Où va la Turquie ?
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par
Bernard Dreano
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18 janvier 2008 |
Paru dans : Hommes et libertés, Ligue des droits de l’homme, n°139, juillet-août-septembre 2007
La nette victoire électorale du parti AKP du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et l’élection à la présidence de son camarade Abdullah Gül posent questions en Turquie comme chez ses voisins européens et singulièrement en France.
Un gouvernement islamo-conservateur ou démocrate musulman ? Une victoire des pro-européens ou des asiatiques stigmatisés en France durant la campagne de Nicolas Sarkozy ou des pro-américains attaqués comme tels par la « gauche » turque ? La « laïcité » instaurée par Atatürk est-elle en danger ? Le nouveau gouvernement va-t-il contribuer à la paix ou aux tensions dans la région ? Résoudre les questions Arménienne ou Kurde ?
La crise date du printemps dernier lorsque le parlement a dû désigner un nouveau Président de la République. L’AKP, majoritaire au parlement n’avait pas les deux tiers des sièges nécessaires à l’élection de son candidat Abdullah Gül et le boycottage du scrutin par l’opposition « de gauche » du Parti républicain du peuple (CHP) a servi de prétexte pour invalider le scrutin. Pour dénouer la crise Erdogan en a appelé aux électeurs.
Islamistes et kémalistes
Le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP) est issu du mouvement islamique et nationaliste Milli Görus (la Vision Nationale) et de son bras politique le Parti de la Prospérité (Refah Partisi, RP) dirigé par Necmettin Erbakan, éphémère premier ministre, destitué en 1997 en même temps que le RP était interdit [1]. Ces événements ont accéléré la mutation de l’Islam politique jusqu’à la scission, et aux élections de 2002 les traditionalistes d’Erbakan et du Saadet Partisi (SP, Parti du Bonheur) n’ont obtenu que 2,5% (et 2,3 % en 2007) tandis que les modernistes de l’AKP derrière Erdogan obtenaient 34% des voix, atteignant 46.5 % en 2007 ! L’AKP, parti de droite social et libéral, prend pour exemple la démocratie chrétienne allemande. Il est soutenu par la classe dynamique des entrepreneurs issus de l’exode rural des années 60, que représente la confédération patronale MÜSIAD (sorte de CGPME turque). Cet enracinement économique et social explique son caractère pro-européen.
Face à l’AKP qui sont les « laïques » ? D’abord les militaires, l’armée était l’ossature de l’Etat fondé par Mustapha Kemal [2]. Elle demeure symboliquement, économiquement et institutionnellement au cœur du pouvoir. Dans l’armée, la police, la magistrature, une partie des élites universitaires et des milieux d’affaires, s’est constitué un noyau dur que les Turcs appellent « l’Etat profond », avec ses ramifications maffieuses. Ce « kémalisme » est un mélange d’autoritarisme et de nationalisme et sa « laïcité » ne consiste pas du tout à séparer la religion de l’Etat mais à instrumentaliser l’islam sunnite, religion d’Etat. Les imams sont d’ailleurs formés dans des lycées religieux d’Etat.
Le Parti Républicain du Peuple, kémaliste (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP), 20,8% des voix en 2007, membre de l’Internationale socialiste, en réalité n’est pas social-démocrate. Héritier lointain du parti d’Atatürk, c’est un mouvement populiste nationaliste dont une partie de la clientèle se confond avec l’Etat profond. Cet Etat profond hostile à l’adhésion à l’Union européenne, qui mène campagne contre « les agents des impérialismes européen ou américain », c’est à dire l’islam politique, les intellectuels démocrates, les Kurdes, les Juifs, les Arméniens, les Alevis (minorité proche du chiisme pourtant généralement kémaliste), etc. Et il utilise à cette fin l’article 301 du Code Pénal contre le « dénigrement public de l’identité turque, (...) de la République de Turquie, des institutions judiciaires de l’Etat, des structures militaires ou sécuritaires. » Ces campagnes sont relayées par le Parti de l’Action nationaliste d’extrême-droite (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) qui a réussi une percée aux élections de 2007 : 14,3% ! Ainsi le journaliste et militant des droits humains, arménien de Turquie, Hrant Dink, a d’abord été condamné par les juges « kémalistes » au nom de l’article 301, vilipendé par la presse « kémaliste laïque », puis assassiné le 19 janvier 2007 par un jeune d’extrême droite.
L’offre politique turque se résume-t-elle à un parti de droite musulman conservateur et à une coalition nationaliste ? Il existe d’autres acteurs dans la société civile qui se manifestent régulièrement depuis dix ans [3]. Une partie de la population urbaine qui a accueillie positivement les réformes démocratiques de l’AKP, tout en combattant son conservatisme sociétal. Ceci explique pourquoi les « deux Turquies » ont communié dans une même europhilie (70% d’opinion favorable en 2002), les démocrates laïcs y voyant une promesse de liberté, et l’entreprenariat musulman une promesse de prospérité. Ce qui n’a pas empêché les premiers de s’opposer aux seconds et à l’AKP, lors des mobilisations réussies contre la velléité de conservateurs (et de certains kémalistes) de criminaliser l’adultère, ou de manifester contre « l’Etat profond », après l’assassinat de Hrant Dink aux cris de « nous sommes tous des Arméniens ! »
L’Etat profond et la démocratie
« L’Etat profond » a crû pouvoir reprendre le contrôle total du pouvoir en instrumentalisant le nationalisme et la défense de la laïcité. Les mobilisations « laïques » d’avril avaient de fait deux visages : faire barrage au conservatisme de l’AKP, exalter le nationalisme xénophobe contre les « traîtres » assorti d’une menace explicite de l’Etat-major contre Erdogan. Mais celui-ci a réussi une sortie de crise en triomphant aux élections du 22 juillet 2007, vingt millions d’électeurs lui faisant gré d’une certaine réussite économique et d’avancées démocratiques et multiculturelles.
Le scrutin permet aussi d’identifier deux phénomènes significatifs. D’une part, malgré les obstacles mis par l’armée, les nationalistes kurdes ont réussit à faire élire au Parlement une trentaine de députés sous étiquette "indépendants" ou CHP (en fait la plupart son membre du parti kurde DTP, empêché de se présenter comme tel), ce qui permettait d’espérer, de la part d’un gouvernement moins nationaliste une approche plus ouverte de la question kurde. D’autre part une implication beaucoup plus grande que par le passé des femmes dans les débats, même si cela ne s’est traduit que par une augmentation limitée du nombre d’élues. L’AKP avait promis au moins une élue dans chacun des 81 départements, il n’y en eu finalement, tout partis confondus, 48 (contre 24 dans la législature précédente) sur 550 députés.
Pour certains observateurs la victoire du parti islamiste signifie un progrès de la sécularisation de la Turquie, car comme le souligne Etyen Mahçupyan, rédacteur en chef de l’hebdomadaire arméno-turc Agos : « le peuple conservateur de Turquie a exprimé une série de revendications qui peuvent être considérées comme extrêmement réformistes, voire révolutionnaires au sens démocratique, tout en maintenant leur conservatisme en matière de vie privée ». Ces conservateurs démocrates se sont heurtés à la résistance de prétendus sociaux-démocrates laïcs, en réalité « les nationalistes et la bureaucratie », « ces élections ont été le « non » d’une société de plus en plus laïque contre les chaînes de la laïcité, d’une nation devenant de plus en plus démocratique contre une administration oligarchique. » [4]
Cette « nouvelle identité turque qui émerge » pour l’éditorialiste Ali Cemen dans le quotidien Zaman (proche de l’AKP) [5] est-elle celle de la sécularisation et de la démocratie ?
Nationalisme et conservatisme
D’un côté le parti démocrate musulman conservateur - qui abrite en son sein un fort courant réactionnaire - de l’autre la coalition des nationalistes qui conserve une grande influence et se radicalise (comme le montre la progression du MHP). Les courant démocrates libéraux ou progressistes sont pris entre ces deux blocs. Faute d’alternative beaucoup ont voté « utile » pour l’AKP (au nom de la démocratie et contre les militaires) ou pour le CHP (au nom de la laïcité et contre les intégristes). La nouvelle gauche qu’a voulu symboliser la candidature à Istanbul de l’universitaire Baskin Oran a obtenu un vrai succès d’estime... et un échec dans les urnes. L’expression politique de la modernité, si vivante dans une partie de la jeunesse, ne va pas se construire facilement. Dès lors, il existe de sérieux risques d’une involution de l’expérience du gouvernement AKP, et cela sur un double plan.
D’une part sur le plan du conservatisme. Erdogan a maintenant les moyens d’une réforme de la Constitution, celle en vigueur ayant été imposée par les militaires après le coup d’état de 1980. Or les plus conservateurs de l’AKP veulent en faire disparaître la mention selon laquelle « Les hommes et les femmes ont des droits égaux. L’État a la responsabilité d’assurer la mise en oeuvre effective de l’égalité des genres. »
D’autre part sur le plan du nationalisme, car si l’AKP est moins xénophobe que le CHP ou le MHP, les pressions nationalistes s’exercent aussi sur lui, sans que le gouvernement soit en mesure - ou ait la volonté - de les combattre, comme en témoigne la récente provocation de juge kémaliste condamnant le 11 octobre dernier Arat Dink pour “insulte à l’identité turque” pour avoir publié un article de son père Hrant Dink le journaliste assassiné ! Mais c’est surtout sur la question kurde que le piège peut se refermer. Les provocations réciproques de l’armée turque et des nationalistes kurdes du PKK peuvent conduire le gouvernement, sous pression de l’Etat-major, du CHP et du MHP, à la fuite en avant, d’autant qu’il n’a plus besoin maintenant de l’appoint des députés kurdes au parlement (nécessaire pour assurer l’élection d’Abdullah Gül à la présidence).
Les deux Turquie, la laïque civile et progressiste et la musulmane conservatrice et démocrate parviendront-elle a conjurer la crise, et de ce fait à bâtir le vivre ensemble, le « 1905 turc » dont parle Baskın Oran, en référence au « deux France, celle de Marie et celle de Marianne » ? Une gauche moderne parviendra-t-elle à se construire en rupture avec l’extrême droite et la fausse gauche nationalistes ? Cela dépend aussi de l’attitude des pays partenaires de la Turquie, tant les rejets de type sarkozystes ont puissamment contribué ces derniers mois à la remontée des nationalistes, tout comme les mises en scène des votes sur le génocide Arménien en France et aux Etats-Unis ont rendu plus difficile la tâche de ceux qui luttent en Turquie pour faire prendre conscience de la réalité de l’Histoire, et ont facilité dramatiquement la surenchère xénophobe.
Hommes et libertés, Ligue des droits de l’homme, n°139, juillet-août-septembre 2007
Bernard Dreano
[1] Premier ministre en 1996, grâce à son alliance avec la dirigeante libérale et laïque Tançu Ciller, Necmettin Erbakan fut renversé par un coup d’état « post-moderne » de l’armée en février 1997.
[2] C’est précisément cette origine militaire du régime qui explique le refus absolu de l’armée, et donc de tous les « kémalistes laïques », de reconnaître le génocide des Arméniens en 1915 perpétré par les forces armées ottomane en guerre, dont allait sortir la nouvelle armée républicaine.
[3] A Susurluk, en 1996, on avait retrouvé, dans une voiture accidentée, un célèbre gangster militant d’extrême droite, un chef de la police et un chef de clan kurde allié à l’armée, étalage sur le bitume de la réalité de l’Etat profond. Des centaines de milliers de personnes s’était manifestée en organisant de gigantesques opérations d’extinctions simultanées des lumières dans les villes pour exprimer leur mécontentement.
[5] Ali Cimen, "A new Turkish identity is emerging”, Zaman, reproduit par Turquie Européenne le 6 Septembre2007
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