paru dans l’hebdomadaire Politis, n°869, le 29 septembre 2005
On dirait un poste de douane ordinaire, c’est absolument ce dont il veut avoir l’air, avec sa barrière, ses files d’attentes, ses flics aux larges casquettes plates qui empochent parfois des petits billets (en dollars ou en euros de préférence) quand il manque un tampon réglementaire... son drapeau rouge à bande verte et, sur une stèle, les contours stylisés du territoire de la République. Sauf que c’est un drapeau et une république que personne ne reconnaît dans le reste du monde : la « République Moldave de Transdniestrie » située sur la rive gauche du Dniestr, étirée contre l’Ukraine sur 20 km de large et 70 de long. Pour y parvenir, il a fallu traverser le fleuve, constater que des deux cotés du pont, des soldats russes montent la garde, les canons ostensiblement dirigés vers les deux rives pour montrer qu’il s’agit d’une « force d’interposition ». Sur la rive droite, pas de poste de douane, mais parfois des contrôles de la police de la République de Moldavie, Etat dûment reconnu lui, avec son drapeau bleu, jaune et rouge, frappé d’un écusson pour le distinguer de celui de la Roumanie voisine... Au bord de la route les portraits de « criminels recherchés », dont ... une partie du gouvernement de la Transdniestrie !
A part ça tout est calme en cet été 2005, et rien n’a empêché par exemple la cinquantaine de militants du réseau Helsinki Citizens’ Assembly*, venus d’une quinzaine de pays, d’aller et venir autour de Cocieri, un village loyaliste moldave enclavé sur la rive transdienstrienne sécessionniste, où ils avaient décidé de tenir un stage d’été consacré notamment.... à la résolution des conflits ! .
L’histoire de cette sécession remonte à l’effondrement de l’URSS. A la fin du XIXe siècle la partie orientale de l’antique province de roumaine de Moldavie, entre les fleuves Prout et Dniestr, s’appelait Bessarabie et faisait partie de l’empire Russe. En 1918 la Grande Roumanie alliée de la France avait récupéré ce territoire (mais pas la Transdniestrie), qui allait être repris par l’URSS pendant la seconde guerre mondiale. Une partie de l’ancienne Bessarabie - avec la Transdniestrie- devenait la Moldavie soviétique, tandis que le Nord (Bukovine) et le Sud (l’accès à la mer) était donné à l’Ukraine. La Moldavie, majoritairement roumanophone, a proclamé son indépendance en 1991 le "moldave" (roumain) est devenu langue nationale et l’alphabet latin officiel, et les Transdniestriens, majoritairement russophones et utilisant l’alphabet cyrillique, s’en sont séparés, avec le soutien de la 14e armée soviétique, au prix de violents affrontements faisant plusieurs centaines de morts notamment à Bendery une enclave Transdniestrienne sur la rive droite. Ils ont ainsi constitué leur « république » contrôlant une grande partie du potentiel industriel et la principale centrale électrique.
Depuis le conflit est « gelé ». L’échec politique des nationalistes roumanophones qui voulaient le rattachement de la Moldavie à la Roumanie n’a pas fait revenir les Transdniestriens, malgré les efforts des autorités de Chisinau (la capitale moldave) leur proposant un statut d’autonomie comme celui accordé en 1994 à la minorité turcophone (et russophone) des Gagaouz dans le sud du pays. C’est que la « république » de la rive gauche du Dniestr est devenu un pion du jeu de Moscou, protégé par l’armée russe, une zone de tous les trafics et blanchiments, sous la houlette du parrain local Igor Smirnov.
Mais la situation est peut être en train de changer, ce qu’a bien compris le président Moldave Vladimir Voronin. Fort des victoires électorale de son parti (communiste), dans des élections jugées honnêtes par les observateurs, il veut profiter de l’arrivée d’un pouvoir distant de Moscou dans l’Ukraine voisine, après la « révolution orange ». Il a proclamé son « option Européenne » et entend s’appuyer sur l’Union Européenne et les Etats Unis pour obtenir que Moscou incite les Transdniestriens à la modération. Les Européens, longtemps restés relativement indifférents sont maintenant préoccupés par une question qui se pose à leur frontière (compte tenu de l’adhésion prochaine de la Roumanie à l’Union), propre à déstabiliser la « politique de voisinage », et à perpétuer une « entité » facilitant les trafics maffieux, y compris ceux liés à la drogue et à la prostitution. Voronin a donc relancé l’idée d’autonomie, et proposé de faire du Russe une langue à statut officiel en Moldavie.
La famille Smirnov et les autres dirigeants de Tirasopol (la capitale Transdniestrienne) sont fort peu soucieux de voir évoluer un statu quo très lucratif, fondé sur l’exploitation des profits officiels et officieux des douanes, des magasins et stations services Sheriff bien achalandés en produits d’origines licites ou moins licites et de trafics moins avouables dont la vente d’une partie des stocks d’armes russes ou l’usage des comptes du club de football de Tirasopol qui représente dans les coupes européennes ...la Moldavie. Ils adoptent un ton très « gauche ». C’est ainsi que cet été Proryv ( le journal de la jeunesse « Smirnovienne ») appelait à la résistance contre l’impérialisme américain, en soutenant le prochain Forum Social Mondial au Venezuela ! Une idée qui n’a pas germé sur les bords du Dniestr mais a été sans doute inspirée par Nashi le mouvement « progressiste » pro-Poutine en Russie.
Cette « mobilisation » suscite cependant peu d’enthousiasme dans une jeunesse désabusée. On estime que 20% des 750 000 habitants de la Transdniestrie, principalement des jeunes, sont partis chercher fortune ailleurs (avec si possible, à défaut de mieux, un passeport russe en poche), tandis que dans le reste de la Moldavie ( moins de quatre millions d’habitants) qui dispute à l’Albanie le statut de plus pauvre d’Europe, les aspirants au départ sont également nombreux (avec si possible, à défaut de mieux, un passeport roumain en poche).
Pourtant tout n’est pas noir dans les riants vallons moldaves, au milieu de vignes qui produisent des vins fort agréables et des cognacs fruités. Et beaucoup n’ont pas renoncé. Les militants du séminaire d’été de HCA, ceux qui tout à l’heure traversaient le Dniestr, en témoignaient. Qu’ils soient de Chisinau, de Transdniestrie, de la minorité Gagaouz et même immigrés en Moldavie (Africains), ils expliquaient à leurs camarades venus d’Ukraine, de Russie, de Biélorussie, de Pologne, de Roumanie, du Caucase ou de Turquie mais aussi de France et de Tunisie, leurs combats contre le racisme et la xénophobie, pour l’écologie et la démocratie.
Cette partie de la jeunesse moldave se reconnaît dans le groupe rock local Sdob chi Sdoub. Un groupe qui cartonne autant en Roumanie qu’en Russie, comme pour dire que l’avenir est à l’Ouest comme à l’Est, mais toujours enraciné à Chisinau, dans ce petit territoire d’Europe qui est l’un des endroits ou se joue aussi l’avenir, le leur, le nôtre.
Bernard Dreano, Du centre d’étude et d’initiative de solidarité internationale (Cedetim), co-président du réseau Helsinki Citizens’ Assembly. Ce texte est paru dans Politis n°869, le 29 septembre 2005
* Le réseau Helsinki Citizen’s Assembly (HCA) regroupe des militants de la paix et des droits civiques, principalement dans le sud est de l’Europe (Balkans, Caucase, etc.), il est représenté en France par l’Assemblée Européenne des Citoyens (AEC)