Maâti Monjib est fondateur de l’Assemblée des Citoyens, la branche marocaine du Middle East Citizens’ Assembly (MECA). Il est aussi ancien responsable de l’Union des Etudiants du Maroc (UNEM) et membre de la direction de l’Espace Associatif. Auteur de « la monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir » (l’Harmattan) qui reste l’un des rares livres interdits au Maroc, et d’une biographie de Mehdi Ben Barka (avec Z. Daoud, Editions Michalon), il est professeur à l’Université de Rabat.
Dans cet entretien réalisé en marge du Forum Social Marocain de Bouznika qui a rassemblé le Maghreb les 25, 26 et 27 janvier 2008, il raconte la série de dialogues initiés par l’Assemblée des Citoyens marocaine en 2007. Ces dialogues inédits ont rassemblé, autour de quatre thèmes pour quatre rencontres successives, des représentants éminents, intellectuels et politiques, de divers courants de la gauche laïque ensemble avec d’autres des mouvements islamistes sur la base d’un référentiel démocratique explicite.)
D’où vient l’idée de la série de rencontres organisées sous l’égide de l’Assemblée des Citoyens en 2007 au Maroc ?

- Maâti Monjib
- Maâti Monjib, Espace Associatif, fondateur de MECA Maroc
L’idée de rapprochement entre courants démocratiques a certainement toujours été au centre de mon propre travail militant. Cela remonte déjà à mon passé à l’UNEM. Une niche politique nous a été ouverte dans les années 90 avec l’assouplissement du régime de Hassan II et la sortie, quoique malaisée, des « années de plomb ». Il a été alors possible aux militants de gauche de mieux s’organiser entre courants démocratiques, malgré les difficultés. L’Espace Associatif est né dans ce contexte, notamment. Une partie des difficultés rencontrées tiennent à la relative faiblesse de la société civile marocaine au sortir des années de plomb et dans un régime de surveillance, de censure et d’autocensure qui demeure, une société civile en outre confrontée à un régime qui cumule de son côté les sources de légitimité et les entretient savamment. Une légitimité religieuse doublant la légitimité monarchique d’abord, car le roi du Maroc est le Commandeur des croyants. Mais aussi une légitimité nationaliste forte, avec la récupération du Sahara occidental dans les années 70 par le régime de Hassan II, ou encore l’exil antérieur du père de ce même Hassan II hors du Maroc sous protectorat français alors qu’il était sultan et leader nationaliste, enfin en raison de la capacité constante du Palais à mobiliser un nationalisme populaire sur la question du Sahara et, autour de cette question, d’entretenir une crise diplomatique avec l’Algérie elle-même mobilisatrice de certains secteurs de la population...
Conforter la société civile à distance du pouvoir monarchique est donc un enjeu permanent, qui passe notamment par des rapprochements minimum nécessaires entre courants démocratiques d’origines différentes. Or, ces rapprochements, nécessaires à mon avis pour améliorer l’offre politique anti-absolutiste, ne peuvent se faire que par la confrontation des uns et des autres dans le cadre de débats approfondis, une confrontation particulièrement rare au Maroc entre tendances laïques et religieuses.
La série de « dialogues » que nous avons organisée en 2007 est une initiative qui a débuté fin 2006. Quand l’Assemblée des Citoyens (MECA-Maroc) a été créée en 2005, nous nous sommes saisis de cette opportunité pour créer au Maroc un cadre nouveau et spécifique qui permette d’impulser des discussions politiques qui restent difficiles voire impossible à mener : entre amazighistes et nationalistes arabes, entre socio-démocrates et marxisants, et bien sûr entre courants démocratiques laïcs et musulmans. Pourtant, certains islamistes démocrates peuvent être aussi « bons démocrates » que des laïcs ! Et la discussion est nécessaire.
La raison de cette coupure radicale entre ces deux derniers courants provient du fait que la gauche marocaine est largement imprégnée d’un modèle laïciste à la française, c’est-à-dire : un positionnement assez radicalement anti-religieux. Elle ne s’exprime que rarement cependant à l’encontre de la religion car le tabou social et politique est très fort sur ce sujet. Pure hypocrisie : rappelez-vous que le roi du Maroc est Commandeur des Croyants et veille au respect de la religion (hami hima almillati wa dinn)... Et la religiosité est également forte aui sein de la population marocaine, surtout depuis les années quatre-vingt ! D’où le repli de la gauche marocaine sur une position laïciste surinvestie de sens, donc ambiguë : pour elle, laïque signifie volontiers « antireligieux ».
Comment se sont déroulés les débats ? Avec quels obstacles ?
Le principe même des débats que nous avons menés a été difficilement accepté au début. Mais l’idée a fait son chemin. Les tribunes ont réuni des noms d’intervenants que nous choisissions soigneusement de manière à créer déjà un panel politiquement significatif de ce que nous voulions faire. Certains intervenants pressentis par nous ont cependant décliné notre invitation. Puis les premières réunions se sont déroulées, réussissant le pari dans un premier temps de rassembler effectivement des personnalités clés du monde politique et intellectuel marocain à la fois laïc et religieux, en dépit des pressions qui se sont exercées sur les deux premiers débats... Parmi eux, on peut citer l’intellectuel amazighiste Ahmed Assid, le responsable de la Voie Démocratique Ali Afkir, le leader de la gauche islamiste Mustapha Al Mouatassime (secrétaire général de Alternative civilisationnelle, Al Badil Hadari), le dirigeant du PSU Med Hafid, ainsi que Fouad Abdelmoumni, intellectuel brillant et leader respecté de la gauche démocratique, le député du PJD Abdelaziz Errabah, la leader féministe Zahra Tamouh... La présence de la présidente de l’Amdh lors de la dernière rencontre confirme le chemin parcouru depuis les débuts assez malaisés de faire dialoguer islamistes et laiques...
Ces rencontres ont rencontré également un écho médiatique qui a joué un rôle en notre faveur : les journaux en ont parlé. Al Jazeera a également diffusé plus tard dans l’année une heure de nos débats, le 1er juillet 2007. Le tabou a sauté. La réunion suivante a réuni deux cents personnes dont beaucoup de membres actifs de la société civile et politique.
Les débats se déroulaient chaque fois de la même manière, deux séances en une même journée, entrecalées d’un déjeuner en commun et entrecoupées de pauses café, chaque séance rassemblant quatre ou cinq intervenants différents en tribune. La première réunion a eu lieu en mars. Les suivantes se sont étalées jusqu’à l’automne 2007. Les thèmes discutés ont porté sur les libertés d’expression et de la presse entre l’Etat et la religion, sur l’Education et la question des valeurs, sur la violence politique, et le dernier sur « la gauche, l’islamisme et la démocratie ». L’ambiance était positive, et conviviale. Le seul rôle des modérateurs de ces débats était de permettre le bon déroulement de la discussion et d’en témoigner. Mon désir à l’Assemblée des Citoyens est que les gens d’opinion différentes, voire contradictoires, s’habituent à discuter ensemble.
Les participants présents, y compris ceux de mouvements ayant refusé d’être représentés en tribune (par exemple des féministes, lors du quatrième et dernier débat), ont été globalement satisfaits de ces rencontres. Lors des pauses, des liens informels se sont créés. Bien sûr, le tabou même de la discussion est loin d’être levé au sortir de ces réunions. Des tabous demeurent par ailleurs aussi à l’intérieur même des débats que nous avons organisés. J’en identifie deux : l’identité islamique de la société marocaine, et la sacralité de la religion.
Quant à la division entre laïques et islamistes, elle reste évidemment la division majeure qui scinde les militants politiques. Or, pour nous à l’Assemblée des citoyens, le seul clivage qui vaille est celui qui sépare les démocrates des tenants de l’autoritarisme royal ou celui religieux des extrémistes et zélots ; et là une précision s’impose : je ne parle pas de ceux qui combattent l’invasion américaine en Irak, il s’agit d’un autre contexte... mais au Maroc j’appelle extrémistes ceux qui disent que la seule souveraineté valable est celle d’Allah et que la démocratie est une bidặ impie. Mais ceux des anciens de la gauche historique qui aujourd’hui se rapprochent du pouvoir, campent pour la majorité sur une position intransigeante à ce sujet, accusant systématiquement les islamistes, tous les islamistes, de double discours, et les présentant comme la source du plus grand danger anti-démocratique... C’est une façon aussi pour eux de justifier leur propre évolution politique, hiérarchisant les dangers pour la démocratie, donc légitimant leur propre rapprochement avec le palais. Certains sont devenus la gauche de Sa Majesté : ils sont grassement stipendiés sous formes de salaires et diverses indemnités pour leur membership dans différents conseils et commissions royaux dont l’utilité est toute relative. Ils se réunissent actuellement sous la houlette de l’ancien ministre de l’Intérieur et ami du Roi, Fouad El Himma, N° 2 du régime, dans la perspective de former un regroupement politique dont l’objectif est la défense l’autoritarisme royal face à la gauche et à l’islamisme anti-absolutistes.
L’un des objectifs des débats susmentionnés organisés par l’Assemblée des Citoyens est que le clivage politique se fasse d’abord entre, d’une part, les forces démocratiques, et d’autre part, les centres de pouvoir antidémocratiques, à savoir : les capitalistes affairistes qui tiennent le régime, les monarchistes conservateurs, les représentants de la technostructure d’Etat, les islamistes ultraconservateurs et proches du pouvoir...Les différents partis eux-mêmes peuvent être travaillés par ces divisions. L’enjeu que nous avons identifié est de rapprocher et de faire dialoguer non pas des organisations, mais des individus.

- Maâti Monjib
- Maroc, janvier 2008
Entretien réalisé par Karine Gantin, de l’Assemblée européenne des Citoyens (AEC, branche française de HCA - Helsinki Citizens’ Assembly, organisation associée à MECA)
DOCUMENTS SUR LES DEBATS
Débat de l’Assemblée des Citoyens (MECA-Maroc) : "L’Education et la question des valeurs au Maroc"
Journée d’étude du Samedi 21 avril, à l’Hôtel Ibis-Rabat
Première séance 8H30-10H30 : L’école marocaine entre identité et universalité
Président de séance : Fouad Abdelmoumni
Intervenants : M.Larbi Messari ; Aissa Kadri ;
M. Hassani ; A. Snouni ; D. Kassouri, Samir Aboulkacem...
Pause Café
Deuxième séance 11H-13H : Le système éducatif marocain et la question des valeurs
Président : Kamal Lahbib
Intervenants : Simon Lévy ; Z. Mazirh ; M. Qnouch ; A. Akesbi, H. Laghrari, K. Feriali...
Déjeuner : 12H30
L’école est l’une des rares institutions qui font que tout ne se joue pas à la naissance, c’est dire l’importance de ses effets démocratisants du moins sur le long terme. De fait, elle joue malgré tout le rôle d’un puissant ascenseur social qui favorise métissage sociologique et culturel. Celui-ci, à son tour, forme un véritable socle de l’identité collective. Cependant l’image de l’école est, aujourd’hui, perturbée par la question des valeurs qui se pose avec une acuité que le Maroc n’a jamais connue auparavant. Plusieurs tendances agitent le corps scolaire et universitaire (enseignants et enseignés) et leur affrontement, même s’il est rarement frontal, participe du déclin de l’école et de son statut au sein de la société marocaine. Plusieurs contestations de nature idéologique se sont fait jour au sein de notre système éducatif et contre lui. Le problème est que chacune de ces contestaions (islamiste, amazighe, laïciste...) est vécue avec la même intensité. Car s’appuyant toutes sur des sources de légitimité valables, elles puisent leur force dans un ressentiment aggravé par l’échec relatif de l’école comme facteur de progrès et/ ou raffermissement identitaire. Notre journée d’étude consacrée à la problématique des valeurs au sein du système éducatif marocain, se fixe comme objectif principal de permettre une confrontation, que nous espérons féconde, de tous les courants d’opinion afin de contribuer à l’émergence d’un consensus qui sera la base d’un apaisement quant à la question des valeurs dans l’espace scolaire et universitaire. Notre hypothèse est qu’il est possible de concilier valeurs identitaires et principes universels des droits de l’Homme... Maâti Monjib
Lire également la passionnante intervention de K. Feriali faite lors de ce débat et publiée sur notre site.
Débat de l’Assemblée des Citoyens (MECA-Maroc) : "La violence : politique, société, économie et culture"
Débat public du 30 juin 2007 à l’Hôtel Ibis de Rabat
Parmi les intervenants : Mohammed Larbi Messari, Mohammed Zernine, Mohammed Bokbot, Said Lakhal...
La violence politique a été définie comme tout acte « se traduisant par des destructions, des atteintes physiques, dont le but, le choix des cibles ou des victimes, la mise en oeuvre et/ou l’effet, a une signification politique, c’est-à-dire, tend à modifier la conduite d’autrui dans une situation de négociation qui a des conséquences sur le système social" (Nieburg). Les derniers attentats de Casablanca comme la répression qui a provoqué parfois des dégâts considérables rentrent bien dans ce cadre. Notre journée d’étude, qui traitera des causes profondes (sociales, culturelles, politiques et économiques...), aura pour toile de fond tant les derniers événements de Casablanca que les violences provoquées par la lutte pour le pouvoir dans le Maroc indépendant.
Jusqu’à aujourd’hui, le cadre cognitif pourvoyeur de normes et de valeurs demeure largement dominé par le religieux. C’est peut-être pour cela que ceux qui prennent l’initiative de la violence, la justifient souvent dans un langage théologique. L’Etat a pratiqué un tel discours jusqu’à récemment et l’islamisme jihadiste en fait la base unique de son action.
L’objectif est de réfléchir, à travers un débat de fond qui rassemble des experts, des politiques et des acteurs de la société civile, sur les conditions de génération et de développement d’une culture où la violence justicière, ou tout simplement vindicative, occupe un rang assez haut sur l’échelle des valeurs dans notre société.
Cette journée d’étude vise aussi à réfléchir sur les moyens à mettre en œuvre pour éviter à notre société de sombrer dans une violence généralisée comme cela est arrivé dans certains pays de la sous-région.
Maâti Monjib
Débat de l’Assemblée des Citoyens (MECA-Maroc) : "Les islamistes, la gauche et la démocratie au Maroc"
Débat public du 27 octobre 2007 à l’Hôtel Ibis, à Rabat
Première séance 8h30-10h30 : Les idéologies politico-religieuses sont-elles compatibles avec la démocratie et les droits humains ?
Ahmed Assid, Abdessamad Belkbir, Salah El Ouadie, Abdelaziz Rabbah, Al Aldairy, Maâti Monjib
Seconde séance 11h-13h : La gauche et les islamistes, l’entente est-elle possible ?
Ali Afkir, Omar Iharchane, Med Larbi Messari, Mostapha Mouatassime ...
Interventions en arabe et en français
Selon Schumpeter la société atteint « le seuil démocratique » quand les différents groupes d’intérêts, organisés souvent en partis, sont obligés, vu le rapport de force, de passer des compromis institutionnels, maintenant un équilibre grâce à la dissuasion mutuelle. La démocratie ne nécessite pas toujours que tous les acteurs politiques et sociaux adhèrent à l’idée de liberté : « il suffit que les acteurs aient les moyens de se faire entendre et de défendre leurs intérêts. Ce n’est donc pas l’idéologie de tel ou tel parti qui impose la participation démocratique, c’est la pluralité des partis et des courants d’opinions qui assure son existence. »
Qu’ils se réclament du nationalisme de gauche, de l’islam traditionnel ou de l’islamisme d’Etat, les pays arabes semblent l’une des aires culturelles les plus réfractaires à la démocratie dans le monde. Le Maroc peut-il devenir une exception voire un modèle ? Est-il possible de construire une démocratie au Maroc sans une entente entre les deux courants intellectuels les plus vivaces au sein de la société civile marocaine : l’islamisme et la gauche ? Est-il logique que la gauche et les islamistes se livrent bataille pour un pouvoir qui, en tous cas, paraît pour le moment hors de portée ?
Quand certains islamistes affirment que la souveraineté n’appartient qu’à Dieu, cela peut-il signifier qu’elle appartient à tout le monde ?
Quels moyens organisationnels et/ou discursifs faut-il mettre en place pour sauvegarder la paix civile entre les différents courants d’opinion et forces sociales tout en travaillant ensemble pour l’avènement de la démocratie au Maroc ? C’est à toutes ces questions et à bien d’autres que cette journée d’étude tentera de répondre. Maâti Monjib