Vidovdan et le mythe de Kosovo
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par
Miodrag Popović
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21 février 2008 |
L’auteur de ce texte publié en français pour la première fois par la revue Au Sud de l’Est (Numéro 3) est Miodrag Popović (1920-2005), professeur de littérature de l’université de Belgrade, spécialiste incontesté du romantisme serbe comme mouvement littéraire et politique. Le texte lui-même est extrait du dernier chapitre de Vidov Dan i Časni Krst (La Saint Guy et la glorieuse croix) (3e édition révisée), Biblioteka XX Vek, Belgrade, 1998. (Choix des extraits proposé ici et notes par Miloš Lazin). Ce livre a crée la polémique dès sa parution en 1976, car il était à contre-courant de la vision habituelle de l’histoire du Moyen Age serbe véhiculée principalement par la poésie orale, répandue au XIXe et qu’on appelle poésie populaire. Avec la renaissance du nationalisme serbe dans les années 80, il a pris une actualité inimaginable. La 4e édition est en préparation aux éditions XX Vek, dirigées par l’anthropologue Ivan Čolović.
Le soulèvement des Serbes contre le pouvoir turc au début du XIXe siècle est considéré à juste titre comme un événement historique de toute première importance. Ce fait national et sociopolitique a sans aucun doute ouvert la voie au développement du capitalisme en Serbie.
A côté de leur déroulement rationnel, les événements ont eu leurs caractéristiques propres, irrationnelles, sans lesquelles on ne peut comprendre la nature spécifique de cette révolution nationale et sociale du début du XXe siècle.
Le soulèvement, comme toute révolution, s’est produit sur le plan collectif, dans la société, et sur le plan intérieur, dans les individus. Les insurgés étaient dans une certaine mesure, des païens aux croyances archaïques, ce qui a dû influencer dans une certaine mesure le cours des événements. Ces guerriers patriarcaux, comme toutes les sociétés archaïques, se caractérisaient par un mode de pensée circulaire qui prend comme point d’appui un commencement absolu. Il se focalise sur le commencement ; c’est le point de départ mais aussi, comme dans le cercle, le point d’arrivée. Les hommes archaïques ne savaient penser hors de ce cercle. Pour eux, chaque fin était aussi un début ; chaque mort une naissance. A l’origine, ils voyaient un ancêtre, devenu un être surnaturel, divinisé. Toute chose prenait source en lui et c’est en lui qu’elles retournaient à leur mort, pour que de nouveau, il y ait naissance et renouveau.
Les guerriers païens vont au combat sous la bannière de la croix, symbole de l’ancêtre crucifié [1], qui les conduit vers une sorte de liberté. Ils n’ont pas conscience des perspectives sociopolitiques plus larges du soulèvement. En se révoltant contre l’oppresseur ottoman, contre la contre-révolution féodale dans l’Empire qui leur retirait certains droits acquis et les asphyxiait avec de nouvelles contraintes, ils n’aspiraient pas pour autant à la nouvelle société bourgeoise. L’idée que le nouveau pourrait être autre chose qu’un retour au primordial était complètement étrangère à leurs modes de pensées archaïques. Ce que les masses insurgées recherchent, est en vérité ce qui existait avant. Elles se battent donc pour la défense d’une liberté « pré Kosovo » ; dans leurs consciences inaptes à lier les choses chronologiquement, cette liberté symbolise le triomphe de la Glorieuse croix et de la bannière chrétienne. Pour eux, sans véritable fin, sans la mort, il n’y pas de commencement, c’est-à-dire d’enfantement et de renouvellement. Il n’y a donc pas de liberté. Eux, au nom de la « liberté », tuent, décapitent, brûlent les lieux de prière et les villes turques, égorgent les femmes et les enfants.
La révolution elle-même, dont les motifs de base étaient rationnels, sociopolitiques, prend, sous l’influence de telles pulsions irrationnelles, la tournure d’une guerre de religion, qui, comme toute les guerres de religion, est fanatique, aveugle, terriblement sanglante. Ce n’est pas un hasard si les symboles des belligérants étaient des symboles religieux : la croix et le croissant, et non des symboles de classe ou de nation. L’idole crucifiée du Dieu serbe de la guerre est ainsi utilisée comme signe de différenciation entre les chrétiens paganisés et les guerriers de Mohamed.
Les chemins de l’histoire sont étonnants. Parfois la formation d’une nouvelle société coïncide avec le réveil d’une conscience archaïque, par essence rétrograde. C’est ce qui s’est passé chez les Serbes lors du soulèvement de 1804-1815. D’un côté, ils ont été parmi les premiers à briser le joug féodal, ouvrant ainsi une perspective pour le développement d’une société bourgeoise moderne qui va s’édifier au cours du XIXe siècle sur les ruines de l’Empire ottoman. De l’autre, le début du processus s’est caractérisé par la renaissance d’une conscience païenne, dont l’héroïsme a nourri la révolution, mais aussi donné lieu à des règlements de compte extrêmement cruels et à des carnages inutiles de chaque côté.
L’éruption de pulsions irrationnelles, a -et c’est compréhensible-, été plus créative dans poésie populaire que dans l’idéologie qu’elle va inspirer.
Comme les humanistes de Dubrovnik de la fin du XVIe et des débuts du XVIIe siècle, les idéologues de la nation serbe au XIXe siècle ont utilisé le mythe de Kosovo [2], en lui attribuant une nouvelle fonction politique : une fonction expressément anti-féodale de libération nationale et de démocratisation. Les leaders de la pensée bourgeoise chez les Serbes, comme chez les bourgeois démocrates de part le monde, ont pris en compte le niveau de conscience du peuple, c’est-à-dire des masses sur lesquelles ils se sont appuyés dans leur combat pour la liberté nationale et civique. Les penseurs des Lumières en Serbie [3], avaient tenté d’imposer la connaissance au peuple, au mépris des anciennes coutumes et de la création populaire, sans beaucoup de succès. La nouvelle génération, à la tête de laquelle se trouvent Vuk Karadžić et Njegoš [4], ont emprunté une voie opposée. C’est en s’appuyant sur les valeurs de la culture patriarcale et tribale, en particulier sur sa langue et sa littérature orale, qu’elle a crée une nouvelle culture démocratique. Elle a imposé son mode de pensée à la paysannerie, mais c’est pourquoi, en retour, en adoptant la poésie et la langue populaire, elle a aussi repris dans une certaine mesure son point de vue archaïque sur le monde. De là également, l’adoption de « Vidovdan », le culte de la Saint Guy. Des années 30 aux années 70 du XIXe siècle, l’intelligentsia serbe se nourrit à la fois de l’esprit païen de la poésie populaire et de la pensée moderne des philosophes et des scientifiques que sont Kant, Hegel, Auguste Comte, Darwin, Heckel, Büchner et d’autres.
D’un côté, en assimilant relativement rapidement ces pensées modernes, les esprits aspirent à aller de l’avant. Les plus progressifs connaissent déjà dans les années 70 Tchernychevski et Marx, et rêvent de socialisme. Mais, même eux ne peuvent se libérer complètement de la pensée circulaire, du retour au culte de la Saint Guy, à l’Ancêtre fondateur, dont le jour vient d’être proclamé fête nationale.
Les Serbes pensent et agissent sous l’influence de pulsions irrationnelles non seulement dans la première moitié du XIXe siècle mais aussi plus tard. Les intellectuels sont attirés comme par magie, vers le passé dans lequel ils croient voir la source, le commencement, le paradis. En signe d’éveil de l’esprit national, ils pensent vivre, eux et leur époque, le renouveau de ce qui était autrefois, un renouveau qui est en même temps une nouvelle naissance.
Le « mythe » de Kosovo ainsi revitalisé avec le « Tzar » Murat en Dieu des ténèbres et les Turcs en incarnation du Mal, faisait partie du cercle. Il promet que la liberté sera le renouveau de l’empire serbe, le retour de Miloš et Lazar parmi les Serbes (cf. note 1). Le mal devait être détruit, écrasé là où il avait autrefois triomphé, sur le Champ des Merles au Kosovo [5] comme pour venger une défaite ancienne, afin qu’une fois le mal éradiqué, le jour du très Saint Guy et en signe du triomphe de la Sainte Croix, la liberté puisse naître.
En éveillant les instincts guerriers et en rallumant les haines primordiales, le mythe de Kosovo préparait les esprits à un règlement de compte sanglant avec les Turcs. C’est ce qui convenait le mieux, à ce moment là, à la bourgeoisie qui bâtissait l’Etat et se préparait matériellement et spirituellement à la guerre contre la Turquie. Le mythe de Kosovo comme lien entre la masse des guerriers et la bourgeoisie dirigeante a directement participé à la propagande nationale : du mythe est née la réalité politique de la nation serbe.
Par l’intermédiaire de la légende de Kosovo, non seulement la bourgeoise mais aussi la paysannerie ont été gagnées à la cause de la création du nouvel Etat, fort et puissant comme au temps de Nemanja [6]. A la place de l’Etat turc étranger et féodal, qui, dans la conscience populaire, s’apparentait au Diable en personne, le mythe de Kosovo était un appel au combat pour un nouvel Etat, meilleur et juste, semblable à celui pour lequel les ancêtres héroïques des chants épiques avaient vécu et péri.
Durant toute la période jusqu’à la libération de la nation serbe des Turcs, c’est-à-dire jusqu’au règlement de compte final avec l’empire Ottoman à Kumanovo en 1912, les paysans se sont battus vaillamment et sont morts pour ce nouvel Etat. En fait, de la même manière que leurs ancêtres, les héros de Kosovo, ont péri pour la défense du royaume magnifié de Lazar.
Auparavant, durant la période romantique, le mythe de Kosovo développé dans la poésie populaire a guidé la pensée de libération nationale. Au début du XXe siècle, on assiste à sa transformation progressive et à la formation d’un nouveau culte autour de Vidovdan.
D’après le mythe, Vidovdan était le jour des tournois des guerriers, de la victoire, du triomphe sur le mal. Dans le culte nouveau, établi sous la pression des impératifs politico-économiques de la bourgeoisie, à savoir l’avancée vers le sud et la conquête du Kosovo, la fête de Vidovdan est devenue surtout symbole d’une vengeance sanglante et sans merci sur tout ce qui est turc et musulman. Dans le mythe ainsi réincarné, on assiste dès le début à l’éclatement interne de la légende avant tout poétique de Kosovo, qui cède la place à une politique nationale expansionniste.
Alors que dans les chansons populaires de Vuk Karadžić sur la bataille de Kosovo, les figures de Miloš et Lazar symbolisaient tous les deux la transcendance de l’héroïsme, le nouveau « mythe » formé durant la bataille de Kumanovo et surtout après, les distinguent complètement. La consécration de Lazar à la vie spirituelle pure, irréelle, mais aussi obscure, indéterminée et indéfinie devient le symbole d’un nationalisme mystique. Miloš, de son côté, se distingue progressivement dans la légende entière comme le vengeur de Kosovo, dont personne ne cache plus le couteau. Si bien qu’au nom des plus hauts intérêts de la nation, qui s’identifie avec l’absolu et s’attribue la dimension de l’éternité, s’est formé un culte selon lequel presque tout est permis, même le meurtre. Cette pseudo transcendance nouvelle, qui s’est greffée de force sur les symboliques chrétienne et païenne, représente incontestablement une dégradation de l’esthétique et de l’humanisme du mythe de Kosovo.
Notre peuple, qui s’adonne facilement aux cultes religieux, et aujourd’hui massivement païen, se libère difficilement de ses conceptions archaïques. En vérité, nos contemporains, comme les autres Européens, ne peuvent penser d’une façon authentiquement mythique. Le monde mythique ne fait pas partie de leur réalité. Pourtant, malgré cela, les peuples peu familiarisés avec la pensée critique, continuent aujourd’hui de fabriquer de nouvelles histoires mythiques et remplace l’attrait authentique du mythe par un patriotisme exagéré et des exaltations mystifiées.
Dans les civilisations matures, on distingue clairement ce qui relève du mythe et ce qui relève de la pensée historique, la poésie et les faits, le conte et la réalité vécue. Dans les civilisations qui mûrissent encore, ces concepts sont mêlés, s’interpénètrent, ce qui provoquent des chocs permanents, des divisions, des malentendus et conduit à un processus faussé.
Le « mythe » de Vidovdan, qui au XXe siècle mélange les événements historiques avec la réalité mythique, le réel combat de libération avec des anciennes traditions païennes (la vengeance, la mise à mort des victimes et la prise de guerre, la résurrection de l’Ancêtre héroïque), condense potentiellement toutes les caractéristiques des peuples qui n’ont pas dompté leurs impulsions mythiques. Historiquement, Il était indispensable dans une certaine phase du développement de la pensée nationale. Mais, en tant qu’état d’esprit durable, le « mythe » de Vidovdan peut être fatal à ceux qui s’avèrent incapables de se dégager de ses filets pseudo mythiques et pseudo historiques. A la différence des poètes et des idéologues de l’époque romantique, la conscience contemporaine peut vivre en eux un nouveau Kosovo : une défaite intellectuelle et éthique [7].
La pensée contemporaine, critique dans ses fondements, nous concerne nous aussi ; elle peut aussi s’appliquer aux chimères que nous avons fait naître, tout comme aux fascinations et aux épouvantails venus d’un milieu arriéré et qui agissent sur la conscience humaine. Nous n’avons pas de raison de craindre la pensée strictement rationnelle, ni de récuser les arguments qu’elle nous offre. A la fois arme et rempart, elle est un moyen de défense contre les dangers qui, dans un contexte culturel et spirituel immature, peuvent venir de tout côté et menacent l’intégrité spirituelle de l’homme.
L’approche critique, y compris envers l’héritage de la nuit des temps, ne signifie en aucun cas l’anathème jeté sur la pensée mythique. Mais il faut savoir qu’elle appartient à la préhistoire de l’humanité. Nous ne pouvons considérer les mythes comme des choses sacrées, des messages inviolables que des ancêtres lointains nous auraient légués dans des légendes « divines ».
Il serait bon d’admettre que nous sommes ce que nous sommes, pour que nous puissions, émancipés de l’esclavage aveugle de ce que nous avons hérité des origines, être ce que nous voulons être.
Miodrag Popović
Miodrag Popović (1920-2005) professeur de littérature de l’université de Belgrade, spécialiste incontesté du romantisme serbe comme mouvement littéraire et politique.
Texte traduit du serbo-croate par Anne Madelain et Milos Lazin
Miodrag Popović
[1] Il s’agit du Prince Lazar, devenu « Tzar » dans la poésie orale.
[2] Il s’agit du Prince Lazar, devenu « Tzar » dans la poésie orale.
[3] En Serbie, un des représentants des Lumières les plus fameux est l’écrivain Dositelj Obradović (Vie et aventure, L’âge d’homme, 1993)
[4] Vuk Karadžić (1787-1864) est le réformateur de la langue serbe, défenseur de l’introduction de la langue populaire comme langue littéraire, collecteur de la poésie populaire. Petar II Petrović - Njegoš (1813-1851), Prince Evêque du Monténégro, poète, auteur notamment du fameux poème épique Gorski Vjenec (« la couronne des montagnes »)
[5] A cette époque, le Kosovo fait encore partie de l’Empire ottoman, la Serbie le récupère durant les guerres balkaniques de 1912-13.
[6] Nemanja : fondateur de l’Etat serbe du Moyen Age au XIIe siècle.
[7] Cette remarque de 1976 annonce de façon prémonitoire le nationalisme incarné par la pensée de Dobrica Ċosić et la politique de Slobodan Milošević qui vont surgir violement une dizaine d’années plus tard.
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