1. La dette extérieure argentine, le défaut de décembre 2001 et la négociation en cours posent une série de problèmes et entraînent de débats d’une grande importance. D’autre part, le thème de la dette argentine tient une place remarquable non seulement dans la situation politique du pays, mais encore dans le cadre actuel du système financier international, du capitalisme mondial, de nouvelles formes d’accumulation et d’exploitation.
2. La crise argentine prend place dans une chaîne qui comprend la crise asiatique, l’Amérique Latine (Équateur), la Russie.... Le niveau d’endettement est toujours plus élevé et la sphère financière est celle qui organise l’ensemble du mouvement du capital, des bénéfices, du cycle et de la crise. Pour cette même raison, l’État joue un rôle central en dépit du régime de "déréglementation", de privatisation et de libéralisation. La "financiarisation" et l’endettement entraînent une bulle financière et une abondance de papiers. La dévalorisation, et le cas échéant, le défaut se transforment dans le même temps en des mécanismes de crise et de réorganisation du marché.
3. Le défaut argentin de décembre 2001 a été accéléré par le FMI lui-même ; il était inévitable et il a été intégré au processus d’endettement au moins depuis le début de l’année 2001. Le problème du point du vue du système financier international n’est pas le défaut en lui-même et une chute générale des valeurs de la dette mais plutôt la manière dont se distribuent ces pertes et dont se reconstruit le mécanisme de l’endettement et le fonctionnement du système.
4. L’importance du cas argentin se situe dans l’ampleur de sa dette, la composition de créanciers, le mode d’intervention du FMI, le rôle de l’État argentin,...
La dette argentine reconnue le 31 décembre 2001 s’élève à 180.000 millions de dollars. Mais le montant réel est supérieur à cette somme parce que celle-ci n’inclut que la dette "reconnu" par l’État central. On devrait comptabiliser aussi par exemple, la possibilité que les litiges auprès du CIADI pour 14.000 millions de dollars deviennent une dette exigible. En 2001, elle était équivalente à un peu moins de 60 % du PIB. De ce montant total, 80.000 millions correspondent à la dette auprès des organismes financiers internationaux -FMI, BID, BM- et un peu moins de 90.000 millions correspondent à la dette souveraine émise en bons, qui sont en défaut.
5. Il est intéressant de remarquer et de discuter les éléments déterminants de cette négociation. Pour le FMI et le système financier international, il s’agit d’une situation nouvelle, d’un cas paradigmatique. Pour la crise argentine, on a abandonné le schéma de "plan de sauvetage", pour lesquels le FMI, le gouvernement des États-Unis et autres effectuent un "prêt d’urgence" de plusieurs dizaines de milliards de dollars, qui permet le paiement des obligations immédiates et une réorganisation de l’ensemble de la dette. Ce plan finançait la sortie de capitaux et de créanciers qui préfèrent se retirer du marché et éviter des pertes. Ce fut le schéma appliqué pour la crise mexicaine.
Pour l’Argentine, on applique un schéma de "faillite". La vice-présidente du FMI et représentant du gouvernement des États-Unis a même essayé de rendre ce schème institutionnel, mais le temps et le consensus suffisant ont manqué dans ce dessein. Il n’y a pas de plan de sauvetage et par contre le défaut est déclaré et rend légale la chute générale de la valeur de la dette en titres et une rénegotiation avec les créanciers s’impose pour distribuer les pertes. Le FMI supervise et coordonne cette négociation de fait.
6. Le gouvernement argentin a reconnu au FMI, BM,... le caractère de créancier "privilégié", pour 80.000 millions de dollars, et est de train de payer régulièrement le capital et les intérêts. C’est un aspect central de la négociation. Le gouvernement argentin a accepté ce point et a centré la négociation uniquement sur les modalités des pertes de créanciers privés.
7. La négociation se concentre sur les bons en défaut depuis décembre 2001 pour une valeur de près de 90.000 millions de dollars. Les intérêts qui ne sont pas payés s’élevant à près de 20.000 millions. Au début, le gouvernement argentin a fait une offre qui reconnaissant une valeur équivalente à 25 % de la valeur nominal original et sans les intérêts ; aujourd’hui la nouvelle offre (qui reconnaît en grande partie les intérêts) se situe entre 50 et 60 % et peut aller jusqu’à 70 % d’après certains analystes. Ce sont des valeurs de la même importance que celles qui sont appliquées pour l’Équateur et la Russie. Il faut remarquer que, de cette manière, la dette privée en bons obtient une nouvelle valeur de marché du niveau de celle qu’elle avait avant le défaut, autrement dit d’environ 30 % de la valeur nominale.
8. À la différence des négociations antérieures, les créanciers (propriétaires de bons) ne sont pas pour l’essentiel de grandes banques étrangères mais des rentiers et "bonistas" privées, de retraites italiens, japonais, allemands, des rentiers argentins, le système argentin de pension privée, et divers fonds de pension et spéculatifs. Une part importante de la perte aura à être supportée par les retraites argentines. Cette modalité de l’endettement explique à la fois l’importance du niveau de pertes qu’on va enregistrer et les difficultés à le faire. Le FMI essaye de regrouper ces intérêts et veut éviter en même temps l’échec de la négociation pour des montants qui n’ont pas une grande importance pour le système dans son ensemble même s’ils sont vitaux pour un créancier individuel.
9. Un point décisif est que le gouvernement argentin a accepté que le paiement de la dette se fasse sur la base d’un superavit primaire fixe, qui se situe autour de 3 % du PIB. Ce pourcentage double la valeur historique que l’Argentine consacre au paiement de la dette. Bien sûr la négociation est très dure, mais entre 2,7 et 3,3 % la différence est importante mais pas décisive. Pendant des dizaines d’années, les finances de l’État argentin seront déterminées par le paiement de la dette d’après un accord international. C’est un aspect fondamental de cette nouvelle modalité de négociation.
10. La négociation de la dette est suivie par le C.A. du FMI et pas seulement, aussi par le G-7 et le Club de Paris. Ces structures de concertation des grands pays capitalistes poussent trois conditions à la conclusion de la négociation : le renouvellement des concessions des services publics aux entreprises privées, l’accord avec les créanciers privés et des changements dans la politique économique et dans la législation. Dans cette configuration, les intérêts des États-Unis, de l’U.E. -et de chaque pays à l’intérieur de l’U.E ne sont pas exactement les mêmes, même si le but commun est de faire plier l’Argentine. Il s’agit d’un jeu complexe entre intérêts communs et particuliers du capital et des États et ce n’est pas le moindre enjeu de cette négociation.
11. Le futur de la dette argentine est déterminé en grande partie par l’issue, ou l’absence d’issue, de la crise de 2001. L’Argentine doit revenir dans le système financier international, mais elle le fera nécessairement dans les conditions critiques, de la préparation d’un nouveau défaut. Tout indique que la négociation se terminera avec une dette souveraine entre 120.000 et 130.000 millions de dollars, 80 % du PIB actuel en dollars. On sait que le point critique est atteint à 40 %. L’Argentine va entrer dans un nouveau cycle d’endettement, ce qui représente une affaire pour le système financier mais ce qui comporte aussi un risque important en cas de perte découlant de la chute de la valeur de la dette.
Depuis le défaut de 2001, on a produit une nouvelle dette pour près de 50.000 millions de dollars, dans le but de compenser les pertes pour le système financier et les groupes capitalistes dus à la dévaluation. Le processus n’est pas encore terminé. Le paiement de cette nouvelle dette doit s’ajouter au résultat de la renégociation et tout indique qu’il sera nécessaire dès 2005 de procéder à une refinanciation du paiement de cette nouvelle dette. Il s’agit d’un point très important.
12. Les schémas monétaires qui permettent de "soutenir" le schéma de paiement de la dette -nouvelle et ancienne- suppose un taux de change du dollar qui contredit les objectifs affichés d’une nouvelle industrialisation du pays à travers de la substitution d’importations. La politique économique actuelle est basée sur un dollar fort, mais le paiement de la dette exige un dollar le plus faible possible, pour que le superavit primaire en pesos se transforme en une quantité supérieure de dollars à envoyer à l’étranger. C’est une contradiction qui donne lieu à des conflits et des explosions. C’est une question à suivre.
13. L’actuelle rénégociation se fait à partir de l’acceptation des valeurs existantes, pour un total de 180.000 millions de dollars. On sait que cette somme est frauduleuse dans une large mesure, même si elle correspond à des opérations de marché. La dette argentine a été constituée par des couches successives, à partir de la dictature militaire de 1976-1983. Elle était de 5.300 millions de dollars en 1976, de 45.000 millions en 1982, de 60.000 en 1989, de 120.000 millions en 1999. À chaque étape, des mécanismes particuliers ont donné lieu à l’endettement du pays, de l’Etat, sans aucun rapport avec des investissements ou un élargissement des possibilités productives. Les "autoprestamos" et l’endettement fictif, les autoprestamos et le financement de l’évasion de capitaux, le transfert à l’État de la dette privée, le plan Brady de légalisation de la dette contractée auprès des grandes banques, le "méga-échange" et la légalisation des émissions furent quelques-uns des mécanismes utilisés au cours de ces 30 années, en correspondance avec les différentes phases du système financier international.
La dette argentine est un mécanisme infernal, promu et développé par le système économique et financier, les groupes capitalistes et l’État argentin. Elle est l’air qu’ils fabriquent et qu’ils respirent.
14. La négociation actuelle fait partie de ce mécanisme. Cette fois-ci elle est menée par un gouvernement qu’on peut situer au centre-gauche et qui prétend défendre les intérêts nationaux contre le FMI. C’est là un des points marquants. Le FMI s’adapte bien, au moins pour l’instant, à une négociation avec ce type de gouvernement et il sera intéressant d’analyser le résultat final. Le gouvernement argentin et celui du Brésil de Lula ont un point de vue très différent à propos de la tactique à adopter sur la question de la dette. Le manque d’unité régionale est une des caractéristiques des rapports actuels avec le FMI ; le Brésil a choisi le paiement régulier et la soumission à toutes les exigences du FMI. Les résultats ne sont pas meilleurs que pour l’Argentine -bien au contraire.
15. Ingratement vient de se constituer un groupe de suivi de la dette argentine "Justice économique pour l’Argentine", avec l’économiste Alan Freeman à sa tête. L’Argentine est un "cas témoin". On peut s’inspirer de cette initiative. En toute indépendance des positions du gouvernement argentin, soumis à la discussion, il faudrait
défendre le droit de l’Argentine et des Argentins à décider sur leur politique économique ;
faire la critique de la dette exterieure argentine, son mode de constitution et développement ;
faire la critique du FMI
faire la critique de la collusion entre les intérêts prives des investisseurs en Argentine et la politique du gouvernement français ;
faire la critique des mécanismes telle la CIADI.