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Accueil > Thèmes et Chantiers > Afrique > Archives > Côte d’Ivoire 2002-2003

Piège d’Ivoire
Par Bernard Dreano le 1er novembre 2002

L’Afrique de l’Ouest est devenue LE symbole de la crise démographique, environnementale et sociale mondiale dans laquelle c’est l’anarchie criminelle qui apparaît comme le vrai danger stratégique.
Robert D Kaplan (The coming anarchy, ed. Vintage Book, New York, 2000)


La “ Francafrique ” n’est plus ce qu’elle était. Notre gouvernement de droite, qui en a reçu l’héritage, semble fort embarrassé. Les troupes françaises sont intervenues en Côte d’Ivoire, non seulement pour “ protéger nos ressortissants ” mais aussi, bien sur, pour défendre “ nos ” intérêts, économiques ou politiques. Malheureusement, les choses ont bien changé et les soldats français sont fort embarrassés. Au nord, les rebelles accusent l’armée française de les avoir empêchés de mener une offensive décisive vers le sud pour protéger le pouvoir de Laurent Gbagbo. A Abidjan, les partisans de ce dernier conspuent la même armée française qui protège Allassane Ouattara, présenté comme le mentor des rebelles...

L’embarras n’est pas seulement, en France, du coté du gouvernement. Les militants de gauche semblent tout aussi perplexes, et donc pour la plupart, silencieux. Certes, ils expriment les condamnations rituelles - et fondées - sur les responsabilités, générales, de la mondialisation néolibérale et, particulières, de la gestion passée néocoloniale du pré carré africain par la France. Mais cela ne donne guère de guide quant à l’attitude à avoir présentement. Ce texte n’a pas pour ambition de répondre à toutes les questions que se posent, mais à fournir quelques compléments pour la réflexion.

Ne comptez pas alors sur une Côte d’Ivoire encore existante

Certains d’entre nous ont bien connu Laurent Gbagbo, exilé en France dans les années 80, alors qu’il travaillait avec le Cedetim et le journal Libération Afrique [1]. Par la suite, il a crée le Front Populaire Ivoirien (FPI), adhérent à l’Internationale Socialiste et entretenu des rapports suivis avec des responsables de la gauche française. Dans l’ensemble ce passé proche n’a heureusement pas empêché la critique par les militants - et notamment ceux du Cedetim - de la grave dérive ethno-nationaliste du FPI.

En 1989, l’opposant en exil Laurent Gbagbo, tout juste rentré dans son pays, venait de créer le FPI. L’une de ses premières apparitions en Europe en tant que leader du parti avait été de participer à la VIIIe Convention pour le Désarmement Nucléaire en Europe (Convention END) [2] à Vittoria-Gasteiz au Pays Basque (Etat Espagnol). Nous étions en pleine effervescence démocratique, non seulement en Europe de l’Est ou en Chine mais aussi en Amérique latine ou en Algérie et Laurent Gbagbo voulait absolument que le mouvement de démocratisation africain soit perçu dans ce contexte et soutenu par les militants d’Europe. Expliquant les conditions de son retour au pays il précisait qu’il faudrait être “ débile pour aller créer un parti sur une base ethnique ” compte tenu “ des spécificités de la Cote d’Ivoire [3] .et il avait invité les participants à la convention à tenir une grande assemblée de paix à Abidjan quand il serait devenu président de la République ! Ironie de l’histoire....

Hélas, la vague de démocratisation, une génération après les indépendances, était, pour paraphraser René Dumont, elle aussi “ mal partie ”...Et notamment en Côte d’Ivoire. En fait, avant même la mort du “ père de la nation ” d’Houphouet Boigny, le pays était entré dans un processus de crise comparable à certains égards à celui de la Yougoslavie. L’état patrimonial, mais relativement redistributeur construit par le “ vieux ” était en train de perdre sa légitimité. Sa légitimité historique, une génération après l’indépendance, et sa légitimité économique minée de l’extérieur par les effets dissolvants des politiques néolibérales et de l’intérieur par la corruption. Aux frontières, le Liberia, puis la Sierra Leone et dans une moindre mesure la Guinée connaissaient un processus d’implosion dramatique. L’incertitude des lendemains nourrissait les fantasmes, phobies et peurs de “ l’autre ” et les affirmations ethniques. Les leaders candidats à la succession allaient, par leurs discours, accentuer la dérive “ ethnique ”. Ainsi “ l’Ivoirité ” revendiqué par Bedié et le PDCI (l’ancien parti unique) appel raciste aux gens du Sud contre les “ allogènes ” venus du nord, et que le FPI allait reprendre à son compte.. De même, la “ Yougoslavité ” avait été instrumentalisée par le nationalisme serbe à la même époque à des milliers de kilomètres de là.

En février 1994, l’essayiste américain Robert D. Kaplan publiait un article dans The Atlantic Monthly : “ The coming anarchy ”. Kaplan y répondait à ses collègues Francis Fukuyama et Samuel P. Huntington, comme lui familiers des “ think tanks ” du pentagone américain. La théorie du premier, la “ fin de l’histoire ” n’est restée à la mode que le temps de l’euphorie de la fin de la guerre froide, celle du second, “ la guerre des civilisations ” est abondamment utilisée pour justifier n’importe quoi , même en Côte d’Ivoire où certains ont tout intérêt à présenter le conflit comme la lutte du “ bien ” chrétien contre le “ diable ” musulman. La troisième thèse “ l’anarchie qui vient ” est moins connue en France. Et c’est sans doute dommage car Kaplan a écrit son article après plusieurs mois d’observation de la situation en Afrique de l’Ouest, en particulier du Liberia, en pleine guerre civile, mais aussi de la Côte d’Ivoire, présentée encore alors, jusque dans les manuel scolaires français, comme la “ success story ” de la Francafrique.

La Côte d’Ivoire, constate Kaplan, compte “ 13,5 millions d’habitants qui seront 39 millions en 2025, quand l’essentiel de la population sera constitué de paysans urbanisés comme ceux de Chicago (l’un des principaux bidonvilles d’Abidjan). Mais ne comptez pas alors sur une Côte d’Ivoire encore existante.Chicago qui est plus significatif du présent démographique de l’Afrique et du Tiers Monde - et plus encore du futur - que les images exotiques et idylliques de femmes portant des jarres de terre sur leurs têtes, est l’illustration de la manière dont la Côte d’Ivoire, jadis un modèle de succès pour le Tiers Monde, est devenu un cas d’école de la catastrophe du Tiers Monde [4]

Pour Kaplan la situation africaine, et plus particulièrement celle de la conurbation côtière qui va de Lagos à Abidjan est emblématique de la nouvelle situation planétaire. Une situation ou se développent à nouveau des “ blancs sur les cartes ”, des zones “ d’anarchie ” livrées aux gangs, qui concernent d’abord les déshérités des villes, mais aussi de vastes zones de campagnes sans ressources (d’ou proviennent souvent d’ailleurs les immigrés néo-urbains). Cette situation, bine plus que les menaces “ civilisationnelles ” des islamistes par exemple, constitue le dangereux horizon du XXIe siècle, bien au delà de l’Afrique de l’Ouest. Il est fort intéressant de prendre en considération les observations d’un homme très familier aussi des Balkans et du Moyen Orient, il est l’auteur de best-sellers aux USA comme “ Balkan Ghosts ” (un voyage dans l’histoire) ou “ Soldiers of God ” (avec les moudjahidin d’Afghanistan), qui développe une vision “ réaliste ” cynique du monde, aussi ironique contre les “croisades pour le bien ” de Bush que contre un certain idéalisme Wilsonnien de ses opposants [5].

Toutes les caractéristiques des nouvelles guerres sont présentes en Côte d’Ivoire

La britannique Mary Kaldor travaille depuis des années sur les guerres et la paix. Fondatrice des conventions END pour le désarmement nucléaire et la fin de la guerre froide dans les années 80, et de la Helsinki Citizens’ Assembly (représentée en France par l’Assemblée européenne des Citoyens) dans les années 90, elle connaît bien, elle aussi, les Balkans, (ainsi que le Caucase), mais, quand elle a voulu comprendre comment fonctionnaient les guerres de l’après guerre froide, elle a naturellement du se pencher sur les conflits africains. Dans son livre sur les “ nouvelles guerres ” elle propose une sorte de modélisation [6].
Ce que Mary Kaldor appelle “ nouvelles ” guerres diffèrent des “ anciennes ” à la fois en ce qui concerne les buts, les méthodes, les financements.

Les nouvelles guerres ont des motivations “ identitaires ”. Cette dimension ne constitue pas une régression vers le passé, par exemple dans le cas de la Côte d’Ivoire vers un “ tribalisme ” pré-colonial, mais une conséquence de l’ère globale de la mondialisation. On assiste à des “ reinventions ” du passé dans le contexte de la délégitimation des états, accentué par le néolibéralisme et du discrédit des idéologies libératrices globales antérieures du socialisme, ou, dans le cas de la Cote d’ivoire, de la construction nationale,“ des projets politiques rétrospectifs viennent remplir le vide laissé par les projets prospectifs ” constate Mary Kaldor [7]. Loin d’être pré-modernes, les nouvelles guerres sont post-modernes et les phénomènes contemporains de la médiatisation (c’est le cas en Côte d’ivoire) ou de l’influence des diasporas (comme ce fut le cas en Croatie), jouent un rôle important.

Deuxième caractéristique, l’évolution de la manière de combattre. Les nouvelles guerres ont des points communs avec les guerres de guérillas et de contre-guérillas de la période précédente, mais s’en distinguent profondément. S’il s’agit toujours d’éviter les batailles frontales ce n’est plus pour gagner, par la persuasion ou la contrainte, le contrôle de la population. Il s’agit au contraire en général d’obtenir l’expulsion, ou au moins la marginalisation d’une partie importante de la population. Le déplacement de population n’est pas un dégât collatéral d’une contre-guérilla mais le plus souvent un objectif de “ purification ethnique ” légitimé par des considérations idéologiques (nationalisme raciste) ou simplement par la nécessité, pour des seigneurs de guerres, de contrôler un territoire peuplé par leurs seuls obligés (comme au Liberia). Les crimes de guerres et les crimes contre l’humanité à l’encontre des civils sont des conséquences logiques de cette situation, la menace de génocide, comme moyen ultime, presque toujours présente.

Troisième caractéristique, l’émergence de ce que Mary Kaldor appelle la nouvelle économie de guerre globalisée, caractéristique de notre phase de mondialisation néolibérale. Traditionnellement, l’économie de guerre tendait vers un maximum de centralisation, de rationalisation de la production, d’autarcie et donc d’étatisation. L’économie des nouvelles guerres est au contraire ouverte, décentralisée, privatisée. Les combattants se financent par le pillage et les trafics lucratifs sur le marché mondial (drogue, prostitution ou diamants comme en Sierra Leone), à travers les organisations privées des mafias locales ou transnationales. Les interventions internationales ont en général pour effet d’accentuer le phénomène (détournement de l’aide, accaparement de rentes par des mafias, etc..). Bien entendu aux armées classiques, nationales ou étrangères s’ajoutent les milices plus ou moins identifiées avec toutes les formes intermédiaires de forces plus ou moins armées.

Dès lors la guerre ne devient pas “ la politique par d’autres moyens ” comme l’entendait Clauzevitz et comme elle l’a été plus ou moins du traité de Westphalie jusqu’à la chute du mur de Berlin. Elle devient un état économique et social endémique dans certaines de ces zones “ blanches ” dont parlait Robert Kaplan. Significativement, on ne sait pas très bien quand commence une nouvelle guerre : pas de déclaration de guerre bien sur, ni de proclamation de la lutte armée par la guérilla, mais une dégradation continue, une crise qui s’amplifie et à un moment donné on se rend compte que le point de non-retour est atteint comme en Côte d’Ivoire avec le soulèvement des militaires du . Et l’on ne sait évidemment pas quand la guerre se termine, il n’y a plus de traité de paix ou d’indépendance ; mais, après moult cessez-le-feu sans suites, un “ processus de paix ” qui prolonge le processus de guerre et dans lequel ceux des seigneurs de guerres qui se sont le mieux sorti de la phase précédente cherchent à stabiliser leur pouvoir sur les “ entités ” qu’ils contrôlent. La stabilisation de la situation “ gèle ” souvent le conflit plus qu’elle ne la règle et certaines “ entités ” acquirent des caractéristiques de proto-état comme la Nagorno Karabagh, le Kurdistan Irakien, l’Abkhazie, etc... et demain la Côte d’Ivoire Nord ?

Toutes les caractèristiques des nouvelles guerres sont présentes en Côte d’Ivoire, à ceci près, si l’on compare à d’autres drames, que le processus de dégradation évolue relativement lentement. Les chefs de factions demeurent encore des chefs politiques, qui ont cherché à négocier, sans doute d’abord du fait des pressions françaises. On était déjà au bord de la guerre civile au moment de l’invalidation de la candidature de Ouatarra et de l’élection de Laurent Gbagbo à la présidence, et puis le pays a connu une sorte de rémission. Une tentative de gouvernement d’union nationale, avec réintégration d’Allasane Ouatara dans le jeu, a été esquissée. Le soulèvement du 19 septembre 2002 vient d’y mettre fin dans des conditions qui demeurent partiellement obscures (à l’évidence les rebelles ont bien disposé d’un appui Burkinabé, à l’évidence des dirigeants du FPI en ont profité pour régler des comptes notamment en assassinant le général Guei).

La division Nord Sud du pays pourrait, aux yeux de certains, être le premier pas vers une fédéralisation. Les exactions commises par les forces armées, rebelles et loyalistes demeurent, si l’on compare à ce qui s’était passé en Sierra Leone ou au Liberia, encore limitées. Si le processus de privatisation de la guerre, avec mercenaires et milices est déjà entamé, les choses demeurent relativement encore sous contrôle.

La catastrophe humanitaire guette la zone rebelle, enclavée et manquant de ressources alimentaires. Mais l’apocalypse, si elle doit survenir, ne viendra pas de la savane du nord mais des villes et des villages du Sud. Là se trouve la majorité de la population. Là vivent aussi par millions des “ nordistes ” musulmans dioulas ivoiriens ou burkinabés ou d’autres origines, dans des villages d’ouvriers agricoles de la zone du Cacao et surtout dans les “ chicagos ” et autres bidonvilles d’Abidjan. Là, on s’arme pour se défendre contre la milice ou la police du voisin. Là des prêcheurs enflamment les églises et les mosquées (les militants des droits de l’homme ivoiriens soulignent de ce point de vue le rôle incendiaires de certaines sectes évangéliques). Là, des médias (du FPI notamment) empoisonnent les esprits et la peur se répand au fur et à mesure que la situation économique se dégrade.

Les peuples de la région ont une expérience fort mitigée des interventions “ humanitaires ” de ces dernières années

C’est alors qu’intervient la cavalerie... : l’interposition armée et la médiation diplomatique de la “ communauté internationale ”. Nous ne sommes pas, en Côte d’Ivoire aujourd’hui dans une situation ou il faudrait soutenir un camp contre un autre, au motif que ce camp, progressiste, proposerait une vraie solution nationale conforme aux intérêts du plus grand nombre. Ce n’est pas le cas, même si, nous l’avons déjà dit, la situation n’a pas (encore ?) atteint le niveau de dégradation qu’ont connu le Liberia ou la Sierra Leone pour ne parler que des voisins.

Mais nous savons aussi qu’une intervention “ humanitaire ” internationale n’est pas ipso facto synonyme de retour à la paix. Bien entendu dans ce genre de situation les “ vraies ” forces d’intervention, celle qui disposent de moyens conséquents, ne sont pas animées que par des bons sentiments et de la probité candide. Les français en Côte d’Ivoire, les Britanniques en Sierra Leone, les Nigérians au Liberia et en Sierra Leone, sans parler des américains partout... ne perdent pas de vue leurs intérêts économiques, politiques, symboliques. Nous avons toutes les raisons pour surveiller de près une intervention française dans son “ pré carré ” compte tenu de précédents historiques fâcheux... Mais cette indispensable vigilance ne signifie pas que le mot d’ordre juste, pour un démocrate français aujourd’hui, soit de demander le retrait immédiat des troupes françaises impérialistes.

Les peuples de la région ont une expérience fort mitigée des interventions “ humanitaires ” de ces dernières années. Dans le Liberia a feu et à sang des années, une partie des forces armées de l’ECOMOG (la force de la communauté des pays d’Afrique de l’Ouest CEDEAO), est très vite devenue...une faction guerrière supplémentaire pratiquant pillage et racket voire trafic et alliance avec certaines milices. En Sierra Leone après des années de guerre civile (1991-99) et une intervention de l’ECOMOG, un “ accord de paix ”, laissant la part belle aux seigneurs de guerre, a été conclu en juillet 1999, et censé être garanti par une force de paix de 11 000 hommes sous l’égide de l’ONU, l’UNAMSI, composée principalement de contingents africains. Mais bien avant que celle-ci soit réellement en place les rebelles du RUF [8] ont pris en otage 500 employés de l’ONU en mai 2000. Ceci a entraîné une intervention musclée des troupes d’élites britanniques, débouchant sur un nouvel accord “ de paix ” sous les auspices de la CEDEAO, tandis que le contingent de l’UNAMSI était (théoriquement) porté à 17500 hommes.

La “ paix ” est loin d’être établie au Liberia comme en Sierra Leone, mais un calme relatif prévaut... avec bien sur maintenant des “ zones blanches ” hors des zones sécurisées. Le bilan des interventions internationales reste à faire. Pourtant aujourd’hui nombreux sont ceux qui, en Côte d’Ivoire pensent qu’une telle intervention demeure indispensable mais sont légitimement inquiets quand à ses conséquences. La prééminence de l’ancienne puissance coloniale dans cette intervention a des relents de re-colonisation, mais quand les français eux-mêmes expliquent qu’ils ne sont là qu’a titre provisoire avant de laisser la place à une force de la CEDEAO le bilan négatif de l’ECOMOG [9] dans les pays voisins est dans toutes les mémoires et certains ne sont pas loin de penser qu’il vaudrait mieux...que les français restent.

Mais, nonobstant les intérêts de Bolloré, Bouygues et autres capitalistes françafricains, l’armée française n’est pas très enthousiaste. La “ projection humanitaire ” fait certes partie de la panoplie des actions qu’une puissance soucieuse de conserver un rang mondial doit être capable de mettre en oeuvre mais en la matière, comme le remarque le “ Débat Stratégique ”, le journal d’Alain Joxe : “ La doctrine française s’élabore avec la mémoire des échecs. Les échecs du Rwanda de Bosnie et du Kosovo servent de garde-fou. Plus jamais le Rwanda signifie ne pas prendre part au jeu génocidaire d’une crise identitaire pour intervenir ensuite en interposition. Plus jamais Srebrenica signifie ne plus jamais laisser prendre en otages les casques bleus en mission humanitaire dans la dépendance d’une alliance hétéroclite. C’est bien parce que les casques bleus français étaient attachés au piquet par les troupes de Mladic et Karadzic que les Européens ont laissé faire ce massacre. Plus jamais le Kosovo, c’est refuser la punition des actes de guerre génocidaires et pratiquer l’intervention préventive, donc avec action terrestre empêchant l’organisation sans trouble du nettoyage ethnique [10]

Politiquement, il est nécessaire d’intervenir au nom d’un multilatéralisme le plus africain possible. La France va donc favoriser la médiation de la CEDEAO. Militairement, il faut intervenir sans être embarrassé par ce même multilateralisme, et, au mieux retirer les forces d’interpositions françaises une foi la solution politique bien engagée, au pire les retirer si cette solution parait hors de portée mais sans risquer d’être accusé par les opinions publiques africaines, et surtout françaises, à la foi de non-assistance à peuple en danger et d’ingérence au profit d’une faction (ce qui est arrivé au Rwanda). Et le tout si possible en préservant les intérêts économiques et surtout politiques de la France dans son pays d’Afrique préféré. Pas facile....

Mais certains barons de la Françafrique ont leur idée là dessus. Bongo le roi-pétrolier du Gabon s’est proposé comme médiateur, mais c’est le général-président togolais Eyadéma qui a occupé la fonction. Et leur message est clair : “ regardez ou mènent ces lubies de pluralisme de droit de l’homme et de démocratie en Afrique, laissez donc faire les chefs pour ramener les peuples à la raison ! ” Ils profitent de surcroit du fait que les dirigeants démocratiquement élus du Sénégal et du Mali sont considérés par les sudistes chrétiens ivoiriens comme des alliés objectifs des nordistes musulmans et donc récusés. Ainsi finalement, à l’occasion de la crise ivoirienne, la vieille Francafrique des réseaux Foccart-Pasqua serait de retour avec la bénédiction de Chirac. C’est d’ailleurs aussi ce que pense notre avisé, mais cynique, observateur américain Robert D Kaplan [11]
Le maintien de “ l’ordre ” par des régimes autoritaires qui ne bénéficient pas de la légitimité des anciens despotes éclairés pères des indépendances, permet peut-être de sécuriser quelques zones utiles aux intérêts occidentaux, mais certainement pas d’apporter la paix et la prospérité aux peuples de la région. L’aspiration à la démocratie et à l’ouverture qui s’est exprimée depuis vingt ans en Afrique n’était pas une lubie d’intellectuel parisien et son enterrement dans “ le-monde-tel-qu’il-est ” une fatalité.

L’éditorial déjà cité du Débat Stratégique nous rappelle opportunément à nos responsabilités, quand les forces armées de notre pays interviennent “ pour la paix ” : “ Si on décide l’envoi de forces d’intervention humanitaire, d’interposition ou de protection , il est logique de prendre ces précautions : être vraiment invité sur place, respecter les souverainetés locales, et ne dépendre de personne pour certaines actions défensives minimum, se donner un cahier des charges éthiquement transparent pour le peuple français et pour les peuples concernés [12].

Ce “ cahier des charges ” doit prendre en considération quelques éléments essentiels. Premièrement, l’interposition militaire doit avoir pour objet la protection des populations civiles et en premier lieu de celles qui sont menacées de purification ethnique et non, comme on a vu en Bosnie, et jusqu’à un certain point en Sierra Leone la protection... des intervenants. Deuxièmement , toute intervention doit être contrôlable et contrôlée, notamment quand il s’agit de la France dans une de ses ex-colonies, au travers des institutions internationales adéquates (ONU, CEDEAO, Union Européenne), troisièmement politiquement toute intervention doit favoriser les facteurs de paix et non conforter les fauteurs de guerre.

Mais qui sont les facteurs de paix ? Lors de l’intervention britannique en Sierra Leone diverses voix s’étaient faite entendre pour justifier ou condamner l’ingérence internationale. Comme le remarque Mary Kaldor dans une étude faite en 2001 sur le sujet [13] : “ l’opinion dominante au sein des groupes de la société civile à l’intérieur de la Sierra Leone se situait quelque part entre la position de la “ guerre juste ” et celle de “ l’imposition de la paix ” (peace enforcement) ” mais dans l’ensemble ces mouvements, groupes de femmes, mouvements d’églises, etc. étaient en faveur d’une intervention permettant d’empêcher les exaction du RUF. Par la suite, et c’est là toute la difficulté, se pose le problème du processus de réconciliation à l’intérieur de la société pour lesquels la garantie de sécurité apportée par l’intervention extérieure et loin d’être une condition suffisante.

Ce même débat, nous devons l’avoir en France, avec les Ivoiriens en Côte d’Ivoire et dans la diaspora. Les forces de la société civile qui s’opposent au déchirement ethnique existent sur le terrain, mais sont actuellement faibles et peu audibles, plus faible qu’en Bosnie en 1991 par exemple et là justement l’intervention militaire extérieure a été conduite d’une manière qui n’avait pas pour objet d’élargir leur capacité d’action. Mais ces forces existent et ont un écho qui ne se limite pas au seul territoire ivoirien. La question concerne en effet toute la région et les protagonistes ne se limitent pas aux chefs ivoiriens (Gbagbo, Ouatarra, Bedié et les inquiétants personnages qui vont surgir dans la crise actuelle) ni aux dictateurs comme Compaoré et Eyadéma. L’autre Afrique existe tout autant, à travers des artistes, des intellectuels, des militants des organisations de droits de l’homme, des groupes de femmes, etc. et même de certains leaders politiques. C’est à celle-là que nous devons apporter notre concours, c’est celle-là qui doit faire qu’il y ait assistance aux peuples en dangers et non opération de police néo-coloniale.


[1Le Cedetim, centre d’étude et d’initiative de solidarité internationale, publiait à cette époque la revue Libération Afrique consacrée principalement à la dénonciation du néocolonialisme en Afrique francophone.

[2Les conventions END ont rassemblés, de 1982 à 1992, des milliers de militants d’Europe de l’Ouest, de l’Est et du reste du monde, accompagnant “ par en bas ”, le processus de fin de la guerre froide et de chute du mur de Berlin. Laurent Gbagbo avait aussi participé à la 5e Convention END tenue à Evry en 1986.

[3Laurent Gbagbo Histoire d’un retour, p.57, ed. l’Harmattan, Paris, 1989, voire aussi Laurent Gbagbo, Côte d’Ivoire, pour une alternative démocratique, ed. L’harmattan, 1983.

[4Rapellons que c’est Woodrow Wilson, le président américain de la première guerre mondiale, qui est à l’origine de la Société Des Nations, rejetée alors par le congrès US ; sur les positions de Kaplan cf. Was democracy just a moment, et the danger of peace, in Robert D. Kaplan, op.cit.

[5Rapellons que c’est Woodrow Wilson, le président américain de la première guerre mondiale, qui est à l’origine de la Société Des Nations, rejetée alors par le congrès US ; sur les positions de Kaplan cf. Was democracy just a moment, et the danger of peace, in Robert D. Kaplan, op.cit.

[6Mary Kaldor, New and old wars, organized violence in a global era, ed. Polity Press, Cambridge 1999

[7Mary Kaldor, op cit p7

[8Le Revolutionary United Front de Sierra Leone a été formé a partir du Liberia voisin sous le contrôle du chef de guerre libérien Charles Taylor, et a bénéficié d’un certain soutien de la Lybie et du Burkina Faso.

[9Economic Community of West African State Cease Fire Monitoring Group, le groupe de contrôle du cesse le feu mis en place par la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest, et dont le Nigéria fournissait le principal contigent

[10Le Revolutionary United Front de Sierra Leone a été formé a partir du Liberia voisin sous le contrôle du chef de guerre libérien Charles Taylor, et a bénéficié d’un certain soutien de la Lybie et du Burkina Faso.

[11Robert D. Kaplan “ Idealism won’t stop mass murders ” et “ The danger of peace ” in The coming anarchy, op. cit ;

[12Le Débat Stratégique, op. cit.

[13Mary Kaldor : “ Intervention 2000, the case of Sierra Leone ”, dans “ A decade of humanitairian intervention, the role of global civil society ”, Global civil society yearbook 2001, ed. Oxford university press, 2001




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