Retour sur dix années (et un peu plus) de rencontres « SIDU »
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par
Bernard Dreano
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26 novembre 2006 |
La nécessité d’expliquer, l’intérêt d’écouter, ... le plaisir d’être ensemble. Introduction au livre publié par l’AEC Sur les frontières : dix ans de rencontres de jeunes pour la paix.
Cocieri, Moldavie fin d’été 2005 : l’orage avait rafraîchi l’atmosphère sur les rives du Dienstr, qui fait frontière entre la Moldavie et la république sécessionniste de Transdienstrie. Paradoxalement Cocieri est une enclave loyaliste moldave sur la rive sécessionniste. Ce qui n’empêchait pas garçons et filles, de retour d’une baignade dans le fleuve, de boire force bières au petit café au bord de l’eau et de danser aux rythmes africains des disques apportés par Keita, un malien vivant en Moldavie, animateur d’un mouvement d’aide aux africains que les hasards de la vie ont conduit comme lui dans ce petit pays. Cette musique ne plaisait guère à un milicien de passage éméché, raciste et armé, mais peut importe, les participants au SIDU laissait passer ce nouvel orage, avant de reprendre leur rondes rythmées, et leurs discussions animées.
SIDU ? Etrange rencontre ou le Rom roumain côtoie la Tunisienne, des Moldaves et des Russes s’entretiennent avec des Géorgiens ou des Français, cet été là dans ce coin oublié d’Europe. SIDU ? Des jeunes, mais déjà une vieille histoire.
Anoghia, Crète, été 1996 : sur les mur de droite ils étaient alignés, dans un ordre qui ne devait rien au hasard. Marx au centre flanqué d’Engels et de Lénine, avec à gauche Aris Velouchiotis, le chef de la guérilla grecque des années 40, à droite Che Guevara patron de tous les partisans, et autour quelques autres figures saintes du panthéon communiste. Une iconostase rouge. Sur le mur d’en face des portraits de barbus farouches, combattants contre les turc à la fin du XIXe siècle. Au fond des photos d’hommes, et de quelques femmes, tous jeunes, avec les coupes de cheveux ou les lunettes d’écailles typiques des années 1930-40, enfants du pays tombés dans la lutte contre les Nazis. Le dernier mur n’était orné que d’une seule image, celle du pétrolier ou travaillait le fils du patron de ce petit établissement ou l’on vendait de l’excellent fromage et du bon café « grec ». Vaclav Trojan, un ancien dissident Tchèque n’était nullement troublé par cette décoration martiale, dans laquelle il ne percevait rien qui soit de l’ordre du triste rituel « marxiste-léniniste » qui avait submergé son pays pendant des années. Il y voyait l’expression d’une foi populaire authentique en la résistante.
C’est qu’Anoghia, n’est pas seulement un village de montagne aux maisons neuves et coquettes. Les touristes ne font en général que le traverser, sans savoir qu’à l’intérieur de l’église, neuve elle aussi, demeurent des fragments des murs de l’église plus ancienne, brûlée par les SS, comme tout le village. Et dans cet Oradour crétois, bastion de toutes les résistances à tous les empires, le vieux cafetier communiste accueillait avec autant de plaisir Vaclav, venu faire une conférence dans le cadre de la rencontre « SIDU » que les jeunes participants, y compris les Turcs : une petite centaine de personnes, dont 90 moins de trente ans, venus de Grèce, de Turquie, de Chypre, de toutes les Républiques post-yougoslaves et autres pays des Balkans, et d’un peu partout en Europe, avaient choisi en effet ce village pour tenir leur premier « séminaire interculturel pour le dialogue et la compréhension mutuelle » et créer le « réseau jeune HCA. »
De l’inter-religieux à l’interculturel
En fait ce n’était pas vraiment le premier SIDU, mais le quatrième. En 1993 le Conseil Inter-églises pour la paix des Pays Bas (IKV) avait déjà organisé une rencontre à Novi Pazar, dans la région du Sandjak, une province de la Serbie qui jouxte le Monténégro, la Bosnie Herzégovine et le Kosovo. Cette « université d’été pour le dialogue inter-religieux » en anglais « summerschool for inter-religious dialogue and understanding » ou SIDU, regroupaient quelques dizaines d’étudiants de divers pays de la région. En pleine guerres yougoslaves, l’initiative d’IKV, organisation par ailleurs activement impliquée dans le réseau HCA, voulait dépasser les formes convenues d’un dialogue sur la paix entre catholiques, orthodoxes, et musulmans, les trois « confessions » instrumentalisées dans les guerres, mais aussi protestants et juifs. Deux autres « SIDU inter-religieux » ont eu lieu ensuite en 1994 et 1995 à Struga en Macédoine et Ulcinj au Monténégro, mais malgré leur intérêt, ces rencontres n’ont pas débouchée sur une dynamique active. Le dialogue demeurait rituel, ces écoles d’été n’enthousiasmaient guère les plus jeunes participants. Les organisateurs ont donc décidé de sortir du cadre restreint de l’inter-religieux, et de s’appuyer sur le réseau HCA. Le comité d’HCA Grèce à donc proposé un stage pour l’été 1996 à Anoghia. « L’inter-culturel » (qui peut être aussi inter-ethnique ou inter-confessionnel) a remplacé l’inter-religieux, et le « séminaire » a remplacé le « summerschool », les réunions ne se déroulant pas toutes l’été Ces rencontres laïcisées ont gardé le sigle anglais « SIDU », qui est devenu un nom commun dans toutes les langues des participants.
La dynamique « jeune » lancée à Anoghia s’est traduite par la publication d’un magazine en anglais The Collage fin 1996. Dès l’été 1997 un autre SIDU s’est tenu à Lastovo en Croatie tandis que se développait des logiques plus régionale avec la rencontre de Canakale (Turquie) ou le lancement en octobre 1997 à Laktasi, dans la zone serbe de Bosnie, d’un réseau regroupant des participants de toutes les régions de la Bosnie Herzégovine divisée et meurtrie, un réseau qui devait rapidement se doter d’un journal (TNT), et qui est toujours actif dix ans plus tard. Les Moldaves ont crée leur propre version trilingue (russe, moldave, anglais) de Collage, les Sud-caucasiens (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie) ont fait de même. Et depuis les rencontres n’ont pas cessé.
Plusieurs centaines de personnes, les quatre cinquième âgés de moins de 30 ans, ont participé à ces SIDU, de manière ponctuelle ou régulière. Jeunes sans expériences ou militants déjà chevronnés, ils sont venus principalement des Balkans, du Sud Caucase, de Turquie, des pays de l’ex-URSS - de la Moldavie au Tadjikistan - , d’Europe centrale - des pays Baltes à la Slovénie -, d’Europe occidentale - et notamment de France -, mais aussi d’autres régions du monde, voisines ou lointaines : Israël, Palestine, Liban, Tunisie, Maroc, Etats-Unis, Canada, Brésil, Tchad, Inde... Après Anoghia, en 1996 en Crète, Lastovo en Croatie puis Tsindalie en Géorgie en 1997, il y a eu Prague et Arzano (Bretagne) en 1998, Miercurea Ciuc en Roumanie en 1999, Algajola (Corse), Canakale (Turquie) et Bakou (Azerbaïdjan) en 2000, Budapest en 2001, Tsaghkadzor (Arménie) en 2003, Télavi (Georgie) en 2004 et enfin Cocieri (Moldavie) en 2005. A cela s’ajoutent les réunions plus régionales ou les rencontres de travail en Moldavie, en Turquie, en Bosnie Herzégovine, au Monténégro, en Grèce, dans le Sud Caucase, à Prague, Paris, La Haye, ou Londres... Avec la première rencontre de jeunes du réseau MECA (Middle East Citizens’ Assembly) en mars 2006, a commencé, à Amman (Jordanie), une déclinaison de l’esprit SIDU au Moyen Orient, avec un séminaire regroupant une trentaine de participants venus de Jordanie, de Palestine, du Liban, d’Israël, d’Irak, d’Iran, du Yémen, du Soudan, de Turquie et des Pays Bas.
Les débats tournent toujours autour de thèmes relatifs aux questions d’identité et de conflits, de citoyenneté et d’engagement, et sont toujours illustrés de présentations théoriques, d’études de cas et d’expérience personnelles. Quelques exemples de thèmes : « identité tradition et citoyenneté » lors du séminaire de Corse, « expérience de la résolution des conflits » pour celui de Hongrie, « religion identité et citoyenneté » le thème central du séminaire d’Arménie, « culture, citoyenneté et conflits » celui du SIDU de Moldavie. Les thèmes des dossiers du magazine « The Collage » reflètent également les centres d’intérêt du réseau, généraux comme « citées, villes et villages » (printemps 88), « racisme, xénophobie et exclusion » (été 88) « les questions de genre » (printemps 2000) « globalisation » (été 2002), ou focalisé sur une zone particulière (Chypre, Sud Caucase, Kosovo...), etc.
Doucement, doucement
A une étudiante corse qui lui demandait, un jour d’avril 2000 dans la cafétéria de l’université de Corte « mais à quoi cela vous sert-il de vous réunir ? », Miralem Tursinovic, fondateur du réseau jeune de Bosnie, avait répondu « d’abord l’amitié, ensuite l’expérience, enfin les idées ». Contrairement en effet à de nombreuses « formations » ayant pour objet « d’enseigner » la paix ou la démocratie, qui se sont développées ces dernières années, avec moult financements occidentaux, les SIDU ne sont pas des lieux ou des « experts » viennent éduquer de jeunes ignorants. Si des expériences théoriques ou pratiques, universitaires ou militantes, anciennes ou récentes, sont bien sollicitées, ce sont celles de tous les participants, qui ne se divisent pas en professeurs et élèves, mais apportent, chacun avec ses moyens, leurs contributions. L’échange est au cœur de la rencontre, la confrontation d’une situation que l’on connaît bien avec une situation comparable mais qui s’est développé dans un contexte différent, la nécessité d’expliquer aux autres, l’intérêt d’écouter les autres, la plaisir d’être ensemble. Cela passe aussi par des moments d’émotions partagées : la Fest Noz bretonne d’anthologie avec les habitants du village d’Arzano, les chants polyphoniques mêlant le corse au macédonien, l’arabe au serbe, avec ceux du village de Pigna en Corse, l’interruption des séances pour que chacun fasse la cuisine à l’autre en Arménie, le football (mixte) en Moldavie, l’appropriation d’une maison commune, construite par l’effort militant en Géorgie, etc.
Dès lors se sont développées effectivement, au-delà des réunions elle-même, de réelles relations personnelles, souvent d’amitié fortes, entre les participants, qui ne sont pas de simple figures rhétoriques ou d’aimables souvenirs de vacances, mais deviennent le ciment d’activités concrètes, de solidarités les uns envers les autres, parfois par-dessus des lignes de fronts, des édifices de haines, des sédimentations de préjugés. Si chaque réunion a sa propre logique et doit contribuer à enrichir chaque participant, au travers du partage d’expériences, de confrontation d’idées et de l’acquisition de connaissances, se tisse à travers l’ensemble des réunions, et au delà par la diffusion d’une certaine « manière de voir », un réseau qui agit sur le long terme dans les sociétés civiles de chaque pays.
L’efficacité immédiate n’est pas toujours là. Ainsi les jeunes de HCA, conscient de l’imminence de la guerre, avaient essayé en 1997, autour des membres Albano-kosovars et Serbes du réseau, de construire une action commune (Serbe, Albanaise et internationale) autour d’un appel « rendez leur le droit d’étudier » (à propos de la fermeture des écoles kosovares). Une initiative relayée en ex-Yougoslavie par le réseau de lycéens et d’étudiants dit des « post-pessimistes », un effort, hélas, fracassé par les déportations et les bombes. Les jeunes Arméniens - d’Arménie et du Nagorno Karabagh - et Azerbaidjanais, qui sont confrontés aux difficultés incessantes que provoque l’état de guerre entre leur deux pays, n’ont pas réussi à organiser un vaste mouvement de paix et de réconciliation entre les deux peuples. Il n’empêche que depuis plus de dix ans ils maintiennent une coopération qui portera ces fruits un jour. Une telle persévérance a permis les progrès spectaculaires du dialogue arméno-turc, engagé il y a plusieurs années et qui s’est traduit en août 2005 par le séminaire commun de jeunes d’Arménie et de Turquie à Antakya, une rencontre au titre évocateur : « Gamats Gamats -Yavas Yavas » (doucement, doucement).
L’efficacité des rencontres est plus forte si celles-ci sont « ancrées quelque part ». C’est-à-dire dans des conditions qui permettent aux participants de prendre du recul par rapport à la manière dont ils voient leurs problèmes habituels, y compris pour les participants du pays hôte, en étant confronté à la situation particulière du lieu d’accueil, de la région, voire de la commune ou se tient le séminaire. Ainsi la rencontre d’Arzano en Bretagne, construite en relation étroite avec l’équipe municipale, les collectivités locales et les mouvements culturels de la région, ainsi la volonté de tenir la réunion en Moldavie au cœur de l’imbroglio transdienstrien, malgré l’inconvénient des passages de check point, ainsi la volonté de mettre au cœur de la réunion arméno-turque d’Antakya, à la fois l’histoire des Arméniens en Anatolie et à Antakya même (avant le génocide), et la situation actuelle de la ville comme exemple d’un débat sur « l’identité communale à l’heure de la globalisation ». Les réunions se sont avérées d’autant plus efficaces qu’elles étaient organisées loin des séductions perturbatrices des grandes villes (les village d’Algajola ou d’Anoghia fonctionnent mieux que Budapest ou Prague), et a fortiori si les participants peuvent s’approprier totalement des lieux de rencontres qui demeurent cependant ouverts sur la réalité extérieure (comme la maison de HCA Géorgie à Télavi ou le centre intercommunal à Arzano).
La réussite immédiate d’une réunion ne se mesure pas au nombre d’exposés ou de documents produits mais peut être évaluée en observant la magie qui peut irradier d’une rencontre jusque dans son environnement et conduire un chef de gare de la SNCF à bloquer le départ d’un TGV pour permettre à tous les participants du SIDU (dont la presse locale s’était faite largement l’écho), d’attraper leur train, ou des policiers arméniens chargés de surveiller les « ennemis » Azerbaidjanais d’un autre SIDU, à embrasser avec effusion les dits ennemis, au moment de se quitter à la frontière, en se promettant de s’envoyer des cartes postales ! La réussite à long terme se mesure à la persistance et la solidité des liens, et à la force qu’ils contribuent à donner à chaque participant pour son activité militante dans son pays, pour sa vie.
Bernard Dreano
Bernard Dreano
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