Avant mon parcours actuel, j’ai reçu la formation du système éducatif du pays qui m’inculquait une identité déterminée où l’esprit de corps régnait et l’idée d’un choix libre n’était pas même formulable. On me répétait sans cesse que « nous » étions la nation élue de Dieu entre tous les peuples et que l’Islam était la vraie et la meilleure des religions. Cependant, mon cursus en diverses matières était simultanément saupoudré d’idées sur l’égalité des hommes et des femmes et les attraits de la modernité occidentale. Les individus issus de ce système éducatif souffrent très souvent d’une crise identitaire présentant l’aspect d’un désarroi subconscient et profond quant à leurs repères culturels, spirituels et politiques.
Quand ce désarroi s’exprime en classe ou ailleurs, c’est généralement d’une manière très crispée, un peu paranoïaque, qui cherche frénétiquement des explications en dehors de soi. En général, le blâme ultime est rejeté sur l’autre, l’Occident, les adversaires de la civilisation arabo-musulmane, mais aussi sur les musulmans qui se seraient eux-mêmes départis des valeurs du « vrai » Islam facilitant en conséquence le complot occidental. Par ailleurs, tout en se voulant défenseur de « notre » identité, on éprouve une gêne réelle, confuse et frustrée par rapport aux éléments de sa culture. Ainsi, alors que l’arabe reste par exemple la langue la plus « complète » et la plus « riche » du monde selon le dogme culturel, le français et l’anglais sont sûrement considérés comme langues plus « cool », plus musicales et plus sophistiquées.
Symptômes d’une crise
J’aimerais aborder la question de l’éducation et de l’identité au Maroc en partant d’expériences personnelles. L’année dernière, on m’a demandé d’enseigner un cours de langue arabe au niveau secondaire dans une école privée de style américain que je ne nommerai pas. J’ai décidé de consacrer une séance (parmi 6 chaque semaine) à l’étude stylistique et historique d’un bouquet de passages coraniques représentant ce genre littéraire d’expression arabe, dans un esprit académique et sans sacraliser le texte. J’ai donc choisi deux beaux passages qui soulignaient les valeurs universelles de tolérance et de diversité confessionnelle dans la famille humaine [1], et nous les avons discutés pendant une première séance. A la deuxième séance, une des élèves s’ennuyait déjà un peu et désirait qu’on change de sujet. Elle s’exprima en arabe marocain pour dire : « Ça va. On en a eu assez. Passons donc à autre chose. » Immédiatement, un autre élève, en l’occurrence fils d’un très haut responsable de l’école en question, s’emporta. Il avait l’air assez choqué et il réagit en disant à peu près : « Comment peux-tu dire ça du Coran ? Tu n’as pas honte ? Ce n’est pas comme ça qu’on parle du livre de Dieu. Il faut montrer plus de respect »
Si c’était la première fois que j’avais rencontré cet élève de 15 ans qui s’était mis en colère, sa réaction ne m’aurait pas beaucoup surpris, étant donné l’hypersensibilité de beaucoup de musulmans devant tout ce qui paraît blasphématoire même de très loin. Cependant je fus ébahi parce que j’avais déjà lu quelques écrits de ce même élève. C’était lui qui m’avait écrit, un autre jour, une rédaction pour répondre librement à la question : « Que feriez-vous si vous étiez ministre de quoi que ce soit au Maroc ». Voici sa réponse [2] traduite d’un panachage d’arabe classique, de marocain et de français :
"Si j’étais ministre de l’éducation nationale, je remplacerais toutes les écoles marocaines par des écoles européennes. Je supprimerais l’arabe et tout ce qui s’attache au système marocain. J’ajouterais aussi de l’infrastructure et j’accorderais une grande importance aux sports de tout type. Je rénoverais les écoles et je construirais des écoles partout au Maroc. Cela aiderait le peuple marocain à s’épanouir."
Cet élève présente là les symptômes d’une schizophrénie identitaire très profonde, mais peu avouée. Schizophrénie culturelle généralisée que manifestent de la même manière beaucoup de nos concitoyens qui se retrouvent béats d’admiration et d’envie devant une image de l’occident, celle des valeurs de transparence sociale et du respect de la personne, tout en fulminant contre la supposée décadence morale de ce dernier, et le sinistre complot qu’il mène contre l’Islam. Ce malaise identitaire ne reflète pas un cheminement libre et évolutif qui cherche à concilier tradition(s) et modernité (ce qui est faisable à mon avis), mais il est la conséquence de l’imposition simultanée au citoyen marocain de deux modes épistémologiques irréconciliables dans le temps et dans la méthode, le premier axé fatalement sur la suprématie intrinsèque de son propre héritage, et l’autre, favorisant en principe l’ouverture intellectuelle, mais complètement dévitalisé dans le contexte du premier.
Une deuxième anecdote montre elle aussi la profondeur de cette schizophrénie identitaire. C’est une crise profondément ancrée et très difficile à résoudre chez l’élève instruit dans le système marocain actuel. Il s’agissait d’une rédaction pour l’examen trimestriel final dans la même classe. C’était le mois de Ramadan, et je me suis servi de certains propos extraits d’un magazine marocain qui se demandait si, par hasard, le temps du ramadan ne dévoilait pas chez les Marocains un problème répandu d’hypocrisie sociale. Les élèves n’avaient pas vu l’article en question et je leur ai demandé d’essayer, à partir de ce simple extrait d’entrevoir les pensées de l’auteur et de les commenter (pour ou contre) en s’appuyant sur des exemples sociologiques précis, sans avoir recours pour autant à un discours de pédagogie religieuse. Ce qui suit est le début de la réponse [3] d’un élève corrigée grammaticalement et traduite :
"Sans aucun doute, le ramadan n’est qu’un « mois d’hypocrisie » pour la plupart des marocains. Cette expression est réaliste car beaucoup de marocains, moi compris, ne s’intéressent pas à la religion pendant l’année, mais, au ramadan, pratiquent l’hypocrisie entre eux et médisent de ceux qui ne s’intéressent pas au ramadan.
Le grand problème est là chez les marocains. Je suis marocain et je sais que beaucoup de Marocains jeûnent pour se faire valoir. Nous parlons tout le temps des problèmes des autres, mais nous ne voyons pas les nôtres. Chacun de nous a besoin de choisir un style de vie personnel qui le rende heureux. L’Islam est une religion qui nous enseigne beaucoup de choses, mais chaque Marocain a le droit de vivre à sa façon et en suivant la religion de son choix plutôt que de faire semblant d’être musulman..."
Même si la rédaction était parsemée de fautes grammaticales et stylistiques et manquait jusqu’ici d’arguments précis, j’étais content parce qu’elle signalait au moins un sens d’autocritique, reconnaissait une certaine diversité dans la société marocaine et s’écartait du langage religieux convenu tout en respectant l’Islam. Je commençais à me féliciter de mon succès même timide dans l’initiation des élèves à quelques valeurs de base de la critique et de l’ouverture sur la diversité. Mais, la suite [4] de cette rédaction allait me révéler quelque chose de bien différent :
"...En réalité nous faisons des choses plus épouvantables que celles que font les juifs et les chrétiens, même si nous changeons pendant le ramadan. L’Islam ne nous permet pas ça. Après le ramadan nous allons au bar et nous buvons jusqu’à l’ébriété. L’Islam c’est autre chose.
La religion islamique nous montre le meilleur chemin de vie. Si le Marocain n’aime pas ce chemin, il vaut mieux qu’il pratique et vive selon le chemin qui lui convient le plus."
Evidemment, cet élève n’avait pas très bien assimilé les valeurs de base que j’essayais d’inculquer. L’hypocrisie sociale que le ramadan mettait à nu ne relevait pas selon lui d’un tiraillement identitaire ou d’un souci de conformité à la norme sociale, mais d’un abandon généralisé des bonnes mœurs de l’Islam pour embrasser l’épouvantable débauche juive et chrétienne. Cet élève croyait-il vraiment que les non musulmans vivaient « dans la débauche » ? Difficile à dire. Il avait des copains occidentaux et était un fan avoué du rock’n’roll.
Une crise identitaire enracinée
Pour un élève depuis longtemps instruit dans le système national actuel, il ne suffit pas souvent d’expliquer les valeurs de tolérance et d’autocritique, parce qu’on a affaire à une crise identitaire enracinée dès le plus jeune âge éloquemment exprimée dans l’adage arabe : Enseigner un enfant, c’est graver sur la pierre [5].
La question qui se pose évidemment, c’est de savoir pourquoi ce problème existe au Maroc au niveau éducatif et comment parvenir à un changement. Il est bien entendu possible, et d’ailleurs utile méthodiquement, de diagnostiquer le problème éducatif au Maroc d’une manière parcellaire, fragmentaire, comme si on pouvait le traiter à part. Mais il m’est impossible de m’abstraire de ma conception interdisciplinaire des choses, née en partie de mon orientation anthropologique.
Le problème identitaire est avant tout un problème sociopolitique, et ne concerne pas le système éducatif public d’une manière particulière. L’école où j’enseignais n’était pas une école publique. Loin de ça. Elle n’était pas même une école privée comme les centaines qui foisonnent chaque jour et suivent le cursus public. Il s’agissait d’une école intégralement conçue selon le modèle américain et qui se voulait une école laïque et internationale. Le problème est que même au sein d’une école laïque mais qui fonctionne dans un milieu sociopolitique islamocratique, il y aura toujours ceux qui contourneront le principe laïc de l’établissement.
Un grand nombre de mes collègues dans l’enseignement, même ceux qui n’enseignent pas l’Education Islamique en tant que matière, ne peuvent pas facilement s’abstraire du discours religieux dans leurs cours d’autres matières au nom d’un esprit de corps musulman présumé. Loin d’attribuer des intentions idéologiques douteuses à ces personnes estimées (et souvent sous-payées), je souligne qu’ils le font spontanément comme si cela allait naturellement de soi. Même dans les écoles « laïques » qui, théoriquement, ne leur permettraient pas cela, le climat juridique et politique du pays les y encourage. Les lois du pays considèrent qu’à l’exception d’une minorité juive historique, chaque Marocain est de facto et irréversiblement musulman sunnite malékite. Paradoxalement, ces mêmes lois accordent la liberté de culte et de conscience à tous les citoyens. On n’a qu’à jeter un coup d’œil sur le texte de la constitution marocaine [6] pour se rendre compte de la schizophrénie identitaire qu’il induit et normalise. Mes collègues sont autant victimes que promoteurs de cette crise identitaire juridiquement institutionnalisée.
Une constitution qui ne tergiverse pas sur le principe laïc tout en faisant une mention spéciale de la tradition religieuse de la majorité des citoyens, et du statut historique du souverain en tant que Commandeur des Croyants n’est pas impossible et serait plus souhaitable que le texte actuel qui laisse la porte ouverte, au nom d’une religion à moitié institutionnalisée, à de graves abus politiques, juridiques et éducatifs qui annihilent l’individu et façonnent une identité déchirée et péniblement engluée dans une profonde haine de soi-même, ce que résume tristement l’épithète péjorative populaire m’rroki (de l’espagnol marroquí).
Le problème ne se pose pas non plus au niveau socio-économique. Les élèves qui ont écrit ce que j’ai partagé ci-dessus ne proviennent pas du quartier défavorisé Sidi Moumen de Casablanca qui a donné les kamikazes du mois passé. Ils appartiennent à l’élite sociale. Les frais scolaires au dit lycée remontent à 100.000 DH par an par élève. La crise identitaire se vit à tous les niveaux sociaux. Tout le monde est atteint y compris l’élite de ce pays. Il est inutile d’attendre que des acteurs sociopolitiques de l’élite marocaine amorcent un changement sociétal positif de leur propre initiative à moins qu’ils ne se réconcilient eux-mêmes avec l’idée de la liberté identitaire. Dans le meilleur des cas, l’élite sociopolitique est capable comme toujours de concevoir des réponses très imprécises à partir d’une doctrine du « juste milieu [7] » qui n’est ni ouvertement sécularisé, ni ouvertement islamiste, et qui ne fait qu’aggraver la crise identitaire. Les identités musulmanes et non musulmanes, librement débattues et choisies par des individus libres au Maroc ne peuvent fleurir que dans un contexte socio-éducatif véritablement sécularisé qui respecte tout le monde et n’impose rien à l’individu. L’enseignement religieux de l’Islam, comme de toute confession, doit demeurer exclusivement du ressort des institutions religieuses privées non parrainées par l’Etat.
Sécularisation et liberté de conscience religieuse, au lieu d’une fausse solution du "juste milieu"
Ironie des faits, je suis arrivé à apprécier la spiritualité musulmane beaucoup mieux aux Etats-Unis qu’au Maroc. Dans un pays libre, l’expression musulmane et les choix musulmans dans leurs grandes diversités sont protégés au même titre que toutes les autres traditions. Le Maroc par contre s’engage institutionnellement dans un esprit de dénégation paranoïaque des faits naturels de la diversité. Je connais des familles marocaines de confessions non musulmanes dont les enfants doivent faire face à des difficultés réelles dans les écoles marocaines publiques et privées. Une peur identitaire paralysante et inutile nous saisit et fait en sorte que nous nous obstinons lourdement à nier la diversité naturelle qui ne peut qu’exister même dans une société très homogène comme la nôtre. Le fait est qu’il y aura toujours entre nous des minorités marocaines athées, chiites, chrétiennes, bahaïes, etc. qui ont fait, et qui font leur choix de foi par liberté de conscience.
En résumé, je crois qu’on ne peut pas compter sur des pédagogues du ministère, des concepteurs de manuels scolaires, et d’un corps enseignant qui vivent eux-mêmes une crise identitaire sévère pour qu’ils puissent être capables de créer les outils pédagogiques favorisant la solution de cette crise plutôt que de l’approfondir. Malheureusement, il n’y a pas de réponses faciles à ce dilemme, parce que c’est un dilemme qui relève de l’ensemble du système sociopolitique. Ce problème ne peut commencer à trouver ses solutions qu’au niveau juridique et à partir de l’initiative d’un noyau de militants des droits humains qui auraient pleinement dépassé la crise identitaire en eux-mêmes, et qui seraient prêts à vouloir tenir les institutions de notre pays responsables face aux engagements du Maroc en matière des droits de l’homme dans leur universalité la plus totale telle que l’exprime la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ratifiée par le Maroc. Cette Déclaration, ainsi que d’autres Pactes internationaux dont le Maroc est membre, impliquent nécessairement une sécularisation institutionnelle honnête qui libèrerait l’individu au Maroc et affirmerait sa dignité même en respectant les valeurs de la majorité des citoyens.
Les efforts des associations des droits de l’homme au Maroc ne doivent pas marginaliser la question de la liberté de conscience religieuse au profit des droits économiques et politiques qui occupent le plus souvent l’agenda de ces organisations. Ces droits-là sont essentiels, mais ils ne peuvent pas être séparés de la dignité morale de l’individu qui fonde ses choix politiques et économiques. L’homme ne vit pas que de pain. Il faut oeuvrer ensemble, à partir de noyaux de réflexion qui mettent le doigt courageusement sur le problème, au lieu de le contourner par des pseudo-solutions de « juste milieu », en vue de trouver des moyens appropriés à sa solution. Sinon les Marocains comme toutes les sociétés musulmanes non sécularisées (et le reste du monde avec eux) souffriront de façon cyclique des conséquences d’un syndrome identitaire qui ne cesse de freiner le développement humain au Proche-Orient, et dont l’Islam est lui-même est victime.
Kamal Feriali
Kamal Feriali est chercheur en anthropologie et enseignant de langues. Pour le contacter :
kferiali (ar.obaze) anthro.ufl.edu
PS : la mise en page principalement occidentale ne permet pas une intégration lisible des notes en arabe. Nous nous en excusons.