Journaliste courageusement investie sur la couverture des réalités atroces de la deuxième guerre en Tchétchénie, Anna Politkovskaia alliait lucidité, compassion et devoir journalistique, pour étayer ce qui semblait être au final son moteur profond : l’indignation mue par l’amour de sa société russe, qu’elle souhaitait plus digne et plus humaine. Respectée par les Tchétchènes pour sa témérité à témoigner sur les exactions de l’armée russe (ce qu’elle semble bien avoir payé de sa vie), elle avait été empoisonnée déjà lors de la prise d’otage de l’école de Beslan à bord de l’avion qui l’acheminait. Dans son livre Tchétchénie, le déshonneur russe, elle racontait avoir pris part en revanche aux « négociations », fort brèves, de la prise d’otage du théâtre moscovite de la Doubrovka en 2002, en un récit qui accuse de fait l’attitude des autorités russes dans cette prise d’otage soldée par un massacre y compris parmi les kidnappés. Courageuse, oui, elle l’était.
Anna Politkovskaia disait que la guerre en Tchétchénie concernait l’Occident, entre autres raisons, parce qu’elle ensauvageait la Russie et que les conséquences en seraient internationales. Dans son livre Tchétchénie, le déshonneur russe, elle évoquait la prière d’une vieille femme tchétchène mourante, mère d’une victime de la guerre, prière implorant « que la haine qui habite nos cœurs après cette tragédie nous quitte ». La journaliste y ajoutait ce commentaire : « les guerres se terminent précisément lorsque nos sentiments de haine cèdent le pas... Autrement, tels des condamnés à mort, nous attendrons notre tour, car nous avons confié notre pays à des personnes qui n’ont pas peur de l’extermination de leurs semblables, des innocents. Il ne s’agit pas du combat acharné contre « le terrorisme international » où les « points de détail » ne comptent pas. Il s’agit de comprendre ce qui NOUS est arrivé. C’est de nous qu’il s’agit. De la sauvagerie qui a envahi nos cœurs. Et au cœur de cette Tchétchénie « pacifiée », j’ai envie de crier : SOS ! » (Tchétchénie, le Déshonneur Russe.)
Son éditeur français Jean-françois Bouthors renchérit [1]. « Certes, elle était animée de passion. Elle aimait son pays, ses concitoyens, parce qu’elle avait appris à les voir à travers le regard de Mandelstam, de Tsvetaieva, de Soljenitsyne, qu’elle avait lus parce que son père, diplomate, ramenait chez lui, par la valise diplomatique, la littérature interdite... Mais il faut dire aussi qu’Anna voyait juste. Elle avait compris ce qui était en jeu en Russie avant beaucoup de monde - à commencer par les trop sages diplomates et gouvernements occidentaux qui considéraient et considèrent encore la Tchétchénie comme une affaire intérieure russe. Non, criait elle, cela vous concerne ! La criminalisation de la Russie accélérée par la guerre de Tchétchénie, l’école de violence sans borne que constitue l’armée russe dans nombre de ses unités, la folie de l’argent qui ne s’embarrasse d’aucun scrupule, tout cela constitue un cancer qui ronge ce pays, disait-elle depuis des années. Et elle avait raison. Ce cancer vous menace, continuait-elle, en s’adressant aux occidentaux. »
Femmes russes d’aujourd’hui
Les portraits de femmes émaillent les livres d’Anna Politovskaia. En Russie, les batailles des Comités de mères de soldats évidemment ont beaucoup intéressé la journaliste. Elle en consigne de nombreux exemples en un chapitre complet de son livre La Russie selon Poutine, dans lequel elle expose au final la gravité de l’état de l’armée russe, violente, inhumaine, corrompue et secrète, et elle problématise cette situation, de manière argumentée et convaincante, jusqu’à en faire une tare sociale et politique cruciale de la Russie contemporaine.
Mais il y a aussi ces portraits bouleversants en contrepoint de femmes traversant l’époque, comme celui proprement inoubliable de Tania, autrefois voisine dépressive d’Anna Politkovskaia, petite immigrée de Don-sur-Rostov dans une famille moscovite élitiste qui la méprisait au sein de l’appartement collectif surpeuplé et invivable... Tania est aujourd’hui devenue « nouveau riche » grâce au business et, liftée, rajeunie, court même les élections locales (afin de ne plus payer de pot de vin au député, dit-elle), entre une louange « obligée » de Poutine en conférence de presse, et un jeune playboy dans son lit choisi sur strip tease... Ce portrait tout en pics et tendresses, fait d’histoires de vengeance, de pragmatisme ambitieux et de contradictions folles, de crimes et de réflexes de survie, plonge au cœur d’une société russe qui se déplie ici avec force. Le portrait de Tania (dans La Russie selon Poutine) finit ainsi : « Tania fut élue, évidemment. Je me suis laissée dire qu’elle fait un bon conseiller municipal. Elle se donne à fond dans sa bataille pour les déshérités de Moscou et a fait ouvrir une nouvelle cantine pour les SDF et les réfugiés. Elle a aussi acheté trois autres supermarchés et s’exprime souvent à la télévision pour chanter les louanges de notre époque moderne. Il y a peu de temps, elle m’a appelée pour me demander d’écrire un papier sur elle. Je l’ai fait et vous avez le résultat sous les yeux. Elle a demandé à pouvoir le lire avant parution. Sur le moment, elle a été horrifiée, puis elle m’a dit : « tout est vrai ». Cependant elle m’a fait promettre de ne jamais publier cet article en Russie de son vivant. - Et à l’étranger, je peux ? - Oui, ne te gêne pas. Il faut qu’ils sachent quelle odeur a notre argent. »
Un autre grand moment est le récit des « vieilles dames et nouveaux russes », toujours dans La Russie Selon Poutine. Il y est question cette fois de babouchkas, autrefois travailleuses agricoles récompensées comme « émérites » durant l’ère soviétique, devenues écologistes aux côtés de leurs avocates du parti Verts, dont la bagarre consiste à défendre un parc aux arbres centenaires, inscrit au patrimoine naturel et culturel de l’Etat, détruit par les bulldozers d’un projet immobilier illégal lancé par des « nouveaux Russes » (ceux qui se sont enrichis rapidement ces dernières années, jouant sans complexe des circuits de corruption, entre administrations, politiques et réseaux mafieux). La « fable », comme Anna Politkovskaia nomme son récit, se termine mal. Mais elle évoque du moins là aussi les résistances de l’intérieur d’une société filant aujourd’hui à folle et dangereuse allure...
De l’icône au symbole pour le présent
Les commémorations prévues ne s’y trompent pas : l’enjeu, autour de la figure d’Anna Politkovskaia, est aujourd’hui d’alerter sur le sort de la société civile russe, dont de nombreuses associations de la scène militante, antifasciste et des droits humains sont en cours de fermeture arbitraire par le pouvoir au-delà de la seule application des lois ONG déjà très contraignantes récemment promulguées... La jeune scène civile militante montante, antifasciste, féministe et écologiste constitue particulièrement un coeur de la cible. Voir notamment à ce sujet le dossier Russie de l’Assemblée européenne des Citoyens ainsi que l’appel du Réseau antifasciste publié par l’excellent magazine Searchlight.
Anna Politkovskaia était une icône de son vivant. Des commémorations occidentales non dénuées de lucidité ni d’ambition en font cet automne un symbole et une occasion d’alerter quant au sort réservé à ceux qui résistent et qui luttent aujourd’hui en Russie. L’AEC s’y associe.
Karine Gantin, (éditorial du numéro spécial Russie de l’AEC, automne 2007)
POST SCRIPTUM : Un programme international de commémoration
"Il y a un an, Anna Politkovskaya était retrouvée assasinée dans son immeuble à Moscou. En dépit des espoirs placés dans l’enquête, celle-ci n’a toujours pas abouti. Quant aux libertés d’expression et d’association en Russie, elles n’ont cessé de se dégrader, et leurs défenseurs sont aujourd’hui plus que jamais menacés.
En solidarité avec les militants des droits de l’Homme et avec tous ceux qui se battent pour l’Etat de droit et la démocratie en Russie, la FIDH coordonne une semaine d’événements à travers l’Europe". Fédération Internationale des Droits Humains.
A Moscou, le 7 octobre, un rassemblement est organisé par les organisations russes de défense des droits de l’Homme.
A Varsovie, a lieu une réunion sur la mise en oeuvre de la dimension humaine de l’OSCE. La FIDH y organise, dans le cadre de son programme conjoint avec l’OMCT - l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme - un événement parallèle, le 3 octobre à 18h30, dédié à la mémoire d’Anna Politkovskaya sur la situation des défenseurs en Russie et dans la zone OSCE. Avec la participation de défenseurs russes, ouzbeks et bélarus (dont Alès Bialiatski, vice-président de la FIDH)
A Paris, conjointement avec sept autres associations, la FIDH co-organise :
Le Jeudi 4 octobre à 14h30 une conférence de presse au Centre d’Accueil de la Presse Etrangère (CAPE, Maison de la Radio)
Le Jeudi 4 octobre à 18h00 une conférence publique à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (voir l’affiche en PJ)
Le Dimanche 7 octobre un hommage public à Anna Politkovskaïa sur le parvis de Beaubourg, avec la participation de personnalités artistiques et politiques, avec pour modérateur Patrick Baudouin, président d’honneur de la FIDH.
A Bruxelles, la FIDH organise conjointement avec Human Rights Watch et Amnesty International : Le jeudi 3 octobre à 9h30, au siège de Human Rights Watch, une conférence de presse intitulée : « un an après l’assassinat d’Anna Politkovskaya, où en est la tête de l’état russe, et quelle est la position de l’Union européenne à son égard ? »