Notation, etc.... Mais nous devons rester à l’écart des propositions sur l’interventionnisme étatique (nationalisation des pertes), et commencer la réflexion sur les implications profondes du changement de leadership économique mondial.